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Campo-di-Baba - Bandeau

Campo di Baba – un champ de beignets

de

La maison d’édition FRMK annonce en postface qu’elle se propose de mettre en place des expériences, et non des collections. Ainsi, ce livre fait partie de l’expérience «Alice», qui explore les frontières du texte et de l’image, du rêve et du réel, de l’enfance et de l’âge adulte, du langage et du temps. Comme Alice au Pays des merveilles, cette collection sonde les notions initiatiques de limite à franchir, de miroir à traverser. Au sein de cette expérience, l’album Campo di Baba explore quelques frontières narratives ou artistiques. Lorsque le lecteur feuillette l’œuvre, il ne peut manquer de percevoir l’effritement de la limite entre l’histoire et ses marges, entre le lieu narratif (contenu à l’intérieur des cases) et l’espace rejeté au dehors. La dessinatrice envahit ces interstices, les souille de marques et de bavures de crayon gras. Les marges, qui normalement se font oublier, revendiquent ici leur pleine plasticité. Elles apparaissent comme le lieu privilégié de l’artiste, qui y dépose son identité sous forme d’empreintes digitales, mais aussi de l’enfant, qui barbouille l’espace vierge de traces de doigts, de tâches de gras.

D’entrée de jeu, la très belle couverture évoque aussi bien le cahier d’école que le livre illustré. Le récit commence par un dérèglement de la frontière traditionnelle entre le monde du rêve et le monde réel. Le personnage principal (dont le lecteur ne sait pas bien, d’ailleurs, si c’est une fille ou un garçon ; seul le langage, qui est donc déjà de l’ordre de la convention sociale, lui permettra de trancher) se réveille en sursaut après un cauchemar dans lequel un dinosaure dévore Picsou et l’un de ses neveux. Une fois éveillé, il ouvre le frigo, la nourriture y a pourri au point de former une masse organique grouillante de vers.

La conteuse Amanda Vähämäki rappelle subtilement que si le monde du fantastique ou du fantaisiste est irréel, celui de l’inconscient, lui, est bien réel. Par la suite, le personnage se casse une dent, qu’une femme faussement prévenante (sorte de méchante marraine) remplace par une dent de chien. Les frontières entre l’humain et l’animal ou le végétal s’évaporent, pour ne laisser place qu’à une opposition entre le vivant et l’inerte. Les animaux parlent (comme les adjuvants des contes, un chat et un chien viennent avertir la petite fille ; une pomme lui adresse un clin d’œil), les noix (sur le point d’être broyées), les pommes de terre (sur le point d’être labourées) arborent des yeux, une bouche, donc une expression, un visage qui ouvre une voie d’accès vers leur âme. Le végétal s’anthropomorphise, juste avant sa mise à mort. Campo di Baba se présente comme un livre initiatique qui soulève des questions d’identité, dans lesquelles justement rien ne se fige jamais, tout reste continuellement sur le fil.

Site officiel de FRMK
Chroniqué par en janvier 2013

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