Jim Curious

de

Belle découverte que cet album en 3D publié chez 2024, prometteuse maison d’édition créée en 2010 et qui se propose d’éditer des œuvres situées entre la bande dessinée et le livre illustré. A l’heure où la bande dessinée numérique suscite un certain nombre de débats, l’auteur emploie une 3D qui s’oppose résolument aux prouesses techniques d’un Avatar (comme le revendiquent les éditeurs dans leur présentation du livre) et qui ne reconduit pas du tout la confusion entre le neuvième art et l’audiovisuel.

L’histoire est celle d’un «voyage au cœur de l’océan» (c’est le sous-titre). Le héros part à la découverte du monde sous-marin, de sa faune et de sa flore, de ses périls et de ses trésors engloutis. Il s’enfonce dans un environnement qui n’est pas le sien, comme le rappelle le scaphandre qu’il revêt et qui lui donne l’air gauche et bonhomme, et toujours insolite. L’histoire, prétexte à la contemplation, permet à l’auteur d’explorer les lisières de son médium. Dans cet album, la 3D paraît parfois un peu fausse, un peu floue, de manière à mettre en évidence l’aspect artisanal du travail de Matthias Picard. Le monde aquatique se compose d’une superposition de plans qui font penser à certains décors de théâtre (ceux d’Ariane Mnouchkine par exemple). L’effet de profondeur semble plus souvent ludique que vraiment revendiqué, et permet de poser des questions de narration et de médium. En effet, la 3D est sans cesse contrariée par la dimension profondément «plate» du papier, dont les limites sont renforcées par celles des cadres noirs. Certaines planches impressionnantes (par exemple l’attaque du requin) suspendent momentanément le cours de la lecture pour inviter le lecteur à une véritable plongée, renouvelant ainsi la temporalité propre à la lecture.

Par ce télescopage entre la fausse modernité de la 3D et la désuétude du papier et de son graphisme (qui rappelle quelques gravures illustrant de vieux livres scolaires), le dessinateur nous rappelle notamment les jeux optiques du début du siècle (pour lesquels les auteurs de bande dessinée ont toujours manifesté un goût certain, citons simplement Winsor McCay qui fut l’un des premiers réalisateurs de film d’animation ou plus récemment Ruppert et Mulot et leur Petit théâtre de l’ébriété composé de phénakistiscopes). En mettant sans cesse en évidence les limites de son support, cet album rend un véritable hommage à l’objet livre (ainsi qu’à une littérature jeunesse à laquelle ce voyage au cœur de l’océan fait discrètement référence). A la fois récit et livre illustré, qui s’adresse aussi bien aux enfants qu’aux adultes, ce travail met en avant les notions de jeu et de découverte, qui opèrent parfaitement la suture entre ces différentes catégories. De quoi décomplexer la lecture et découvrir une 3D qui n’est pas forcément boursouflée.

Chroniqué par en décembre 2012

Matthias Picard sur du9 :

  • Couverture de Jeanine (épisode paru dans Lapin n°39) Jeanine (épisode paru dans Lapin n°39)
    de Matthias Picard