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Pear cider & cigarettes

de

Il y a deux façons de bien se servir de l’outil. Faire en sorte qu’on ne décèle pas son usage une fois le travail terminé. Le dessinateur bossant sur tablette graphique devra peut-être recréer artificiellement du défaut, de la fragilité. Ou alors pousser les curseurs à fond et intégrer l’outil au projet.
Ces deux contraires exigent une grande maîtrise. Les filtres Photoshop par exemple, sont comme les desserts au restaurant : on vous sert partout les mêmes, avec éventuellement un petit coulis personnel pour justifier le label « fait maison ». Pauvreté des effets, tristesse gustative. On pourrait aussi reparler de ces polices de caractères qui ont remplacé les écritures manuscrites, et qui viennent parasiter la rusticité et les ondulations du trait. En toute objectivité : c’est une catastrophe.

Pear cider & cigarettes a été conçu derrière un écran et dans une version animée, pour l’écran. Ombres et lumières parfaitement portées, couleurs vives, fondus impeccables, tout est propre, rien ne dépasse. Mais la fascination opère en vertu du second principe. Chronique d’une auto-destruction alcoolisée d’un ami proche de l’auteur, exploitée façon télé-réalité intime : Robert Valley déroule son récit en caméra subjective comme s’il portait en permanence un appareil photo sur le front.
Le dessin n’est pourtant pas photographique, très anguleux, en étirements et perspectives exagérées qui s’accordent bien à la dépression du malade, comme la froideur de l’outil informatique exacerbe celle de la clinique chinoise où il attend une greffe. Le temps est long pour les protagonistes, jamais pour le lecteur. Et la conclusion a beau être connue dès les premières pages, on ne lâchera pas le livre avant la dernière.

[Texte initialement publié sur le site de l’excellente librairie Contrebandes, à Toulon]

Chroniqué par en janvier 2017