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Le Poulet du Dimanche

de

Ce que l’on qualifie de polymorphe est, pour ce qui est de la personne humaine, l’enfant perverti par ses phases libidinales d’avant six ans et l’œuvre de l’artiste quand en est fait le bilan.
Qu’il y ait trop d’enfance à l’origine de la bande dessinée fait sa perversité dont elle essaie de se dégager par la diversité de formes et d’abords thématiques. Qu’une auteure regroupe diverses années de son travail en un livre, et c’est cette diversité, autre et même à la fois, qui surgit par son talent, dans le condensé de pages reliées.

Le Poulet du Dimanche vient après la semaine, de jours, d’années où l’on ne s’est pas vu, trop pris par le labeur et le quotidien, trop à courir entre deux sommeils que ponctuaient à peine un «bonjour» ou un «au revoir». Puis enfin à table, autour, avec ceux que l’on ne voyait plus mais que l’on connaît toujours, puisque le partage de la bête se fait sans grogner et avec savoir vivre. Posé donc, avant les jours, années à venir et c’est cette semaine passée que l’on regarde et discute dans les yeux de et à soi, qui font partie des autres dans la même distance périphérique et rituelle du tour de table et du partage des protéines animales.

On apprécie des yeux la bestiole et on ouvre la fenêtre en même temps que le livre sur les géographies personnelles d’une polymorphie qui hante, du fond à la forme, toute l’œuvre de Sylvie Fontaine.
Les choses changent mais l’essentiel persiste. A la différence de la métamorphose, la polymorphie garde en elle un indicible, apparaissant en creux par les alentours de la diversité formelle qu’il supporte.
Il n’y a pas de mots dans ce livre, mais certains viennent à l’esprit et en évoquent les concepts surgissant formellement : le couple, l’amour, la création, soi dans et en dedans, les autres, la ville, le temps, les choses, la bande dessinée, les livres, le dessins, les discours, le regard, la liberté …

Tout est formel et sujet au changement imposé, recherché. Les échelles de temps varient et le retour à un état initial est possible, s’accordant alors à l’humeur et au temps psychologique.
Au début ce sont les corps qui changent, déformés, informés par pensées, sentiments, mal- ou bien-être. Ensuite les formes diversifiées sont là, en soi, sont ce qu’elles sont, se côtoyant, s’attirant ou se repoussant comme des aimants, faisant fi des apparences.[1] La forme ayant alors gagné en éloquence, les planches passent de six à quatre cases, dans une progression générale fluide comme une balade, qu’une mise en page intelligente et recherchée sait rythmer et ponctuer en douceur tout en se faisant invisible.[2]

Sylvie Fontaine a cherché son style et s’en est découvert plusieurs. Une autre diversité formelle donc, à l’échelle d’une œuvre cette fois, qui donne à ce livre un aspect grouillant, vivant comme peu en possèdent.[3] Elle n’est pas le Janus stylistique qui l’a fascinée,[4] mais un être à facettes cultivant son hétérogénéité trompeuse pour mieux en faire apparaître l’essentiel, en autant de miroirs d’âmes entêtants, renvoyant aux corps s’y cherchant devant, les possibles et la vie que les temps puissent permettre.
Une démarche qui est aussi une lutte de nos jours, où le style devient identitaire plutôt qu’identité, s’accordant un peu de mode pour la forme (éternel retour) tout en se devant d’être là, absolu et pour toujours, niant l’évolutif et la maturation, au profit d’une stase engluante et du décoratif généralisé.

Notes

  1. D’où cette belle histoire d’aveugle suivant sont regard projeté et finissant par guider joyeusement un monde polymorphe tremblant sur ses bases.
  2. De manière générale le façonnage de ce livre est remarquable, montrant et reliant l’hétérogénéité apparente d’une œuvre, tout en exposant et suggérant une exposition imaginaire.
  3. Une vie qui s’insinue, ici, jusque dans les recoins de pages et de planches
  4. Et la fascine encore. Il s’agit de Moebius/Giraud qui signe aussi la préface de son livre.
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Chroniqué par en janvier 2007