Forever ma soeur

de Florence Dupré la Tour

Deux jumelles trentenaires évoquent des souvenirs du milieu de leur vie où elles arrivaient chaudement de Guadeloupe pour atterrir fraîchement à Lyon.
D’une île à la métropole, le choc ne fut pas que thermique, mais aussi hormonal et familial. D’un passé devenu édénique à un présent strict, petit bourgeois, aussi étriqué que semblant d’autres décennies, l’adolescence qui les qualifie et les étalonne en cette capitale des gaulles devient le nœud gordien du problème, l’abominable cocon où l’aspect larvaire de l’âge dit «bête» ne cesse de s’éterniser. Car ces deux beaux lépidoptères conversant sensuellement d’un passé trois fois quinquennal autour de mugs chaudement pourvus, étaient moins des jeunes filles en fleurs que des bourgeons à feuille où l’éruption cutanée acnéiforme se la disputait à la surcharge pondérale principalement et «fourbement» postérieurement placée.

Du bilan rétrospectif incroyable de ces années chrysalide, la gémellité fut leur force où trouver le «j’ m’enfoutisme» salvateur et une forme de joie de vivre. Certes, se savoir ailleurs aujourd’hui et dans une vie adulte bien meilleure permet de sourire de tout ça.
Elle permet aussi d’en faire une bande dessinée sans névrose en mémoire, qu’accompagne un petit vent de fraîcheur. Car mine de rien, Florence Dupré la Tour parle d’une adolescence au féminin absente d’un neuvième art toujours plus prompt a décrire les filles de seize ans belles et maigres sans se faire vomir, trop «kawaï», aimant le rose et parlant de leurs traumatismes en petites culottes et débardeur à grand coup de métaphores fantastico-poétiques, en position fœtale, les grands yeux larmoyants et l’oreiller bien calé sur le ventre.

Forever ma sœur montre des adolescentes normales, c’est-à-dire aussi connes que les mecs du même âge, tout aussi travaillées par la libido et pouvant partager la même passion pour les jeux de rôle.
Leur vie oscille entre grotesque et frustrations insondables, mais elles en sortent avec la dignité du vivre malgré tout et l’excuse des limites de leur âge. Elles ne sont surtout pas des Henriette à la Dupuy et Berberian (vision masculine postmoderne d’un vieux cliché narratif), ni des Agrippine à la Brétecher (vision d’une mère mâtiné d’une forme de journalisme pour hebdos féminin).
Sous certains aspects l’album pourrait se rapprocher de Bitchy Bitch pour son énergie et sa forme déconstructive du féminin. Mais la démarche la plus comparable serait surtout celle d’Anne Baraou et de Fanny Dalle-Rive qui, avec Une demi-douzaine d’elles, font aussi des portraits de femmes loin des clichés habituels.[1] Dupré la Tour appointe son livre d’une dimension autobiographique frontale lui donnant une part de sa valeur inédite. Ce petit plus associé à un humour caustique mais restant jovial, en font un album attachant et au graphisme efficace.

Ajoutons pour finir que Forever ma sœur fait partie d’une collection de quatre albums à la maquette identitaire joliment inspirée et bien conçue, qui inaugurent l’arrivée de cette nouvelle maison d’édition.[2]

Notes

  1. Le dernier opus de la série intitulé Véra Haine fait d’ailleurs le portrait d’une adolescente. Anne Baraou & Fanny Dalle-Rive : Une demi-douzaine d’elles, L’Association, collection «Mimolette», 4 volumes à ce jour.
  2. Les autres titres sont : Les saisons de Jeanne par Chloé, Perséphone par Anne Simon et Docteur Net par Vincent Bourgeau. Trois titres que je n’ai pas encore lus pour l’instant.
Chroniqué par Jessie Bi en mai 2006
  • Anonyme

    moi aussi j’ai bien aimé ce livre, suis-je seul au monde à lui trouver une parenté graphique avec les munoz-sampayo???
    Bon, je vous écrit à moitié pour ça, l’autre moitié étant de vous pousser à lire « docteur net » dont je suis l’auteur!
    bonne lecture et à +

    vincent

  • Anonyme

    eh bien moi, qui suis la petite soeur de l’auteur, je voudrais ajouter qu’en m’offrant ses pages, Florence m’a apporté une toute autre vision de ces quelques années.Moi, petite de soeur, 10 ans de moins, comment aurais-je autrement pu immaginer ce qui se tramait dans la pièce d’à côté, pourquoi meme aurais-je tenté d’infiltrer ce couple quelque peu hermétique des « jumelles »?
    Merci donc, Flo, de nous offrir cela.
    marion

  • cathy

    Et oui, cette bd est une belle revanche pour toutes celles qui ont vécu des adolescences étriquées et râleuses ! Enfin des filles sans tralalas ! Et la nouvelle maison d’édition nous offre de jolies livres, rafraîchissants (j’ai pris aussi le Perséphone d’Anne Simon, elle aussi est à découvrir, en attendant de lire aussi le Docteur Net, c’est ça ?), sans sacrifier à une écriture graphique exigeante. Bref que du plaisir et Florence Dupré la Tour a, à mon avis, un sacré talent… Je suis donc tout à fait d’accord et je trouve que cet article à la fois juste et bien écrit (comme d’hab). J’ai juste une réserve sur la façon dont la critique de ce livre permet d’égratigner au passage Henriette et Aghrippine, c’est un peu rapide (et facile…).

    • Jessie Bi

      Les deux raccourcis entre parenthèses ne sont pas, du moins à mon sens, des griffes à l’égard des deux œuvres concernées. Ce sont des constats qui ont surtout le défaut d’être cours et de se trouver par la force des choses et le sujet de la chronique comparés à Forever ma sœur.
      Mais dans mon esprit ceux-ci ne préjugent pas de la valeur de deux bandes. On peut être « la vision d’une mère mâtiné d’une forme de journalisme pour hebdos féminin » sans que cela soit pour autant sans qualités. Le personnage d’Agrippine est d’une grand richesse et en écrivant cette phrase je pensais plus à sa genèse tel que la rapportait son auteure. Idem pour Henriette qu’en plus j’apprécie beaucoup plus que Monsieur Jean.

      Cordialement
      Jessie BI

      • Cathy

        Merci de cette mise au point ! Ca le rassure d’autant plus que je suis d’accord pour Henriette/Mr Jean. Et que finalement, je trouve le personnage de Bitchy Bitch moins fouillé (question d’époque aussi, surement) que ceux d’Agrippine ou Henriette. Mais c’est un aure débat…

  • Jean Méchant

    Le dessin m’a rappelé Altan mais aussi Tito Topin (autrefois dessinateur, actuellement scénariste des pires séries policières de la télé française) : très pop quoi. Plutôt agréable. Le propos, en revanche, je suis resté dehors, j’ai l’impression de tomber au milieu d’une discussions entre deux jumelles, finalement ça ne raconte pas grand chose : on était grosses, on était moches, on était bêtes… ah… bon…

    • Anonyme

      « ça » ne raconte peut-être pas beaucoup d’action, mais je pense qu’il faut plutôt voir cette BD comme une dédramatisation de l’adolescence. Ici, l’auteur nous montre qu’il faut savoir rire de soi, de la vision dévalorisante qu’ont ces filles d’elles mêmes, alors qu’elles n’ont pas nécessaiement été moches, grosses et connes.

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