Interne n°2

de

Notes de (re)lecture

L’art du strip

Les bandes dessinées rassemblées dans Interne de David De Thuin (du moins dans le numéro 2, le seul que j’ai lu) sont généralement des formes courtes de quelques strips. Dans ces formats inférieurs à la planche (entre un et quatre strips), l’auteur adopte un rythme narratif différent de celui qui prévaut dans les récits se déployant sur plusieurs pages. La plupart s’inscrivent dans le format classique du comic strip en une ou deux bandes : la case finale contient une chute répondant à la mise en suspension d’un déséquilibre créé dans une situation de départ : Dans le strip n°153 (mercredi 24 février 2010), Caroline dit à David dans le première case «C’est dingue comme, avec peu de moyens, tu arrives à mettre plein d’expression à tes persos» ; dans les deux cases suivantes, David reste pensif à sa table à dessin, et dans la dernière case du strip, il réagit par un «Peu de moyens ?». L’effet de la chute est déterminé par le décalage entre l’attente créé par la suspension et ce que nous propose finalement l’auteur.

David De Thuin a le bon goût de varier les effets : le contrepied n’est pas systématique. On est alors étonnamment satisfait de ne pas être étonné, de lire ce à quoi on s’attendait, comme on peut l’être en retournant le papier de Carambar pour lire la solution de la devinette, qu’on avait évidemment déjà trouvée.

L’art de ne pas se conformer à l’art du strip

Mais l’intérêt de Interne tient aussi à d’autres façons de faire du strip, sans en respecter les formats habituels. Dans sa pratique quasi quotidienne de la bande dessinée de format court, David De Thuin ne s’en tient pas au format classique du strip et invente (ou plutôt ré-invente) de nouveaux rythmes narratifs. Peut-être s’agit il d’une recherche formelle délibérée, ou plus certainement d’une approche permettant de conserver sa créativité face à la monotonie… Toujours est-il que le plaisir du lecteur vient aussi de ces variations de rythme.

Le n°134 du 29 janvier 2010, par exemple, s’étend sur deux bandes dont la deuxième est quasiment un plan fixe sur une chatte assise sur une terrasse devant une porte vitrée (dans la première bande, la chatte miaulait devant la porte fenêtre, à l’intérieur jusqu’à ce que David vienne lui ouvrir) : Pas de chute ici, si ce n’est l’effet de durée créée par la répétition de la chatte inexpressive et presque immobile ; le «gag» ne se termine pas, il n’a pas de fin et l’hypothèse de son prolongement infini constitue la chute, une chute qui n’est pas comique, une chute qui nous parle de vanité, de l’inutilité des tentatives d’explication des êtres qui nous entoure.

 L’importante question de la place qu’il reste

Le n°215, du 7 septembre 2010 se termine d’une façon semblable : David et son fils contemplant, muets, un soleil couchant, après que les trois cases précédentes nous aient fait partager un dialogue sur l’intérêt de le photographier.

Cette histoire n°215 met aussi en évidence une dimension particulièrement intéressante de l’art du strip : la façon d’occuper l’espace. Elle s’étend sur quatre cases allongées de formats identiques et réparties sur deux bandes. Les trois premières contiennent donc des dialogues et la dernière est muette. L’histoire pourrait aussi bien s’achever sur la troisième case, dans laquelle David dit «Maintenant j’arrête avec mon appareil… et je profite du moment pour de vrai». Il y a cependant une quatrième case, dont la lecture (oui, on peut parler de lecture, même s’il n’y a pas de texte) procure un délicieux doute : Cette case est elle nécessaire à la compréhension de l’histoire ? Ou n’existe-t-elle que par effet de symétrie, parce qu’il reste de la place ?

En bande dessinée, l’occupation de l’espace de la planche constitue est une dimension de la créativité : l’artiste fait des choix dans la taille des cases, dans leurs dispositions, dans leurs contenus, etc. La question se complique dès lors que l’on comprend que le choix des dimensions de la première case restreint les choix à venir pour les cases suivantes. Par ailleurs, on sait aussi que le sens est produit par l’accumulation des cases et des informations qu’elles délivrent : chaque nouvelle case lue éclaire les précédentes qui étaient porteuses d’une multiplicité «d’énonçables» et chaque lecteur sélectionne au fur et à mesure les informations utiles à sa perception personnelle du récit. On comprend bien que ces choix deviennent critiques dans le cas de formes courtes tels que les strips : en restreignant les options possibles, on confère d’autant plus d’importance à chaque arbitrage.

L’invention du point d’orgue

Le lecteur est, de façon plus ou moins consciente, habitué à lire les choix fait par l’auteur, à intégrer dans sa lecture une compréhension des choix de découpage et de mise en page faits par l’auteur et à leur donner un sens. Dans le strip cité plus haut, David De Thuin déjoue mes habitudes de lecteur. Cette dernière case, je ne peux admettre qu’elle ne soit là que pour une raison de symétrie, parce qu’il reste de la place pour terminer le strip. Alors elle doit apporter une information supplémentaire, ou complémentaire, venant éclairer différemment les cases précédentes ; et comme il s’agit d’un strip, je peux même m’attendre à ce qu’elle en renverse le sens. Mais la case est muette et je la scrute longuement, suspendu à ses résonnances avec les précédentes. Ce que David De Thuin nous propose ici, c’est un point d’orgue en bande dessinée. C’est rare.

Site officiel de David De Thuin
Chroniqué par en mars 2013
  • Franck Guigue Pro

    Je ne sais pas si ce point d’orgue est « rare » en bande dessinée, je dirais plutôt que c’est ce qui traduit le plus, en général, l’aspect narratif de la bande dessinée. Et ce qui fait son plus grand charme, lorsque l’on s’attarde à autre chose que le pur aspect graphique, souvent privilégié par le grand public.

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