du9 in english
633_-_Terajima

Histoires singulières du quartier de Terajima

de Takita Yû

Après avoir publié la série Au temps de Botchan de l’incontournable Taniguchi Jirô et Natsuo Sekikawa, Le Seuil étoffe sa ligne manga en lançant en ce début d’année une nouvelle collection, intitulée «Mangaself». Reprenant le format B5 des collections seinen japonaises ainsi que le sens de lecture original, ce sont de jolis ouvrages cartonnés, au papier épais, aux coins arrondis et présentant une fenêtre circulaire sur la couverture — pas question ici de la désormais traditionnelle jaquette amovible.[1]
Derrière une maquette qui clame haut et fort sa différence (titre et quatrième de couverture imprimés à la verticale), on découvre Bleu Transparent de Suzuki Ôji et ces Histoires singulières du quartier de Terajima, deux premiers titres qui se placent résolument en marge de ce que l’on est habitué à lire dans le paysage du manga traduit — tant au niveau graphique qu’au niveau narratif.

Contrairement à ce que laisse entendre la quatrième de couverture, ce recueil se partage grossièrement en quatre sections, dont seule la première s’intéresse au fameux quartier de Terajima. Occupant un gros tiers du livre, les deux récits qui la constituent s’attachent plus à décrire une époque, une ambiance, faisant revivre ce Tôkyô de l’ère Shōwa[2] dans une narration sans but précis, mais visiblement nourrie de souvenirs.
La seconde partie enchaîne une succession de courtes histoires mettant en scène des samouraïs humains et souvent ridicule. Une mise à mal en règle de cette icône des récits japonais, loin du glamour des figures de cinéma habituelles, qui va culminer dans le récit Samouraï de basse classe, à la fois cruel et pathétique. Cet humour grinçant va continuer à se faire entendre dans les récits suivants consacrés à la peine de mort, deux histoires en forme de contestation qui donnent froid dans le dos.[3]
Enfin, la dernière partie du recueil est consacrée à des histoires touchant au burlesque, des histoires de rencontres placées sous le signe de l’absurde. Au regard de l’ensemble de cet ouvrage, elle en constitue sans doute la partie la moins intéressante.

De ces Histoires singulières hétéroclites et inégales, on gardera également ce curieux dessin tremblé et ses personnages aux yeux placés en haut du front, au-dessus de pommettes saillantes. Naïf, brut mais expressif, le trait vivant de Takita Yû se montre tout-à-fait adapté à croquer les ruelles tortueuses du Tôkyô d’antan — pour un voyage à quelques pas de l’univers de Tsuge.

Notes

  1. La qualité se paye, par contre, et l’on regrettera un prix proche du double des livres de la collection «Sakka» chez Casterman.
  2. Couvrant le règne de l’empereur Hirohito (de 1926 à 1989), dont la partie après-guerre est souvent considérée comme un âge d’or du Japon pour ses valeurs simples de dur labeur, petits plaisirs, cohésion familiale et la foi en l’avenir d’une vie meilleure.
  3. Le Japon fait partie des pays qui continuent à exercer la peine de mort, avec la particularité que les condamnés ne sont pas informés de la date de leur exécution. Celles-ci se déroulent habituellement le Vendredi matin, avec une discrétion étonnante, les avocats ou la famille n’étant notifiés qu’après-coup, lorsque les centres de détention leur demandent de récupérer les effets des condamnés.
Site officiel de Le Seuil
Chroniqué par Xavier Guilbert en avril 2006
  • Bela Kun

    ça ne choque donc personne qu’on sépare les publications japonaises du reste de la production ? vive le racisme éditorial ? Il s’agit bien de ça… Et puisque qu’on évoque l’élève modèle, Sakka de Frédéric Boilet, n’est-il pas étonnant que Kan Takahama seule se retrouve dans Sakka, alors qu’avec Boilet (Mariko Parade) elle était dans Ecritures ?

    Alors si même au Seuil s’y met, il n’y a plus qu’à applaudir. Puisqu’ils marquent leur différence, et qu’ils ont au moins la décence de proposer des conditions acceptables pour la publication des livres (et une considération qu’ils n’ont pas forcément au Japon, ou chez Sakka, par exemple).

    Un site qui se veut « autre » devrait peut-être émettre une plus grande circonspection quand à la démarche « éditoriale » du Seuil. Sans même parler de la notion de rapport qualité/prix qui s’esquisse en début d’article…

    • XaV

      Ami lecteur, j’avoue que j’ai un peu de mal à comprendre le fond de ta pensée, et la raison de ton emportement à mon égard.
      Tu évoques l’idée d’un «racisme éditorial», j’y opposerais plutôt la notion d’«opportunisme éditorial» : il fait bon ton chez les éditeurs, ces derniers temps, d’avoir une collection dédiée aux bandes dessinées asiatiques, parce que ça vend, coco. On ne met pas les manga à part parce que c’est moins bien, mais pour qu’on les remarque mieux, quitte à mettre une étiquette dessus.
      Ton exemple portant sur Takahama Kan n’est pas probant, vu que Taniguchi Jirô est également présent au catalogue des deux collections — plutôt que de vouloir aussitôt y voir du dénigrement à l’égard de la demoiselle, il s’agirait plutôt d’absence de cohérence chez Casterman. Donc pas de quoi crier au loup. (Par ailleurs, d’où vient cette idée que Sakka serait l’«élève modèle»? certainement pas moi)

      J’avoue qu’ensuite, ami lecteur, j’ai un peu de mal à comprendre ce que tu veux dire. Tu t’insurges, certes, mais contre quoi et contre qui précisément? Le Seuil publie des manga, c’est cher mais la maquette est étonnante, je le note, je n’applaudis pas, pas plus que je ne chante les louanges de cet ouvrage (ou alors, ami lecteur, je te conseille de relire cette chronique).
      N’étant pas dans le secret des dieux, je n’ai pas d’information précise sur la démarche éditoriale du Seuil — difficile d’en juger vraiment alors que seuls deux livres viennent de sortir. Après tout, je ne suis, moi aussi, qu’un «simple» lecteur …

      • Bela Kun

        Quand je parle de racisme, je ne parle pas de dénigrement. Je parle de racisme. Le fait d’envisager un livre en premier lieu selon sa provenance, la nationalité de son auteur, et ensuite en fonction de son contenu, c’est du racisme éditorial. Consacré une collection aux bandes dessinée américaines, japonaises ou turco-mongoles, c’est de la ségrégation éditoriale.

        Ce racisme éditorial s’exprime, au Seuil ou ailleurs pour des raisons uniquement marketing. C’est l’évidence même. Et concernant l’incohérence de Casterman, ça commence à sauter aux yeux de tous, et ça ne peut que me réjouir.

        Pour en revenir à l’article, il est vrai que j’ai été un poil trop véhément… ceci dit, quand on écrit « Le Seuil étoffe sa ligne manga », il y a, pour moi, validation implicite de la démarche éditoriale. Elle n’est pas évidemment perçue comme « bonne » par le lecteur de ce texte, mais « conforme » ou « normale ». Or elle reste à mes yeux tout à fait choquante et scandaleuse.

        On peut considérer que ma remarque relève de la pinaillerie, mais je crois que ce genre de « détail » a son importance. Pour ma part, j’aurai tendance à penser que l’utilisation même du terme « manga » (ou « comics » ou « manwha ») dans un contexte francophone n’a pas lieu d’être, et est, déjà, une dénomination discriminante (on va naturellement comparé l’oeuvre de l’auteur concerné à celle d’un compatriote, etc… ce qui n’empêche pas, ici, la comparaison avec Tsuge d’être pertinente).

        • XaV

          Il me semble qu’il vaut mieux être prudent avant d’utiliser des mots aussi connotés que celui de «racisme» (qui, selon la définition du dictionnaire, désigne une «Attitude d’hostilité de principe et de rejet envers une catégorie de personnes.»). Encore un fois, cela relève du procès d’intention, avec en plus un raccourci que je ne cautionne pas.

          Si l’on pousse un peu plus loin ta logique, ami lecteur, les restaurateurs font du «racisme culinaire», puisque l’on se permet de considérer les différentes cuisines en fonction de leur origine. Donc non, je continue à ne pas être d’accord, à te trouver extrémiste dans ton jugement de «ségrégation éditoriale» là où c’est sans doute plus des aspects pratiques (de formats, entre autres) et l’opportunisme marketing qui gouvernent.

          Le/la manga (dans son acceptation de «bande dessinée produite au Japon») correspond à des formats de publication, des thématiques, des codes, des narrations qui sont plus ou moins ancrées ou reliées à la culture japonaise. Tous ces éléments sont constitutifs de l’objet culturel, le conditionnent et/ou l’enrichissent — faut-il pour autant nier cela, au nom du politically correct ?

          • Bela Kun

            Je n’imaginais pas aller si loin quand j’ai posté ma première réaction, mais j’avoue être satisfait de la tournure que prend l’échange. Preuve, peut-être, que ce site mérite plus que d’autres de s’appeler « différent », finalement.

            Ceci dit, il me semble un brin incongru me considérer à la fois comme « extrémiste » et « politiquement correct » . L’apport du dictionnaire dans le débat est par ailleurs tout à fait superflu, quand on sait qui peut participer de nos jours à la rédaction d’un dictionnaire (y compris Le Robert). Je n’y vois en tout cas pas parole d’évangile, et récuse sans complexe la définition citée.

            Quand à la définition de la bande dessinée japonaise en terme de « thématiques, format, codes, etc… » dans la mesure où certaines thématiques sont universelles (et il est évident que je me fiche du sort réservé à Naruto), et que certains codes le sont, ou le deviennent, je m’étonne. L’argument « format » me paraît encore plus fallacieux, quand je compare un « Sakka » à un « Ciboulette » ou un livre de la collection « roman graphique », au Seuil.

            Je crois que le politiquement correct est en ce moment de séparer « manga », « comics », « manhwa » du « franco-belge ». Et que c’est faire preuve de conformisme que de ne pas dénoncer ces pratiques éditoriales. Car bien sûr, il s’agit de vendre. Mais la collection Sakka (puisque elle est emblématique) ne vend pas Kiriko Nananan et d’autres. Elle vend du/de la manga, du « japonais ». D’emblée, le livre est perçu comme « différent ». Et selon les personnes, ce sera « mieux » ou « moins bien » que « le reste ».

            Parquer ainsi les auteurs japonais dans une collection, c’est à mon avis les enfermer. Comme lorsqu’Actes Sud met « Actes Sud BD » au lieu de « Actes Sud » sur ses livres. ça n’est pas forcément infamant, mais où est l’intérêt de faire remarquer que c’est une bande dessinée ? que c’est japonais ? ça se voit déjà. L’œuvre parle d’elle-même, notamment grâce à ses références culturelles.

            Le discours de Frédéric Boilet est totalement discrédité par son activité chez Casterman. L’adaptation de Taniguchi dans « Ecritures » ou de Tsuge chez Ego Comme X relevait pourtant d’une démarche cohérente. Avec Sakka, il entretien l’apartheid. Dans le même ordre d’idée, je trouve totalement choquante la collection de Jean-Paul Jennequin « Bulle Gaies », pour des raisons similaires. Et tout cela me rappelle d’ailleurs la misérable collection « Littératures soviétiques » que dirigeait Aragon chez Gallimard.

            Il me semble primordial, de ne pas considérer un auteur comme « japonais », « américain » ou « homosexuel », mais selon ses qualités propres, sans a priori. En ce qui concerne la cuisine, je crois que ce qu’elle représente, c’est la culture d’une région, d’un pays. Un livre, représente un être humain.

            En cataloguant les livres, ce sont les êtres humains qu’on catalogue. On transforme, pour des raisons marketing des qualificatifs en nom commun (c’est « un jeune » qui tabasse sa professeur). Cet usage des mots (sans revenir sur le dévoiement de termes comme « racisme ») est caractéristique de notre époque : on raccourci, on abrège. Mais ce faisant, on ne va pas à l’essentiel. On reste à la surface (et l’empressement de Télérama à parler de « manga » sitôt Tsuge traduit m’incite à penser qu’il n’est question ici que d’apparence, comme quand on essaie de vendre la « nouvelle bande dessinée »). Dans Sakka, tout se côtoie, sans cohérence éditoriale, il n’y a aucune ligne, puisque la ligne, c’est la nationalité de l’auteur. Le résultat de cette démarche inconséquente et mercantile est sous nos yeux : c’est un non-sens.

          • Syl

            Bonjour,

            Je pense aussi que c’est aller un peu loin en besogne que d’employer ce terme (sachant que dans le cas présent en plus, il s’agit d’origine linguistique, puis culturelle, puis, car c’est peu parlé ailleurs, géographique etc).
            Mais alors que dire de toutes ces collections Domaine Etrangers, Domaine Français alors, Bibliothèque d’Amérique Latine, Bibliothèque Hispanique, Bibliothèque Nordique, toutes les collections/éditions spécialisées (Picquier)
            qui, si on peut discuter de ce classement (tout comme du classement en librairie, Litterature Russe, Française, raciiisme!) servent aussi à afficher une ligne éditoriale, à mettre en avant une culture parce que c’est le souhait des personnes qui la dirigent, parce que méconnues, parce que il y a aussi des gens qui segmentarisent leurs lectures et découvertes et parce qu’il existent bien des singularités (des amateurs de litterature Japonaises par exemple, et il y a bien un ou plutôt des « aspects japonais » lié à leur culture, à leur histoire), Russes, Irlandaises!). Les éditeurs ne constituent pas Ta bibliothèque idéale :)
            Et tout simplement cela sert aussi à s’y retrouver (catalogage) Je comprend je pense le fond de ta pensée, un roman est un roman, une BD une BD etc et c’est très bien. Mais tes mots sont inadaptés à mes yeux aussi, et la position quelque peu extrême, en tout cas il y a un vrai procès d’intention puisque tu choisis cette opinion que tu te fais des lignes éditoriales plutôt que celles de XaV ou moi.
            Xav résume très bien la situation dans le message précédent.

            Bien à vous,

            Syl

Les plus lus

Commentaires