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Mauvais rêves

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Mauvais rêves est un des deux seuls albums d’Imagex, météore de la bande dessinée underground française. Publié en 1983, il se trouve pile au milieu de sa trajectoire qui débute au début des années 80 pour se terminer en 1986 avec la publication de Colonie de vacances. Six années qui suffiront à Imagex pour marquer profondément des auteurs aussi différents que Mattt Konture, Olivier Josso ou L.L. de Mars, lui donnant le statut de génie méconnu, presque d’auteur culte. Six années dont le meilleur se trouve dans Mauvais Rêve, compilation de sept récits radicaux et implacables.

Il suffit de regarder le sommaire de l’ouvrage pour comprendre que l’on rencontre un auteur qui n’est pas en règle avec l’enfance. Imitant l’écriture maladroite d’un écolier, Imagex annonce des titres aussi évocateurs que «La Vie débile», «Grand-père est mort», «Le Cri» ou «Un mauvais rêve».

Les récits sont tous liés par cette exploration de l’enfance, sans être pourtant dans la classique vision du Paradis perdu. L’institution, la norme sociale, est toujours aliénante et dangereuse, mais l’enfance en tant que telle (bien rarement heureuse) n’est certainement pas une nostalgie : face à des adultes invariablement en position d’ennemis, tous les enfants d’Imagex cherchent un ailleurs (un thème que partagera d’ailleurs Colonie de vacances). Pour bien présenter cet album aujourd’hui indisponible[1] il est nécessaire de naviguer récits par récits, qui restent assez disparates malgré la cohérence de ton qui lie l’ensemble.

C’est «La Vie débile» qui ouvre le bal. Récit le plus long du recueil (13 pages) on y suit le dialogue mental entre un enfant débile profond et sa petite sœur, coincée dans un recoin de son cerveau. Grâce à son aide il réussi à passer les test infirmiers lui évitant l’euthanasie, jusqu’à ce que l’État ne se mette à les systématiser. L’intérêt n’est pas tant dans l’action pure que dans le déroulé, la manière dont Imagex fait cohabiter les deux esprits dans de magnifiques pages évoquant le Meder de Jean-Christophe Menu[2]. Les deux récits sont très différents, mais relèvent d’une même approche du handicap mental ne s’embarrassant pas de bon goût pour le présenter dans toute sa réalité sexuée, laide ou incontinente. Évidemment, l’histoire finit mal, à l’ombre de gigantesques fours crématoires.

«Le Vélo», court récit à gag final qui lui fait suite, a moins de force. Publié dans le Viper[3], il surfe sur la thématique de la revue mais a la particularité de présenter un des rares enfants heureux de Mauvais rêves. Pas de quoi ravir la morale cependant, puisque c’est un shoot d’héroïne qui permet à ce gosse de décrocher un sourire. Les autres enfants de l’histoire sont au moins aussi avancés puisqu’ils n’hésitent pas à dérouiller sévèrement un adulte venu sur leurs plantes-bandes.

«Dans les tours» est un des plus beaux passages de Mauvais rêves. Publié dans le Viper n°6, il évoque également les paradis artificiels mais d’une manière bien plus subtile que «Le Vélo».  Récit de science-fiction, apocalyptique vous l’aurez deviné, on y voit deux orphelins aller explorer les basses tours de leur monde, bien qu’elles leurs aient toujours été interdites. Entrant dans des bâtiments abandonnés, tout près des «gazos» suffocants qui ont envahit la surface terrestre, ils recherchent des réserves cachées de «bonbonplastics», véritable Graal de ces gamins en  quête d’adrénaline. Dans ce pur récit d’anticipation, Imagex met en scène un univers cohérent, mais sans juger utile de nous en apporter l’explication ou l’origine. Il n’y a pas d’analyse, ni de morale directe, et même si des tensions semblent se dégager, elles se contredisent souvent. Ce bref récit (6 pages) a le mérite de porter ainsi en lui ce qui fait l’essentiel des particularité du travail d’Imagex, même si son trait y est plus posé et calme que la plupart du temps.

«Grand-père est mort» est un court récit (2 pages) publié dans le Viper n°5. Contrairement au Vélo, on ne trouvera pas de gag ici. Chaque case porte une information très précise sur les sévices qu’un couple de parents fait subir à sa famille : l’assassinat du grand-père, la maltraitance du petit frère, le viol de la sœur… Rien de volontairement provocant ou de gratuit pourtant, mais une grande synthèse éclatante de dégoût du système familial et de son carcan. Pas la plus subtile des bandes mais pas anodine tant elle semble dire en peu d’espace que l’enfance idéalisée, monde de rêve et de Bisounours, est bien souvent un mythe.

«Papa Goldorak», publié dans le Viper n°4, évoque une autre cruauté de l’enfance : celle des camarades de classe. Un enfant devient le mouton noir de sa classe faute d’avoir un déguisement (cher, évidemment) de héros télévisuel. Alors qu’il vient de se faire rejeter par les autres il tombe sur un assassin poursuivi par la police ayant subtilisé un costume de Goldorak pour se planquer. Face à cette scène le vilain petit canard se mue en meneur d’hommes et prend la tête d’une armée de gamins armés jusqu’aux dents sautant sur les forces de l’ordre. Haine de l’autorité certes, mais les policiers malmenés ne sont pas si ridicules et c’est plutôt un autre mythe de l’enfance qui en prend un coup : celui de l’enfance imaginative et créatrice. Ici, les gosses ne sont que des crétins lobotomisés incapables de distinguer monde réel de la fiction. La conclusion s’impose : «Beuh…».

«Le Cri», troisième récit de deux pages est le plus inventif. Un enfant caché, enfermé dans un placard tente de pousser le cri qui pourra le sauver. Mais les invités de ses parents s’en vont tranquillement sans qu’il n’ose, immobilisé par la peur de ses parents-tortionnaires. Deux planches impeccables, nettes, obsédantes. Extrêmement synthétique, «Le Cri» est un récit de peur et de soumission.

«Un mauvais rêve» (8 pages) conclut l’ouvrage auquel il donne son titre. On y voit la terrible chute en avant d’un enfant persuadé que son cauchemar est réel, et que ses parents sont des assassins portant des masques de chairs découpées. Effrayé, il ira trouver refuge chez la mère toxicomane d’un de ses amis avant de régler le problème lui-même. Suite à son double parricide, il est interné jusqu’à la fin de sa vie, et le livre se conclut là où il à commencé : à l’hôpital psychiatrique. L’enfant de ce récit est le seul dont on entrevoit l’avenir, et quel avenir ! Voué à prêcher les autres fous, il persiste dans son délire malgré la cinquantaine d’années qui sont visiblement passées…

Et puis il y a le traitement graphique qui, lui, est le même tout du long. Un trait dans la grande tradition de l’underground, explosif, déformé, usant et abusant de trames débordant des cadres. Le dessin d’Imagex est puissant en lui-même, mais pas plus que celui d’un Konture. Ce qui magnifie ce livre est le choix d’une bichromie bleue/rouge qui lui donne une nouvelle dimension. Le rouge est agressif, son symbolisme est évident, mais pas seulement. S’il remplit parfois les pages jusqu’à faire mal aux yeux, il ne s’interdit pas la quasi disparition pour laisser le bleu sombre étouffer l’image et boucher les détails. Étrangement, ce qui est sans doute un défaut d’impression (parfois les subtilités des bleus se mélangent et rendent un endroit moins lisible) crée un effet de masse qui vient encore souligner la lourdeur envahissant les personnages. Même quand les cases éclatent où s’effacent, la pesanteur est là, globalisante. Dans cette bichromie on peut aussi voir le soulignement de l’opposition frontale de chaque histoire, de ce binaire affrontement bien/mal s’incarnant dans la lutte entre le monde adulte et l’enfance martyrisée.

Mauvais rêves est un condensé des thématiques d’Imagex. Cet ouvrage, porté par un choix graphique fort, offre ce qu’il a fait de meilleur. Le monde, qu’il soit réel, rêvé ou fictionnel, est et restera cauchemardesque. Il n’y a pas d’échappatoire dans les planches d’Imagex, et pourtant les enfants luttent, voués à la mort ou à l’allégeance à une société honnie. «Vivre libre ou mourir» diront d’autres, mais pour l’enfance violente et violentée, l’alternative n’existe pas vraiment.

Notes

  1. Les éditions Artefact cessent leurs activités en 1986. On  peut cependant trouver assez facilement Mauvais rêves sur Internet.
  2. Les premières aventures de Meder avaient été publiées peu avant dans Le Lynx à tifs et Le Petit Psikopat illustré. L’album Meder est disponible à l’Association.
  3. Revue underground française ayant existé entre 1981 et 1984, dont les premiers numéros sont entièrement consacré à la drogue, avant de se diversifier un peu. Voir mon article «Viper ou la BD hallucinogène» dans Gorgonzola n°18.
Chroniqué par en mars 2013

Imagex sur du9 :

  • Couverture de Jalousie, l’album fantôme Jalousie, l’album fantôme
    de Imagex
  • Couverture de Colonie de vacanse Colonie de vacanse
    de Imagex
  • JPMe

    Si on m’avait dit qu’on reparlerait un jour de « Mauvais rêves »… Merci pour cette mise en lumière bienvenue. Il y a juste une erreur dans votre première notre de bas-de-page : les éditions Artefact n’ont pas cessé leurs activités en 1975 mais en 1986.

    • http://www.facebook.com/maelrannou Maël Rannou

      Oula oui ! Avec un livre publié en 1983 une cessation en 75 aurait été étonnante. Je voulais écrire 1985 mais c’était aussi visiblement faux, merci pour la correction.

      • Allister baudin

        Il était temps de parler d’Imagex! On peut aussi en profiter pour souligner la grande qualité des éditions Artefact: de leurs livres sur le cinéma et le dessin animé (je cherche encore celui sur Jiri Trnka !) à leurs mises en lumière d’El Vibora, leur catalogue est magnifique.

  • Bernard Joubert

    Devant une page en bichromie d’Imagex, je me demandais toujours, épaté :
    « Comment a-t-il fait ça ? » Et j’essayais d’imaginer par quelles étapes son
    dessin était passé pour arriver à un tel résultat. Ça continue de me faire
    le même effet.

  • JPMe

    Il faisait comme Alain Saint-Ogan avant lui, cher Bernard : des séparations couleur, pour une trichromie à l’ancienne.

    • Miloch

      non, pas une trichromie, qui nécessiterait trois passages d’encre, mais une vraie bichro, dont la superposition forme une 3e couleur