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La Terre des fils

de

Cette Terre est un monde succédant à celui du père tout puissant. Il a deux fils qu’il élève à la dure en contre-réponse à la liquidité de cet après lacustre, dont la nouveauté radicale lui semble faire perdre leur sens aux mots-mêmes, les rendre inutile. Dans cet univers aux eaux stagnantes comme des rancœurs, les vies palafittes se déploient dans un bas-fond littéral où tout ce qui affleure ne permet de marcher que sur un passé matériel vénéneux, intoxiquant toute présence, toute projection.
Le père écrivait dans un carnet. Quand il meurt, cet objet et ce qu’il contient de paroles deviennent une quête où le sens autant que l’expression apparaissent fondateurs à l’existence, à l’identité de ce monde débutant.

Au commencement était un verbe de chair dont le témoignage (testament) fait mémoire, peut-être Histoire un jour, dans un temps devenu amnésique entre survie et survivances hors sol. Comme tout les récits apocalyptiques, La Terre des fils évoque son présent de conception, la fragilité du monde qui l’aura façonnée, suggérée ici et alors comme un avant après l’inconnu, où l’absence de notre confort relatif aussi bien matériel que sémiotique rend fondateur a posteriori tout acte de lecture[1]. Suite d’une civilisation du livre et des réseaux sociaux[2], l’après de Gipi, où seules les eaux portent vraiment les âmes nouvelles, décrit une Histoire oxydée, sa fin, sa relativité, sa dépendance en une technique plutôt qu’un savoir lire, n’interrogeant jamais l’acte de lecture lui-même ou la construction du sens. Les Fidèles, les « grosses têtes » en seraient les extrêmes en quelque sorte, les dangereux travers caricaturaux persistants, causes possibles d’une fin monolingue ne poursuivant pas le savoir, placée en aporie face aux multiplicités expressives constamment renouvelées de la nature, qu’elle soit de l’environnement ou celle humaine.

A travers les pages montrant l’écriture manuscrite illisible du père, diluée parfois par l’humidité et d’autant plus déroutante qu’elle ne nécessite pas de biais technique si typique de nos sociétés actuelles[3], Gipi suggère un apprentissage certes, mais, par la quête qu’il provoque et par l’âge de ses personnages, qui ne se limiterait pas au prisme d’un système de quelques signes, qui ne resteraient alors qu’un moyen parmi d’autres de connaître.

Notes

  1. Y compris, peut-être surtout, pour celle ou celui qui ouvre cette bande dessinée.
  2. Ces derniers sont suggérés par le langage des Fidèles.
  3. Belle scène des lunettes. Aujourd’hui, même lire peut requérir de l’électricité, pour allumer un écran par exemple.
Site officiel de Gipi
Chroniqué par en avril 2017