23 prostituées

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Payer pour. Payer pour ce qui compte le plus. Chester Brown, constatant que l’on n’en finit pas de payer par amour, décide, redevenu célibataire, de payer pour l’amour. Car quitte à s’en prendre, autant en donner en dollar canadien. Le cours y est déchiffrable, le temps mesuré, et l’on peut penser à autre chose, voire qu’à ça de temps en temps plutôt que tout le temps.

Comment passe-t-on d’amant à micheton ?
Au commencement (juin 1996) était une verbalisation (Can we talk ?),[1] suit la séparation du couple, puis une forme de lumière, de rationalité, de raisonnement se mettant en place pour devenir, comprendre puis apprécier le fait d’être un miché.[2] L’album commence ainsi (se crée ainsi) a partir du noir d’une scène sans images, de bulles dans des cases entièrement sombres et ce sur un peu plus de deux pages.[3] Un nouveau livre pour celui qui a mis en bande dessinée des évangiles du Nouveau Testament, un nouveau témoignage autobiographique d’un auteur souvent présenté comme un de ses champions, voire de ses libérateurs.

Paying for it est sous-titré «a comic-strip memoir about being a john». Le mot «memoir» est important, il apporte une nuance par ce double-sens qui en fait soit une étude, soit une notice biographique. Ici, il est les deux à la fois. Un travail rigoureux sur ce qui fait qu’un homme va voir des prostituées, sur son cheminement intellectuel, les relations et les changements que cela implique pour lui. C’est aussi un travail de mémoire, puisque c’est un quasi journal entre juin 1996 et l’été 2010, où il a noté scrupuleusement toutes les fois où il a eu affaire aux services d’une prostituée.
Pourquoi «quasi» ? Parce qu’à la manière de certains processus psychiques mis en évidence par la psychanalyse, ou bien plus simplement du fait de faire cela en neuvième chose,[4] il y a un travail de condensation qui ne relate pas strictement le déroulé de faits ou de conversations.[5] S’ajoute à cela la volonté de l’auteur de ne pas décrire les prostituées qu’il rencontre, de modifier leurs caractéristiques physiques, de ne pas leur donner de visage et de changer leur nom. Ceci pour bien évidement leur éviter tout problème, principalement avec les autorités canadiennes pour qui certaines pratiques semblant pourtant courantes restent actuellement toujours officiellement interdites.

«A burden that I had been carrying since adolescence had disappeared» (p.48), par cette simple phrase qui clôture sa rencontre avec sa première prostituée prénommée Carla, Chester Brown fait aussi de ce livre la fin d’une trilogie entamée il y a plus de vingt ans avec The Playboy, puis I Never Like You. Il n’est pas un playboy et paye des filles dont certaines ressemblent à celles qui faisaient le succès de ce magazine éponyme qui résonne toujours en lui,[6] et son cheminement intellectuel concrétise le fait qu’il ne disait pas «love» mais «like», non pas aimer mais aimer bien.
Paying for it est la prise de conscience pour l’auteur de ce fardeau qu’est cet amour romantique aliénant auquel tout, selon lui, nous impose de nous soumettre dans nos sociétés. Etre un micheton rime alors avec révélation et Chester Brown le libertaire devient un fervent militant pour une décriminalisation de la prostitution.[7]

Cet ouvrage s’impose comme un livre majeur par ses qualités intrinsèques d’objet en neuvième chose, par celles humaines et intellectuelles de son l’auteur, et enfin par ses enjeux ou conséquences politiques.[8]
Chester Brown y fait preuve d’une maturité et d’un savoir-faire admirable. Son dessin «post Harold Gray» est au diapason de son sujet, distillant ce que l’on pourrait appeler une rhétorique. Il sait trouver une distance qui est moins une froideur qu’une focale et une profondeur de champ évitant à la fois voyeurisme et censure,[9] entièrement tendue vers ce qui reste avant tout chose une réflexion sur l’amour.
En janvier 2003, Chester Brown rencontre une prostituée nommée Denise (belle scène), avec laquelle il va finir par avoir (et continue d’avoir aujourd’hui) une relation monogame payante. Un retour de l’amour n’osant se nommer tel, dans une relation qui ne se paye pas par des vœux pour la vie, mais par ceux de la vivre et dans un contrat économique surtout pas exclusif comme celui du mariage. Chester Brown a ainsi trouver une forme de sagesse.

Notons pour finir que Paying for it prend de ce côté si de l’Atlantique un supplément de relief avec la publication en album du Jeanine de Matthias Picard. Si les deux ouvrages partagent une forme d’excellence et le choix d’une érubescence pour leurs couvertures, on constatera aussi leur complémentarité par la différence : l’un parle d’un client, l’autre d’une prostituée ; l’un est dans la réflexion, l’autre dans l’émotion ; l’un évoque un moment dans une vie, l’autre toute une vie, etc. Une autobiographie et une biographie, pour une neuvième chose qui explore doublement et de belle façon un sujet sensible trop rapidement réduit, du moins en France, à des clichés qui s’entretiennent médiatiquement par des faits-divers sordides et/ou des réactions politiques principalement motivées par des opportunités électorales. Deux regards que l’on peut réellement qualifier de neufs, sur une profession toujours promptement dénommée comme étant la soi-disant plus vieille du monde.

Pour en savoir (beaucoup) plus sur Paying for it, voir l’article très précis de Jeet Heer et le fabuleux entretien de Chester Brown avec Sean Rogers sur le site du Comics Journal (en anglais).

Notes

  1. Première phrase du livre, question de Sook-Yin à Chester Brown, celle qui va devenir la dernière ex-petite amie de l’auteur.
  2. Un «john» se traduit en français par micheton ou miché/michet. Un «client d’une prostituée» suivant le Grand Bob, qui, dans certains usages populaires, pouvait semble-t-il être qualifié de «michel». Un «michel» plutôt qu’un «jean» ? On notera aussi la perte actuelle de l’usage du mot «micheton», dont la part dépréciative voire désuète qui lui est associée, fait que l’on parle aujourd’hui avant tout de client de prostituée. A moins que ce ne soit cette euphémisation devenue courante dans notre société, qui fait préférer, par exemple, «malentendant» à «sourd», «Black» à «noir», etc.
  3. Pour être exact, deux images précédent cette scène sans images. Une case avec Sook-Yin s’adressant à Chester Brown. La suivante avec celui-ci acquiesçant à sa demande. Ensuite l’obscurité, comme la soudaine absence d’électricité dans une pièce éclairée avec peine par une ampoule.
  4. Un art de cette mémoire en gouttière.
  5. Chester Brown ne s’en cache pas et dévoile même ce processus dans une partie des nombreuses notes qui accompagnent sa bande dessinée.
  6. Cf. la scène pp.19 à 21.
  7. Dans l’appendice 3 de sa copieuse postface, il va même jusqu’à imaginer les conséquences harmonieuses d’un commerce de l’amour normalisé.
  8. L’avenir dira si ce livre aura eu des conséquences politiques, ce qui est certain c’est qu’il fait débat et crée la polémique.
  9. L’auteur n’a pas une sexualité originale ou qui pourrait être qualifiée de perverse par certains. Il ne cherche pas à montrer ce qu’il fait, peut faire, aime faire, etc. Jamais de gros plans ou autre, toujours dans une distance clinique.
Site officiel de Cornélius
Chroniqué par en juin 2011

→ Aussi chroniqué par Jeanine Floreani en septembre 2012 lire sa chronique

Chester Brown sur du9 :