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On a toujours tenté de présenter le service militaire comme une corvée nécessaire, une sorte de rite de passage à l’âge adulte qui produisait des hommes, des vrais. Aujourd’hui, cette institution compte ses dernières heures. Ce n’est donc pas par militantisme que Larcenet* nous offre son témoignage impitoyable sur son expérience passée, mais bien pour tenter d’exorciser les démons qui, des années après, le hantent encore.
Au fil des pages, on retrouve le dessin sombre et charbonneux de Dallas Cowboy — l’humour désabusé en moins, le désespoir en plus. Au fil des pages, Larcenet passe en revue ce qui aurait pu être les anecdotes croustillantes que se racontent autour d’une bonne bière les vétérans du service. Mais non.
Au contraire, on découvre toute l’horreur d’un système inhumain, basé sur l’humiliation et la loi du plus fort, aux scènes de cauchemard tracé d’un pinceau si noir que chaque visage devient celui d’un cadavre. Loin, si loin, se trouve encore le monde « normal » dont la réalité semble s’estomper, un monde au trait cartoon et aux bonshommes « patate », un monde qu’on ne voudrait plus quitter.

Inexorablement, Larcenet* nous entraîne dans ce voyage en enfer, nous montrant toute l’injustice d’un système orwellien, d’où l’on ne peut s’echapper, où les plus forts changent les règles à leur guise, et d’où l’on sort forcément perdant, quoique l’on fasse.
« Je ne veux pas y retourner, ils me font mal » tente-t’il de dire à sa mère. Mais elle n’entend pas. Elle ne veut pas (ne peut pas) entendre son fils parler du supplice qu’il vit, et pour se protéger, elle repète à l’envi cette phrase que l’on a tous déjà entendu : « tu sais, le fils Machin y a appris beaucoup de choses ».
Apprentissage de l’injustice, de la cruauté gratuite, des vexations en tout genre … Et toujours ce ton qui se refuse de devenir agressif, et dont la souffrance ne fait que ressortir encore plus.

Et tout cela pour rien. Rien, sinon un sommeil peuplé de cauchemars, et des cicatrices que le temps soignera peut-être. Avec ce deuxième opus chez les Rêveurs de Runes (un bien bel objet, encore une fois), Larcenet* signe un livre superbe, une oeuvre poignante. Indispensable.

[XaV|signature]

Non, Larcenet ne nous fait pas le coup du clown triste, expression quasiment tautologique, car rictus de douleur et larmes de rire font partie du même champ (on y cultive la même racine (hallucinogène)).
Si Larcenet s’allonge (format à l’Italienne) et se raconte, c’est parce qu’il se dé-limite (s’illimite) des frontières de l’humour où on le rangeait. C’est page par page, sur tous les modes de son médium (la bande dessinée) entraîné aux limites de la caricature et de l’abstraction, dont il franchit des espaces narratifs. Il essaie de percer justement, le mystère de ces choses dont on ne se souvient pas, qui peuvent durer un centième de seconde comme plusieurs années.
Juste avant le sommeil, juste avant l’oubli. On s’accroche à un détail (un T-shirt Dallas cow-boy par exemple), c’est-à-dire à presque rien (comme nous tous).
Larcenet se pose des questions sur cette comédie (en et uniforme) et il veut une réponse. Pourquoi un circaète vient-il précisément se percher là devant lui à ce moment précis de sa vie, lui qui est un des rares à pouvoir l’identifier ? Pourquoi Marco tire-t-il sur Baudelaire ? L’observateur a-t-il une influence sur ce qu’il observe ? Larcenet est-il coupable ?

Oui Larcenet joue au chat (de Schrödinger) et à la souris (petit mickey …) avec nous, qui devenons acteur bouleversé (sur nos bases fragiles où nous l’avions étiqueté), coupable d’observation/lecture.

[Jessie Bi|signature]

Site officiel de Manu Larcenet*
Site officiel de Les Rêveurs
Chroniqué par en décembre 1998