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Georges Caplan vous parle…

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Avec Georges Caplan vous parle…, Julio Ballester signe une variation stylée sur un thème littéraire : un poète aux identités multiples, un exilé bohème, est finalement assassiné au sommet de la reconnaissance, et ce meurtre qui ouvre brutalement le récit est l’occasion de plonger dans son passé pour feuilleter l’album nostalgique de ses années de vaches maigres et d’enthousiasme.
Plutôt qu’une biographie liénaire et continue, Ballester présente une succession de tableaux, pas toujours dans l’ordre, parfois anecdotiques, qui peignent à petites touches le portrait esthétisé de l’exilé espagnol dans le Paris années 50, romancier et fêtard, amateur de jazz et de foot, observateur de la rue et du métro.
Dans ses amours compliquées comme dans ses déambulations bohêmes, ce romancier est un personnage très romanesque, un héros désœuvré, mi-spectateur mi-acteur d’une vie dont on ne donne à voir que des fragments épars.

Visuellement, ces épisodes de la vie de Caplan sont traités en une ligne claire très nerveuse, très rock, à la Métal Hurlant : le trait fait penser à Luc Cornillon ou à Serge Clerc : le poète en exil et ses aventures amoureuses, son goût du jazz et ses expériences de barricades rappellent l’errance distanciée et le chic dépenaillé du dessinateur espion.
Comme les personnages de Clerc, Georges Caplan est à côté de l’histoire, à côté de sa propre histoire, dont il semble ironiquement nous dévoiler quelques facettes, méditations nocturnes sur le jazz traitées en vastes cases verticales, ou extraits de scènes coquines vieillottes dont il est à la fois le personnage et l’auteur.

En effet, pour corser encore le mystère de son personnage fuyant et insaissable, Ballester s’amuse à multiplier les styles et les modèles au fil de ses scènes : des codes graphiques et narratifs différents sont successivement explorés pour construire chaque chapitre de ce récit fragmentaire d’une vie en double teinte.
Trames pop art, bichromie forcée, photos, coupures de presse, tous les formats s’empilent, dans des mises en page toujours changeantes, qui multiplient les citations formelles, parfois jusqu’au pastiche (par exemple, une promenade au bord de l’eau finit sur une case qui reproduit Manet).

Au-delà de la vie de Georges Caplan, au-delà de la mélancolie romanesque de son récit, Ballester cultive ainsi la nostalgie d’un univers de formes, collées sur la nostalgie du poète mort. Mort ? Jamais tout à fait : comme les dernières images en évoquent fugitivement l’idée, il a pu mimer sa disparition pour avoir la paix et retrouver, tel un improbable Boris Vian, ses costards copurchics et sa femme à la coupe garçonne.

Site officiel de Editions Paquet
Chroniqué par en avril 2008