du9 in english
jakolass_bandeau

L’ Armure du Jakolass

de

En juin 2006, après la parution de L’Ouvre-Temps, 21e et dernier volume de la série quadragénaire créée en 1967 dans Pilote par Christin et Mézières, les deux auteurs ont choisi de mettre fin à la série. Pas question, comme pour Spirou, ou pour Lucky Luke, de transmettre les personnages et leur univers narratif et graphique à des successeurs plus ou moins enfermés dans l’exigence de continuité : reprendre une série, reproduire sa forme et son rythme, c’est souvent une affaire d’épigones respectueux, qui se chargent pieusement d’assurer la survie de la création, et de prolonger une série ou un personnage en tâchant de l’imiter ou de l’habiter assez pour masquer la rupture et le changement de mains aux yeux d’un lecteur-consommateur dont on a, une fois pour toutes, décidé qu’en matière de littérature populaire sérielle il ne désirait rien tant que du même, de l’identique, du déjà-connu infiniment décliné.

Pourtant, des Pieds Nickelés aux Schtroumpfs en passant par Superman et le Marsupilami, ces créatures qui survivent indéfiniment à leurs créateurs représentent aussi, dans l’épuisant réemploi qui les décline sous toutes leurs facettes et les exporte dans tous les produits dérivés, des produits qui marchent, qui rapportent, qui s’offrent de bonne grâce à la petite chanson du compte d’exploitation facilement prévisionnel : affaire d’entrepreneurs de l’entertainment populaire, tant il est vrai qu’en la matière ce sont les producteurs, autant sinon plus que les lecteurs, qu’il s’agit de rassurer. Dans les cultures de masse, on répugne à abandonner un sujet tant qu’on ne l’a pas épuisé (Valérian et Laureline eux-mêmes avaient déjà connu les statuettes, maquettes, sérigraphies, affiches, adaptation en anime, et novellisation).

Pas question donc d’offrir Valérian et Laureline à l’immortalité des repreneurs, mais pas question non plus de laisser mourir la série et ses personnages : c’est un capital narratif et graphique, une notoriété, une poule aux œufs d’argent qu’il serait vraiment triste de laisser mourir. Comment s’y prendre ? Le choix, malin, que Dargaud a fait en concertation avec Christin et Mézières, consiste à confier la série à des auteurs qui vont paradoxalement devoir faire un travail d’auteur, c’est-à-dire importer leur style et leur patte dans leur traitement de la saga, s’emparant de l’univers pour le faire vivre à leur manière, prolongeant la vie de ces héros devenus «marques» sans pourtant devoir se couler dans la charte. Ce choix est difficile, mais il promet, s’il fonctionne, un joyeux iconoclasme, puisqu’il consiste à construire le prolongement de la série close sur un paradoxe fécond : il s’agit en effet de proposer un livre d’auteur, chaque fois unique, sur un matériau sériel dans lequel, au contraire, les logiques d’auteur sont habituellement annulées par la puissance des personnages.

C’est, pour Valérian et Laureline, Manu Larcenet qui s’attaque, le premier, à cet exercice pour lequel les hors-séries de Spirou ont ouvert la voie chez Dupuis. D’une certaine manière, la singularité de la lecture de Valérian par Larcenet relève du pastiche, narratif et visuel. Un pastiche, c’est bien sûr toujours une occasion de jouer avec les codes, de faire éclater les standards, de violer les tabous : à ce titre, L’armure du Jakolass est un pastiche bien tassé, qui se livre avec une joie barbare au saccage voluptueux des héros. Valérian est devenu un pilier de bistrot alcoolique et dégarni, le magnifique vaisseau dans lequel Laureline vient à sa rescousse est maquillé en épicerie arabe («bienvenue à bord du Oualalaradime»), les races et les planètes de l’immense univers ont des noms qu’on dirait forgés par Frédéric Dard dans un San Antonio particulièrement sévère. Mais le pastiche ne fonctionne que s’il propose tout de même une imitation crédible de la série de départ : pour profiter du pastiche de Valérian, il faut reconnaître Valérian sous le pastiche !

Tout l’album de Larcenet tient ainsi sur un mécanisme de connivence à plusieurs étages : Larcenet ménage un équilibre précaire dans lequel les codes de la série de départ sont suffisamment bien restitués (avec, chez le dessinateur, un plaisir évident et sincère pris à dessiner l’enchevêtrement baroque des espaces profonds, des soleils triples et des lunes aux couleurs criardes) pour que le lecteur puisse profiter des entorses innombrables que Larcenet inflige à ces mêmes codes. Larcenet travaille donc à partir de l’attachement pour une série dont il se présente implicitement comme lui-même lecteur, communiant ainsi discrètement avec son lecteur auquel il s’identifie par leur identique affection pour la saga de Christin et Mézières. Mais il s’appuie sur cette première connivence pour en construire aussitôt une seconde, faite du plaisir ludique de la désacralisation et du détournement. Ce mélange d’idôlatrie et d’iconoclasme articule le plaisir de la répétition des codes au plaisir de leur contournement ludique.

Puis fonctionne un troisième niveau de connivence : c’est à la patte de Larcenet-auteur que le lecteur s’attend à avoir affaire, et c’est sa «voix» propre qu’on cherche aussi à percevoir en lisant L’armure du Jakolass, qui dès lors n’est pas seulement une pochade de carabin, une caricature gentiment irrespectueuse, mais aussi une négociation graphique et verbale entre le travail double du pastiche et l’expression d’une «logique d’auteur», qui n’habite les formes de Valérian, quitte à les détourner, que pour mieux construire son propre récit, à sa propre manière. Cette connivence repose sur la curiosité du lecteur : qu’est-ce que ce sera, un Valérian à la manière de Larcenet, ou un Larcenet appliqué à «du» Valérian ?

Quatrième et dernier niveau de connivence enfin : Larcenet a choisi de faire appel à une vingtaine de collègues, de Trondheim à Edika en passant par Lindingre, qui viennent discrètement glisser dans la galerie des aliens leurs propres figurants monstrueux et délirants, le temps d’une case. Ce petit tour de piste des invités de Larcenet fait de la lecture de L’armure du Jakolass un exercice de détection, façon «où est Charlie ?» : où sont le monstre de Goossens, le freak de Cosey, l’alien de Cestac ?… Nouvelle connivence, qui consiste à cacher dans le gâteau des bonus pour les «happy few», comme autant de clins d’œil aux initiés qui se réjouiront d’avoir reconnu ici le trait de Baru et là celui de Prudhomme.

Bien sûr, cette accumulation de connivences emboîtées finit par vider un peu de sa substance le récit lui-même : on ne sait plus s’il faut lire au second, troisième, ou vingtième degré cet empilement de clins d’œil et de prouesses de style. C’est malin, c’est rigolo, ça n’est pas désagréable, mais ça s’arrête là — quant à la profondeur du travail sur l’imaginaire même de Valérian, L’armure du Jakolass n’est pas comparable, par exemple, à la réussite du Journal d’un ingénu d’Émile Bravo sur Spirou.

Il y a, cependant, un point de vue sous lequel l’exercice — qui est plutôt réussi, par ailleurs, et qui fait passer un bon moment — se révèle très inattendu, et intéressant. En effet, les produits culturels sériels commercialisés dans le cadre d’une consommation de masse sont, depuis le milieu du XIXe siècle, construits autour d’une dynamique toujours semblable, qui provient de la tension entre la répétition du même et l’irruption de l’accident. Du roman-feuilleton aux séries télévisées en passant par les westerns, les comic strips ou les dramatiques radio, il s’agit à la fois de fidéliser le public en reconduisant sempiternellement les marqueurs qui lui permettent de reconnaître et de retrouver le «produit» qu’on lui vend, tout en ménageant sans cesse accidents, rebondissements imprévus et retournements de situations qui servent à introduire du nouveau dans l’ancien, de l’inattendu dans le cyclique. En règle générale, un «registre» (narratif, moral, esthétique, etc.) assure la permanence du même comme forme, tandis que des «péripéties» (événements, intrigues, personnages secondaires et situations) assurent la nouveauté — factice — du contenu.

Le pastiche à quadruple connivence de Larcenet inverse cette très vieille dialectique : c’est l’accident et la péripétie qui relèvent du connu et du répétitif (au point qu’on se désintéresse très facilement de l’intrigue réelle de L’armure du Jakolass), tandis que les effets de rupture et de nouveauté sont portés par le style. Le jeu de la répétition et de l’accident se joue ainsi à fronts renversés : c’est un trait formel amusant, déjà à l’œuvre dans d’autres entreprises comparables (de Donjon à Spirou), et qui contribue peut-être à définir une nouvelle manière de prolonger l’exploitation d’une série parvenue à son terme — mais que personne, décidément, ne peut se résoudre à laisser mourir de sa belle mort.

Site officiel de Manu Larcenet*
Site officiel de Dargaud
Chroniqué par en mars 2012