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Splendeurs-bandeau

Splendeurs & misères du verbe

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Avec son titre qui en promet beaucoup et son format plus que modeste, Splendeurs & misères du verbe intrigue. On pourrait s’attendre, de la part d’Ibn al Rabin, à un ouvrage sur le langage aux dialogues ciselés, comme il sait si bien le faire. Et bien non, pour nous parler du verbe, le voici qui signe un livre muet. Premier pied de nez qui inscrit ce petit ouvrage dans la droite lignée d’autres productions de l’auteur, mêlant toujours allègrement défi et dérision.

Restait à trouver un axe pour aborder le verbe. La bande dessinée possède des codes : pour exprimer le langage, il faut des phylactères. Combien de fois avons-nous pu voir des néophytes s’étonner qu’un récit sans bulle ni case soit de la bande dessinée ? C’est en toute logique qu’Ibn al Rabin va s’employer à détourner cette convention pour en faire un outil propre du récit. Dans Splendeurs & misères du verbe, non seulement les personnages parlent dans les phylactères, mais ils s’y introduisent, dans un jeu qui voit ces phylactères quitter leur rôle de simple outil de la narration pour en devenir pleinement acteurs.

Chacun des quatre chapitres[1] leur trouve une application nouvelle, s’éloignant de plus en plus de leur utilité originelle. Dans « Le verbe bâtisseur », les bulles contiennent un dessin qui apparaît ensuite physiquement dans l’espace, et peut aussi facilement recouvrir les images existantes. « Le Verbe prophétique » trace un étonnant jeu où les phylactères deviennent cases s’entrecroisant pour proposer autant de futurs possibles laissés aux choix des personnages. Très stimulantes au premier abord, ces imbrications perdent cependant parfois en clarté. « Le verbe enjôleur » poursuit la logique dans une confrontation très réussie où les bulles sont des objets physiques, malléables selon les envies de leur créateur mais inaccessibles aux autres. Concluant le tout par un gag tragicomique, « Le verbe vaincu par les éléments » achève la transformation de la convention en objet comme les autres de la bande dessinée, évoluant sur les mêmes plans.

Splendeurs & misères du verbe n’est pas un ouvrage théorique qui prétendrait user toutes les applications du phylactère. Il s’agit avant tout d’un ouvrage parfaitement premier degré racontant dans chacun des chapitres une simple histoire d’amour, du genre qui finit mal. Cependant, on ne peut ignorer l’étude des formes utilisées, tant elles permettent de dégager d’intéressantes pistes de réflexion quant aux usages d’un code qui – dans l’écrasante majorité des cas – se perpétue à l’identique. En dix-huit pages ludiques, Ibn al Rabin certes (s’)amuse, mais prouve aussi avec brio que l’on peut jouer à l’envi avec des conventions qui ne sont figées que parce que les auteurs n’osent les violenter.

Notes

  1. Qui portent d’ailleurs tous un titre écrit, seule entorse au mutisme dans ces 22 pages.
Site officiel de Ibn al Rabin
Site officiel de L'Association
Chroniqué par en juillet 2012

→ Aussi chroniqué par Jessie Bi en juillet 2012 lire sa chronique

  • Ibn al rabin

    Bonjour,

    Je précise, parce que j’en ai parlé avec Maël par email (et que j’aurais dû le préciser dans le petit livre lui-même), que le chapitre « le verbe enjôleur » est inspiré de certains travaux de Baladi, si je me souviens bien sur la série Benny, où des bulles un peu dégoulinantes se glissent dans les décolletés et sous les jupes des filles, une excellente représentation de la drague lourde à mon avis, dont j’ai repris le principe dans ce chapitre. Voilà.

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