Pictograms
Warja Lavater (1913-2007) est née au pays de Töpffer. Cette artiste est surtout mondialement connue pour ses livres de contes en accordéon, édités en France à partir du milieu des années 60 par les éditions Maeght. Ces ouvrages sont illustrés d’une manière que l’on qualifie souvent et trop rapidement d’abstraite, puisqu’ils ne donnent à voir que quelques signes géométriques colorés sur une bande lithographiée dépassant les quatre mètres. La démarche de Warja Lavater est pourtant moins une abstraction plastique, qu’une recherche sur l’écriture. Ces signes colorés sont tous légendés,[1] et cette grande bande — dessinée/peinte, imprimée et pliée — s’offre comme une longue phrase faite de lettres colorées, et de mots déterminés par le jeu des pliures. A la fois rébus, langage universel jouant de l’universalité de certains contes, ces livres dit «d’artiste» pour la jeunesse apparaissent aujourd’hui bien perméables aux frontières poreuses de la neuvième chose contemporaine si l’on pense par exemple au travail de Greg Shaw.
En 2008, les éditions Nieves ont eu la bonne idée d’éditer en un seul livre les soixante «Pictograms» de l’artiste suisse réalisés entre 1976 et 1996. Cette série d’œuvres bien moins connue, semble par bien des aspects plus proche des préoccupions enéaphiliques. On y retrouve plus directement les trois caractéristiques de la bande dessinée : le rapport texte/image, la séquentialité et la reproductibilité technique.
Le premier point est peut-être celui le plus originalement traité. Les textes sont généralement repoussés en bas de «planche», en dessous d’une ligne sinueuse donnant des allures de rideau théâtral que l’on soulève. Ces textes sont la légende cachée/révélée. Comme pour les livres de conte en accordéon, ils légendent des signes qui évoluent plus haut dans les différentes parties de l’œuvre. Ils se distinguent par contre en légendant aussi les numéros accolés à ces «cases». Dans ce dernier cas, leur rôle revient aux textes en dessous des cases comme dans les premières bandes dessinées. Si Warja Lavater semble ici percevoir la notion de «légende» comme celle d’une carte géographique, elle l’utilise aussi dans le sens de celle qui éclaire un tableau. Elle se trouve en dessous d’un cadre qui n’est pas réel mais qui est dessiné. Le titre de l’œuvre, sa typologie (Pictogram), son numéro et le nom de l’auteur sont tout en bas. L’originalité supplémentaire est que ces informations sont entre deux cadres : celui de la planche contenant les «cases» et celui contenant l’œuvre (lui aussi dessiné mais en un trait plus fin) récurrent dans toute la série.
Le deuxième point se décèle dans les allures de planches de bande dessinée de ses œuvres, divisées horizontalement en six parties. Sur les soixante, moins d’une huitaine semblent s’abstraire de ce schéma[2] Dans ses divisions, des signes, des formes, voire des lettres évoluent de «cases» en «cases» comme dans une bande dessinée et se décryptent de la même manière de gauche à droite, de haut en bas.
Le dernier point, la reproductibilité, est dans la technique utilisée par l’auteure qui lui permettait de faire un «prêt à tirer» de dix exemplaires de chaque œuvre. Leur format A2 d’origine (42×59,4 cm soit bien plus de quatre fois leur format dans ce livre) les destinait certes aux cimaises plutôt que dans un portfolio qui se serait réalisé sur dix ans, mais au reste ils étaient imprimés et conçus pour l’être.
La volonté de l’auteure était de rendre «précise» et «claire, une opinion, une perception, une chronique, une conversation, une expérience». Pour cette raison les légendes des signes peuvent désigner moins souvent des personnages, des animaux, des objets que des qualités, des sentiments, etc.[3] La vision de Lavater est aussi majoritairement topographique, elle voit du dessus, elle montre les grandes structures, les grands mouvements. Dans ses Pictograms, les présences humaines se limitent à des traces de pieds ou de bottes qui auraient acquis une autonomie, seraient devenues ce qu’elles désignaient. Pictographiques, idéographiques, leur succession qui révélait un parcours se trouve annulée, effacée, et comme dans une carte seule une succession de pointillés révèle un chemin ici parcouru plutôt qu’à parcourir.
Avec ses Pictograms, Warja Lavater s’était fixée des contraintes dont elle a joué jusqu’à les nier. Plus que d’autres œuvres, cette série est au carrefour de son attention particulière aux signes qui font langage,[4] à ce qu’est écrire la parole, à une recherche d’un langage universel, ou bien à l’interpénétration de l’écrit et de l’image. En réunissant ces soixante œuvres dans un livre, les éditions Nieves offrent un ouvrage qui fera bien plus qu’échos dans les âmes préoccupées de neuvième chose.
Notes
- Dans le cas du conte de Charles Perrault, un rond rouge pour le Petit Chaperon Rouge, par exemple, un rond noir pour le Loup, etc.
- La division minimale d’un Pictogram est de deux (Pictogram n°57 par exemple) et peut aller jusqu’à 18 (Pictogram n°11). Dans ce dernier cas les bandes horizontales qui n’excèdent jamais six, sont divisées en cases. Notons que dans la majorité des Pictograms, Warja Lavater numérote ses «cases» comme le faisaient les pionniers de la bande dessinée. Si les cadres de ces cases peuvent être absents, cette numérotation est (presque) toujours discrètement présente. Seuls les Pictograms n°44 et 46 datés de 1979 ne sont pas divisés et ne possèdent pas cette numérotation.
- Voir par exemple le Pictogram n°23, où les trois signes qui évoluent dans les «cases» sont légendés comme «patrie», «agression» et «triomphe».
- Elle fut créatrice de logos.
l’autre bande dessinée
