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Catch

Match de Catch à Vielsalm

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Il y a quelque chose d’admirable dans la démarche du Frémok, année après année, à rester encore et toujours aux avant-postes, errant inlassablement au bord des terrae incognitae des potentiels de la bande dessinée, sans forcément s’inquiéter de savoir s’ils restent du bon côté de la frontière. Ou alors, c’est peut-être que la bande dessinée dans son ensemble ne bouge finalement pas vraiment, et que la recherche de récit, d’histoire ou d’aventure (dans son acceptation figée en 48 planches en couleur) continue à restreindre les terrains d’aventure (dans le sens de recherche de risque) des auteurs et des lecteurs.

Comme attendu, donc, Match de Catch à Vielsalm est un objet étrange, résultat d’une expérience qui ne l’était pas moins. Compte-rendu d’une rencontre, il s’agit d’un livre qui est aussi intéressant dans ce qu’il montre que dans ce qu’il évoque de par les textes qui l’accompagnent, en particulier la postface éclairante d’Erwin Dejasse. Mais on pourrait aussi se dire que peu importe qu’il y ait au départ un concept, un dispositif et une consigne[1] — le livre existe, détaché du processus qui en est à l’origine, désormais simple ( ?) recueil de récits à quatre mains (car introduits comme tels).
D’ailleurs, il n’y a bien que Gipi qui propose un récit qui témoigne directement de cette collaboration, de l’interaction dans la création. Pour les autres, les contours se brouillent, l’alchimie se crée, et l’on serait bien à mal de séparer la contribution des uns et des autres. Et même si quelques vidéos sont disponibles et lèvent le voile sur les coulisses de ces collaborations, je me demande s’il n’est peut-être pas préférable, à nous simples lecteurs, d’en conserver le mystère.

Bien sûr, il y a toujours ce travail de la matière (presque une «marque de fabrique»), ces planches où l’on perçoit encore l’acte physique de la création, où l’on sent les coups et les esquives — «la bande dessinée est un sport de combat», rappelle ainsi l’introduction. Un combat avec la page, avec la matière tant narrative que dessinée. S’établissent alors des filiations — ici des échos de Masereel, là peut-être du Twombly, là encore quelque chose de Basquiat.
Et le lecteur alors ? Confronté à ces «affrontements de littératures graphiques», il lui faut aussi s’investir, explorer, questionner — comme d’habitude, pourrait-on dire. Venant du Frémok, on serait presque là en terrain connu, et cette apparente familiarité pousserait à se demander si ces associations «particulières» ont réellement débouché sur des collaborations, ou si les catcheurs du Frémok n’auraient pas pris le dessus sur ceux de La Hesse, puisant chez leurs partenaires de quoi alimenter leur propre travail.[2]
La question reste en suspend, et puis s’estompe alors que l’on reprend le livre, que l’on replonge dans ces pages où le connu se mélange à l’inconnu, où les voix rencontrées ailleurs se mêlent aux nouvelles, et où les multiples techniques graphiques prolongent sur la page les éclats de ces rencontres de haute lutte.

Enfin, cet été, durant le mois d’Août, les vaillants combattants ont repris leurs quartiers à Vielsalm, pour un second round d’empoignades. Pour un autre voyage, pour de nouvelles rencontres, sur des terres moins explorées. A l’aventure.

Notes

  1. Réunis dans une ancienne caserne transformée en ateliers, les «duos d’artistes combattants» ont ainsi œuvré du 19 au 31 Août 2007, binômes associant des auteurs proches du Frémok aux artistes du centre d’expression et de créativité La Hesse, porteurs d’un handicap mental. Leur mission ? «La création de séquences d’images mises en dialogue.»
  2. Gipi en proposant alors l’exemple le plus extrême, ou le plus sincère, c’est selon.
Site officiel de FRMK
Chroniqué par en septembre 2009

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