Quoi !

de Collectif

Neuf auteurs. Celui au milieu de la liste par ordre alphabétique, donne le premier et le dernier mot d’un «Quoi» qui fait titre à un «nous» qui fait fin.
Jeté dans une forme interrogative bien commune et au hasard d’un retard, le «quoi» ne serait pas précédé d’un «n’importe», ni d’un «je ne sais» ou d’un «pour» accolé, mais bien plutôt d’un «de» puisqu’il y a matière, raison, sujet, motif à faire une bande, qu’elle soit d’amis ou dessinée. Le point d’exclamation infirmerait éventuellement l’interrogation originelle et hors sujet, montrerait l’urgence à parler de celui qui fâche et à mettre un point sur la neuvième lettre de l’alphabet, par un signe de ponctuation qui en a l’exacte allure inversée.

Quel est «celui qui fâche» dans cette bande ? Disons que le motif est bien connu, à bande sur fond de quelque chose opaque, plus simplement à rayure. C’est là-dessus que les neuf écrivent et qu’ils dessinent. Plus ou moins consciemment, Mokeït en donne même ici une présence plastique, le fond d’où il se dégage et fait récit. Pour le reste, la chronologie est bien suivie après un prologue d’une planche pour expliquer le «quoi» de Quoi !. Puis cela commence dès 1983, car certains des associés non dissociés se dirigeaient vers la neuvième chose bien avant d’en être ; cela se poursuit jusqu’en 2011, après le feuilleton de crise que l’on sait. L’acmé n’est pas cette dernière période, mais le 26 mai 2004, date où «la Mappemonde» semble ne plus vouloir faire carte mais surtout territoire. Deux témoignages d’associés évoquent ce moment, avec l’appui de Sfar qui avait été invité à assister à la réunion, et qui avait alors produit des pages dans ses fameux carnets. Celles-ci n’auraient, semble-t-il, jamais été publiées à la demande de celui par qui ici le scandale serait survenu.

Quoi ! a le défaut d’une légende dorée et d’une histoire qui chasse l’autre en même temps qu’un pouvoir change de mains. Trop construit, trop scénarisé pourrait-on dire, c’est dans l’heureux croisement des regards et leur liberté qu’il trouve l’essentiel de ses qualités et qu’il interroge. Trondheim et David B. en seraient alors les pôles antipodiques et détermineraient une échelle où chacun des sept autres auteurs se situeraient. A l’un, celui dans cette éternelle pudeur qui le fait demeurer dans ce factuel de surface, cet anecdotique précis faisant la valeur de ses petits riens ; à l’autre celui dans une volonté d’interrogation par ce style ou langage si particulier qui est le sien, faisant lecture et décrivant des batailles intérieures.
Entre bien d’autres, les planches de Jean-Louis Capron brillent davantage en s’incérant bien moins dans cette structure chronologique trop présente. Témoignage dans tous les sens du terme, il fait respiration, montre un vrai point de vue car en dehors, et aussi ce qu’aurait pu être ce livre s’il n’était pas qu’enfanté par une crise.

Retrouver des planches où apparait l’atelier Nawak, voir Mokeït faire bandes ou Killoffer dessiner à nouveau, feront plus que bons échos à bien des lecteurs. Eux aussi se souviennent[1] et glissent entre ces regards d’auteurs leur propre mémoire de la même manière qu’ils la glissent entre deux cases. Puis bien des questions suivront : Les associés croyaient-ils tous à L’Association comme Menu semble y avoir cru des le début ? A relire les premier travaux des associés on voit que Menu y met littéralement sa vie,[2] n’est-ce pas là la différence entre lui et eux ? Avoir laissé Menu incarner L’Association, n’est-ce pas une faute de la part des cinq autres associés ? Etc.
Si le livre évite le règlement de compte, il reste un ressenti moins sur L’Association que celui qui la faisait sienne. En cela, certains auteurs semblent indirectement indiquer qu’ils n’en n’ont seulement été que les fondateurs et rien d’autre. Que la structure soit devenue une maison d’édition, une entreprise avec des salariés est peu ou pas abordé. En dehors des périodes conflictuelles ou festivalières, on ne saura rien du fonctionnement quotidien de l’entreprise, ou de comités éditoriaux qui ont pu se passer agréablement, des découvertes qui ont été faites, etc. Le plus gros défaut du livre serait là, s’il n’est heureusement jamais un «voilà quoi !», il reste essentiellement sans «comment».

Notes

  1. Peut-être qu’un jour des lecteurs s’exprimeront, diront ce que représente pour eux L’Association. Je me souviens, par exemple, où et quand j’ai acheté mon premier livre de cet éditeur, de l’intensité de la lecture de certaines planches des premiers numéros de Lapin, etc.
  2. Il y fait le travail autobiographique le plus poussé.
Site officiel de L'Association
Chroniqué par Jessie Bi en décembre 2011

AVEC LES MÊMES AUTEURS :

  • alan smithee

    A défaut d’être lucide l’ouvrage à le mérite d’être sincère et par conséquent touchant. Le grand intérêt de l’ouvrage réside sans doute plus dans le non-dit que dans ce qui est réellement relaté.

    Car pour qui sais lire entre les ligne il apparait clairement que l’âme de l’Association c’était Menu. Ce qui pour les autres était un outil pour publier tranquillement ses propres œuvres, était dès le départ pour Menu un projet politique.

    L’association ne devait pas bouleverser par l’originalité de ces auteurs fondateurs, elle devait devenir un cheval de guerre contre le monde de l’édition. D’autres éditaient des œuvres indépendantes, mais l’Association ne voulait pas simplement faire découvrir des auteurs ignorés par les éditeurs commerciaux, il s’agissait de détruire l’édition traditionnelle et de changer durablement le monde de l’édition. Si c’est en partie une réussite c’est sans doute grâce à Menu et cet ouvrage conforte cette hypothèse.

  • Christian Rosset

    Pour un autre son de cloche (pas spécialement contradictoire avec celui-ci), je renvoie à :
    http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?page=blogneuviemeart#343

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