Sang de Banlieue

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Après Le Club de la fin du Siècle (Ilya) et Arnaque à l’arraché (Paul Pope), la collection avance rapide des éditions Bethy livre Sang de Banlieue de Jaime Martín. Sang de Banlieue raconte, en trois parties bien distinctes, l’adolescence d’un jeune catalan, Vicen, dans la cité de la banlieue barcelonaise où Martín vit lui-même.

L’Hospitalet de Llobregat (c’est la cité) est une zone sordide et sinistrée, où les trafics minables côtoient les bandes d’adolescents désoeuvrés. Entre les bastons en classe et les voitures volées, la première partie du récit montre Vincen intégrant peu à peu une bande et s’acheminant inexorablement vers son destin : la prison.
Martín n’est pas fataliste : il démonte simplement, avec un trait semi-réaliste contrasté et très expressif, le mécanisme par lequel convergent les misères (économique, sociale, affective). Chaque épisode est un palier : la drogue, le vol, le hold-up, la tôle, s’inscrivent dans un récit très rigidement découpé (trois strips par planche, de même largeur).

Après cette première partie, publiée en espagnol en 1990, Martín a réalisé d’autres travaux. Il est revenu à Sang de Banlieue en 1993, donnant une suite à l’histoire de son personnage. Lorsque les deux récits ont été réunis en 94, Martín a dessiné une transition, racontant le séjour de Vicen en prison.
On lit donc les deux récits séparés par cette parenthèse assez différente du reste : le ton est dur, le dessin en bichromie fait intervenir l’infographie et reprend des codes graphiques hérités de la manga, la construction narrative est différente (c’est Vicen lui-même qui raconte, en voix off, le quotidien de la prison). Quant on lit ces planches de transition de Sang de Banlieue, bien plus maîtrisées que le reste, et leur intégration très réussie entre codes de la manga et graphisme européen, on a vraiment envie de lire ce que Martín a fait depuis 1994 …

La dernière partie reprend les codes graphiques de la première, mais le récit est plus « libre » : on n’y trouve plus cette linéarité qui dans la première partie conduisait Vicen directement en prison. Retrouvant sa mère qui vit désormais avec un traîne savate plus ou moins dealer, Vicen va errer pendant 60 pages à la recherche d’une issue vivable pour lui et pour les siens. La galère est multiforme, sans fatalisme.

Et le graphisme lui-même a changé. D’une part, le découpage en trois strips n’est plus aussi strict (c’est alternativement trois ou quatre) ; d’autre part Martín intègre déjà un héritage japonais très net (séquençage plus rapide, alternance de plans larges et de très gros plans, scènes d’actions aux cadrages décalés, perspectives exagérées pour suggérer la vitesse dans les courses-poursuites).
La conduite du récit, plus attentive à l’évolution psychologique de Vicen, joue beaucoup sur les longues scènes où le héros (si, si, c’en est un) se promène seul en écoutant son Walkman. La superposition des décors sordides et des paroles des chansons engagées qu’il écoute est, en elle-même, un discours social. La « réinsertion » finale de Vicen, qui a échappé par miracle à la tentation de replonger dans la délinquance, n’est pas tout à fait une rédemption : le couteau qu’il exhibe dans la dernière case rappelle que tout reste possible pour les laissés-pour compte de la société libérale.

Ce souci social de Martín, qui brosse un portrait très noir de la zone barcelonaise, est nourri d’une vision très hiérarchisée de la société : il y a clairement deux mondes, les bourgeois et les autres. Vicen fait partie de ces autres, comme tous ceux de sa famille et de son quartier. Dans ce peuple de « gueux » se fabriquent peu à peu des récits modernes qui, sous la plume de Martín, dressent un constat d’échec assez terrifiant : la quête de salut (social) est difficile et jamais achevée. C’est peut-être par cette force de diagnostic social et politique, qui passe par le style plutôt que par une propagande explicite, que Martín est le plus proche de la manga.

A propos de style, J.-P. Jennequin, dans sa préface, compare Martín à Charles Burns. En réalité, il me semble qu’on pense surtout à un de ses imitateurs français, Pirus. Mais au fond, toute influence antérieure mise à part, le style de Martín dénote surtout l’appartenance contemporaine à « l’écurie Cùpula ». La Cùpula, qui publie Martín en Espagne, est un éditeur de bande dessinée barcelonais qui dans l’héritage de la Movida a rassemblé les jeunes talents autour de sa revue El Vìbora (la vipère). Survivant en partie grâce à un mensuel porno de bonne qualité (Kiss Comix, publié en France sous le titre La Poudre aux Rêves), La Cùpula édite plusieurs auteurs dont le style se rapproche nettement de celui de Martín. Il y a en Espagne un « style Cùpula » comme il y a en France un « style Delcourt » (aussi indéfinissable et aussi reconnaissable).
Martín en est un exemple frappant : son trait rappelle Payà, Tobalina, Armas, Amezcua (auteurs réguliers de Kiss Comix).

Jusqu’ici, cette production espagnole n’était visible que dans le monde du fanzine, ou dans les kiosques (cachée entre Penthouse et Selen). Grâce à Bethy, et à Jennequin, on peut enfin en lire une production plus construite. Qui traduira et publiera El Tomi, Tobalina ou Sergio ailleurs que dans des revues porno ?

Site officiel de Jaime Martín
Chroniqué par en décembre 1998