Meanwhile

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Jason Shiga nous prévient dès les premières pages : «This is not an ordinary comic !» Et en effet, bien peu nombreuses sont les bandes dessinées qui nécessitent un mode d’emploi pour être lues. D’ordinaire, la lecture d’une bande dessinée est plutôt intuitive : les images se suivent, et c’est en les reliant mentalement entre elles que nous créons, ou recréons, le fil narratif. Seulement, dans Meanwhile, il n’y a pas un seul fil narratif mais une pelote très emmêlée, que l’auteur nous laisse le soin de démêler.

La première page de l’histoire est presque conventionnelle : six cases s’y affichent, dans un ordre clair à suivre, et débutent l’histoire sur un choix : Jimmy, le héros, est chez le glacier et sur le point de commander. Celui-ci lui demande s’il veut une glace à la vanille ou au chocolat, et déjà le lecteur comprend que Meanwhile est un peu particulier. En effet, dès cette première bifurcation, en apparence simple, l’auteur nous laisse le choix — c’est à nous de décider si Jimmy prendra une glace au chocolat ou à la vanille. Et selon notre choix, nous suivons l’une des deux lignes qui quittent la page, pour se retrouver quelque part au milieu de l’ouvrage, où le récit continue dans une direction ou une autre. Et bien vite, d’autres embranchements apparaissent. Jimmy se rend chez un savant pour utiliser ses toilettes, et il a le choix entre trois inventions à tester : une machine à remonter dans le temps, un «Killotron» qui tue tous ceux qui ne sont pas à l’intérieur, et une troisième machine permettant de lire les derniers souvenirs de celui sur qui on la branche. Et voici trois nouveaux embranchements qui se présentent à nous, et trois nouveaux fils qui nous emmènent vers des évolutions de l’histoire bien différentes…

Tout cela n’est pas sans rappeler les Livres dont vous êtes le héros imaginés par Steve Jackson et Ian Livingstone. L’idée d’une histoire non linéaire mais qui se plierait, autant que faire se peut, aux choix du lecteur, n’est pas neuve en littérature,[1] mais a été peu exploitée en bande dessinée. On pense par exemple à Morlac de Leif Tande, qui exploitait le principe du choix avec un autre système : dans Morlac, on part d’une seule case pour reconstituer peu à peu un gaufrier de cases, chacune correspondant au choix du personnage anonyme se promenant dans une sorte de labyrinthe. Les fils narratifs se croisaient et se décroisaient, pour donner naissance aux situations les plus loufoques, jusqu’à ce qu’ils convergent (presque) tous vers une même conclusion, qui n’était en fait qu’un retour au début de l’ouvrage.

Meanwhile diffère de cette approche par plusieurs points. Premièrement, le voyage dans ses pages n’est pas aussi limpide qu’avec Morlac : au fil des choix, l’on ne cesse d’aller dix pages en avant, puis trois en arrière, et encore sept en avant, le tout grâce à un astucieux système d’onglets qui nous guident dans le livre. Nos habitudes de lecture sont vite bouleversées, et cette fragmentation nous immerge paradoxalement encore plus dans l’univers de l’ouvrage. La lecture au sein de la page elle-même s’avère fréquemment chaotique : si l’on a bien ici un système de cases, celles-ci ne suivent que rarement le sens de lecture occidental. On commence dans un coin, et puis, en suivant les fils, on suit des cases jusqu’en bas de la page, puis vers la droite, etc.[2] Les pages elles-mêmes sont parfois assez aérées, comportant peu de cases ; mais la plupart sont très remplies. De quoi se perdre encore plus, et nous titiller lorsque sur la même page plusieurs fils de lecture s’entrecroisent et que l’on doit se forcer pour ne pas aller fouiner vers ces autres chemins pas encore découverts.

Car en effet, selon les choix du lecteur, l’histoire de Meanwhile peut être extrêmement courte, tourner en rond, ou s’achever par la mort brutale du héros. L’auteur déclare d’ailleurs dans une interview que la seule manière d’avoir une fin heureuse au récit est de «choisir la vanille».[3] Sur la couverture, Shiga nous apprend qu’il existe 3856 possibilités de récit ; étant donné ses études en tant que mathématicien, on est porté à le croire.[4] On achève donc une première fois l’histoire, et puis on revient un peu en arrière, quitte à tricher un peu : que se passe-t-il si Jimmy choisit d’ouvrir la porte au lieu d’attendre sagement devant ? Et s’il remonte dans le temps pour s’empêcher lui-même de choisir le chocolat ? Ou encore s’il lit ses propres souvenirs ? Tout cela peut arriver selon les choix que l’on fait et les fils que l’on suit, et donne un côté particulièrement ludique à notre expérience du récit, renforcé par les quelques passages où l’on est sommé de composer un code secret que l’on aura trouvé, ou pas, plus tôt dans le récit.

L’autre différence majeure avec Morlac, c’est que dans Meanwhile il y a une vraie histoire, si j’ose dire, qui peut révéler des profondeurs inattendues si l’on sait arriver jusqu’à elles. Les indices sont tous présents sur la couverture du livre : en suivant les bons fils, le récit se développe et révèle bien des choses sur l’enfance de Jimmy et son arrivée dans le laboratoire du Professeur K. qui n’est pas tant due au hasard que cela… Le tout fait que même après de nombreuses lectures, Meanwhile continue à révéler de nouvelles choses et à être toujours aussi passionnant. Il existe même une fin secrète qui est quasiment impossible à trouver en suivant les règles du jeu, et une planche bonus quelque part dans le livre, qui ne se révèlera qu’aux effrontés tricheurs. Mais il serait bien dommage de tricher en feuilletant l’ouvrage jusqu’à dénicher ces secrets : tomber dessus par hasard est bien plus satisfaisant, et rajoute encore à l’aspect ludique de Meanwhile.

Jason Shiga a mis dix ans avant de trouver un éditeur pour son livre ; en attendant, l’ouvrage était produit à la main, et existait également dans une version électronique (en noir et blanc) sur son site internet, où l’on peut lire et/ou commander de nombreux autres «bandes dessinées interactives» du même genre , comme par exemple Knock Knock ! que l’auteur ne mentionne pas sur son site. On peut comprendre la réticence des éditeurs à publier de tels livres, qui à la fabrication doivent être de vrais casse-têtes ; mais l’inventivité qui se dégage de Meanwhile, et le plaisir que l’on tire du simple fait de le feuilleter, et de démêler ses fils encore et encore, mériterait qu’il soit le pionner d’un nouveau type de bandes dessinées promises à un bel avenir.On peut déjà trouver des exemples de bande dessinée interactive sur Internet (à commencer par le propre site de l’auteur), mais avec Meanwhile Jason Shiga reste attaché à la matérialité du livre. Entre tourner des pages et remonter les fils en les suivant du doigt, et sauter de page web en page web à coups de clic, Shiga semble privilégier la première option. On est ici bien au-delà de la définition d’une bande dessinée comme on l’entend traditionnellement : Meanwhile est un livre hybride, défiant toute catégorisation, et l’on ne peut que souhaiter qu’il provoque de nombreux émules.

Notes

  1. Avant les Livres dont vous êtes le héros, il y eut plusieurs ancêtres du genre dans les années 60 (les livres de Edward Packard par exemple), ainsi que Raymond Queneau avec Un conte à votre façon en 1967. L’idée est également explorée dans plusieurs nouvelles de Borges, comme Examen de l’œuvre d’Herbert Quain.
  2. Cela rappelle souvent les mises en page les plus complexes de Chris Ware. Un autre exemple de ce genre de mises en page est visible dans Understanding Comics de Scott McCloud, page 105 (ou ici sur son site).
  3. Interview (en anglais) disponible sur Comic Book Resources.
  4. Il est en effet titulaire d’un diplôme de mathématiques, ce qui explique peut-être son goût pour les structures complexes que l’on retrouve dans ses livres. En outre, les pages de garde de Meanwhile contiennent un paragraphe nous expliquant les divers calculs et algorithmes que l’auteur a utilisé pour concevoir son livre…
Site officiel de Jason Shiga
Chroniqué par en avril 2010

Jason Shiga sur du9 :

  • Portrait de Jason Shiga Jason Shiga
    par Voitachewski
  • Couverture de Fleep Fleep
    de Jason Shiga