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Blast 1. Grasse Carcasse

de

Polza a fait du mal à Carole. La police interroge Polza. La police veut des réponses. Mais Polza, lui, veut raconter une histoire. Il n’a pas envie de sauter aux conclusions. Il n’a pas non plus envie de raconter vraiment dans l’ordre. Il a envie de prendre son temps. Ah oui, et aussi : Polza est gros (très). Il mange des barres chocolatées, il boit de l’alcool, et avec son foie malade, ça le tuera sûrement. Pourtant, on ne dirait pas que c’est à cause de l’alcool, ni de son foie, que Polza est à la dérive, ou qu’il a fait du mal à Carole. On dirait que c’est parce que de temps en temps, comme ça, Polza décolle, part en vrille, passe de l’autre côté. Alors Polza rencontre des figures étranges, des statues de l’île de Pâques, ou des dessins d’enfants qui font d’un coup dans la page noire et blanche des taches de couleur incongrues. Polza est soufflé. C’est ce «blast» qui donne son titre à la série dont Larcenet livre le premier chapitre avec Grasse Carcasse.

Visuellement, Blast est soufflant. Larcenet est parvenu à une forme inattendue de fusion de tous ses propres registres. Tout se passe comme si, de Presque à Donjon, de Bill Baroud au Combat ordinaire, ou de Chez Francisque au Retour à la terre, tous ses vocabulaires graphiques avaient trouvé un point d’équilibre. Il y a des planches splendides, des paysages posés, profonds, des personnages esquissés dont tout d’un coup la carnation se met à luire, des compositions remarquables. Rien n’est automatique : la variété des registres est savamment déployée en fonction des étapes et des couleurs du récit. Ici, une pluie de griffures blanches balaye un crépuscule monté en couches d’ombres étalées, là c’est au contraire la netteté des lignes noires qui fait tenir ensemble tout une rue, ailleurs encore un lavis donne un sens à un regard, ou modèle l’ombre d’une silhouette que l’on pourrait toucher. Blast se relit pour l’œil, sans ordre, en chapardant ici et là de petits trésors de composition visuelle, dont la sérénité contraste parfois avec la noirceur du récit.

Mais le récit lui-même laisse une impression bizarre : on dirait qu’il n’est pas du même côté que le dessin. Polza est un drôle de type, une bonbonne au nez en piolet, qui dévide placidement son histoire, énervant les enquêteurs en échafaudant lentement son raisonnement buissonier. Pourtant les étapes par lesquelles il passe sont celles d’une histoire policière. On suit une enquête — oh, pas celle des flics, qui se contentent de prendre des notes, tant bien que mal. On suit l’enquête de Polza sur lui-même, qui a décidé de dérouler son petit itinéraire bis pour reconstruire sa trajectoire telle qu’il sent, lui, qu’elle signifie quelque chose. Et c’est justement cette enquête-là qui est, au fond, platement policière. Polza sème les indices, Polza nous introduit en grand dans les méandres de sa psychologie, nous fait rencontrer ses fantômes, ses totems, ses zones d’ombre. Il se raconte, il s’expose, il sème ses fragments comme les cailloux blancs du Petit Poucet, et on n’a finalement pas toujours très envie de l’écouter. Les meilleures séquences du livre sont muettes : elles nous épargnent la dissection de l’intérieur de Polza, et nous guident dans l’histoire par des formes et des faits, des accidents extérieurs, des postures du corps, des rapports d’ombre et de lumière. Le récit n’est jamais aussi saisissant que dans certains de ses silences, pas tous, ceux qui laissent les images se gouverner seules, comme des illustrations autonomes qui se mettraient spontanément en rapport les unes avec les autres.

Dans le refus par Polza de l’ordre policier de la confession, dans la lenteur et les labyrinthes qu’il oppose à ses inquisiteurs, Larcenet semblait vouloir dire quelque chose de la vie propre des histoires, de la très grande profondeur où elles se meuvent, de l’impérieuse autorité qui leur permet de mépriser parfois les raisons. Mais la confession psychologique a le défaut de retomber trop souvent dans une justification, une explicitation, une exposition méticuleuse des motifs et des mobiles. Le récit de Polza n’est pas à la hauteur du refus qu’il incarne. Ses totems et ses démons intimes ont une force, une présence visuelle qui se serait passée de commentaires. Le verbe se fait verbeux, Polza s’écoute parler, et l’on ne peut s’empêcher d’éprouver une empathie fugitive pour le policier qui finit par lui dire, dans l’avant-dernière page du livre, « de mon point de vue, t’es juste un ivrogne qui se donne des excuses de poète ». On ne peut pas lui donner entièrement tort : il y a dans le récit de Polza des excuses de poète, et aussi des manières d’envolées lyriques qui rappellent l’insistance du type bourré absolument persuadé qu’il est vital de vous convaincre de la grande découverte intérieure qu’il vient de faire, alors qu’il l’aura oubliée demain matin. Par contrecoup, l’effet visuel de certaines séquences s’érode. Les Moai de l’île de Pâques, sidérants à leur première apparition, perdent de leur force. L’admirable peinture des dehors pâlit sous la petite loupiote indiscrète des dedans, comme une lampe électrique importune empêche de découvrir un ciel nocturne dans toute son ampleur. Les images de Larcenet racontent une histoire plus forte et plus poignante que la fable au service de laquelle il les met. Pourvu que dans le chapitre 2 la fable parvienne à se mettre au contraire au service des images.

Site officiel de Manu Larcenet*
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Chroniqué par en avril 2010