du9 in english
booksband

Bande dessinée. Un autre regard sur le monde

de Collectif

Trop souvent, les suppléments ou les hors-séries « bande dessinée » des hebdos culturels ou généralistes sont affligeants. Au mieux, quelques dossiers de presse hâtivement recopiés encadrent l’interview de David Trondheim ou de Joann Satrapi (il y a quinze ans, c’était Enki Tardi ou Jacques Moebius), à qui l’on demande a) s’ils peuvent citer leurs cinq albums préférés, b) s’ils sont heureux d’être le 18976e auteur à renouveler de fond en comble la bande dessinée, c) s’ils aiment les chiens. Pour faire bonne mesure, on peut aussi ajouter a) un dossier sur la fièvre des mangas, b) un entretien avec le réalisateur de l’adaptation au cinéma de MushroomMan IV (Revenge of the Schtroumpfs), c) un classement des trente meilleurs albums de tous les temps (d’après un relevé récent sur Wikipédia). J’exagère, mais pas tant que ça.

Le hors-série de Books consacré à la bande dessinée (hors-série, n°2, avril-mai 2010), en kiosque jusqu’à la fin du mois de mai (mais les articles sont déjà en ligne ici), est une exception magnifique à cette déception sans cesse renouvelée. Le choix des livres présentés est d’une très grande variété : de Will Eisner à Nicolai Maslov, de Zeina Abirached à Igort, de Shaun Tan à Seiichi Haysahi, le panorama est vraiment riche, et couvre dans l’espace et dans le temps une diversité remarquable de styles et d’auteurs. Cette diversité est organisée dans le temps comme dans l’espace : d’un côté, on fait une place à Töpffer ou à la naissance des super-héros américains ; de l’autre, on trouve un papier sur les toutes nouvelles revues de bande dessinée libanaise ou algérienne, ou sur l’actualité de la bande dessinée féministe suédoise. En cela, d’ailleurs, le choix de ce hors-série de Books est conforme à la ligne éditoriale de la revue bimensuelle, qui consiste à présenter au lecteur une proportion importante de livres non traduits en français. C’est l’occasion de découvrir, à côté de Crumb, de Guy Delisle ou des frères Hernandez, des auteurs aussi différents et invisibles en France que Magdi Al-Chafei en Égypte, Ramize Erer en Turquie, Igor Hofbauer (croate édité au Portugal), Antonio Altarriba en Espagne, ou Yoshihiro Tatsumi au Japon (et je suis loin d’avoir la place de tout citer). Enfin, le parti-pris rédactionnel de Books implique aussi qu’une bonne partie des articles sont eux-mêmes des traductions : cela permet par exemple de lire un papier de Chris Ware sur Töpffer, ou une analyse de Ghost World (très discutable par ailleurs) parue dans la New York Review of Books, ou encore une présentation de Ma vie mal dessinée par Gipi lui-même, initialement publiée dans Lo straniero.

Bref, ce hors-série de Books tient ses promesses : sa centaine de pages de découvertes ou d’analyses inédites propose bien un «autre regard sur le monde» (de la bande dessinée), un coup d’œil panoramique sur un art dont la diversité est enfin traitée avec un mélange de curiosité et de culture heureusement éloigné des facilités et des lieux communs dont la bande dessinée doit généralement se contenter dans la presse.

Site officiel de Books
Chroniqué par Loleck en avril 2010

AVEC LES MÊMES AUTEURS :

  • sebso

    Je suis d’accord avec vous dans l’ensemble. Je n’ai qu’un seul regret (mais de taille) : je trouve leur couverture très laide (du sous-Satrapi, ou, dit autrement, du sous-sous-David B). C’est dommage car la plupart des auteurs abordés dans ce hors-série auraient pu fournir une très belle couverture…

    • Manu temj

      J’ai pour ma part la sensation lassante que la critique systématique du travail de Zeina Abirached sur le simple argument du « sous-Satrapi » relève tout de même de la paresse intellectuelle !
      Alors certes, Z. Abirached est une « héritière » de David B et son dessin reste très marqué par cette influence et oui, c’est une jeune autobiographe d’origine orientale. De fait, la comparaison avec Marjane Satrapi est directe et naturelle.
      Sans doute le fait que Z. Abirached n’arrive qu’en « second » voire en « troisième » (considérant que M. Satrapi succédait déjà à David B.), suffit à ne considérer son travail ni comme novateur, ni comme essentiel.

      Ceci écrit, la réduire à un statut de « suiveuse » dénuée de talent est grossier et très réducteur. Si son trait évoque sans doute encore un peu trop ses influences, sa pratique narrative et son utilisation du « système de la bande dessinée » me semblent beaucoup plus complexes et aboutis que ceux de Marjane Satrapi. En ce sens, sa réintégration des expérimentations des « anciens » de l’Association dans une narration autobiographique – par ailleurs intéressante dans le propos et empreinte d’une sensibilité très palpable – me semble parmi les mieux « digérées » actuellement (itération, utilisation du cadre, et même montage en objet livre pour 38 rue Youssef Semaani). En tout cas beaucoup mieux que bien des suiveurs éhontés de Sfar, Blain, Trondheim et autres qui encombrent actuellement les librairies.

      • djaoufré

        « la réduire à un statut de « suiveuse » dénuée de talent est grossier et très réducteur. »

        Qui a écit « dénuée de talent » ? Il me semble bien que ce n’est pas le fond de son travail qu’on reproche à Zeina Abirached, mais sa forme. Entre celui/celle dont le trait « évoque un peu trop ses influences » et le faussaire, il n’y qu’un pas. Les reproches qui lui sont adressés sont plus moraux que qualitatifs.

        Si on considère qu’il faut juger les artistes sur leur originalité propre, Abirached et d’autres (Craig Thompson, Bastien Vivès, etc) ne valent pas grand chose. Si on les considère sur leur talent uniquement, alors il est bien possible qu’il surpassent leurs maîtres et influences respectifs, puisqu’ils digèrent si bien ce que les autres ont créé, ont découvert en prenant des risques, en se trompant parfois.

        (ne peut on d’ailleurs pas imaginer que l’Astérios Polyp de David Mazzuchelli va être dépouillé et remâché dans les années à venir ? …ce qui ne serait pas la pire chose qui puisse arriver à la bande dessinée !)

        Ceci étant, il est tout de même étonnant de voir à quel point on fait deux poids deux mesures quand on peut lire JC Menu prétendre qu’il a rejeté les bouquins de Squarzoni à cause d’une influence trop claire de Fabrice Neaud, tandis qu’il a publié des bouquins précisément de Satrapi ou de Tanquerelle (épigone de Sfar, dont il a repris le Professeur Bell) sans arrière pensée.

        Maintenant, il est clair que la critique est plus dure pour les jeunes auteurs qui se cherchent, puisque la seule forme valide de publication est désormais le livre. Quand on s’inspirait fortement d’un(e) autre pour un récit de cinq pages dans Pilote, Métal Hurlant ou l’Echo, il n’y avait pas mort d’homme, quand on singe un autre auteur sur tout un livre, même avec tout le talent du monde, c’est gênant (et plus encore, il est gênant que l’éditeur n’ait pas la déonthologie/le recul suffisant pour dire « non »).

  • Claire Latxague

    J’ai également été heureusement surprise quand j’ai lu ce Books, acheté par acquis de conscience mais sans trop d’enthousiasme.
    Déjà, Benoît Peeters qui prend les néophytes par la main, on peut difficilement faire mieux. Ensuite la sélection est d’une rare qualité et les journalistes ont fait un vrai travail de recherche hors de nos frontières. Et puis, on le referme avec de nouvelles envies de lecture et c’est peut-être ça l’essentiel.

  • boublik

    Ce numéro de Books est bien plus intelligent, complet et soigné que tous les numéros speciaux de Beaux-arts ou de Art Press sur la BD que j’ai pu acheter. C’est quand même du bon boulot. Rare de voir ça dans la presse française. J’ai acheté en janvier ou en février un Marianne/Magazine littéraire sur la BD, c’était atroce. Aucun article de fond, juste des extraits de dossier de presse sur des albums classés par genre.
    En comparaison, Books est une vraie merveille !

Commentaires