Thoreau at Walden

de

Voilà un livre magnifique au rythme inspiratoire  : une  adaptation littéraire réussie parce qu’elle évoque l’atmosphère du texte original et nous la fait ressentir physiquement par l’espace et la durée. John Porcellino nous raconte l’expérience de l’écrivain dans Thoreau at Walden en bande dessinée.

L’auteur des King-Cat trace sa voix par un style qui semble enfantine, mais qui a sa pertinence à la fois par sa fragilité et, comme l’a déjà soulevé Jessie Bi, par sa force dans la contemplation. En ce sens, il était inévitable qu’il rencontre Thoreau. « A lake is the landscape’s most beautiful feature… / it is earth’s eye / looking into which the beholders measures the depths of his own nature. »[1]

La mise en page y est légère, espacée. Paradoxalement, elle est de celle qui exige du temps de lecture. On y entend cette voix en majuscules, cet enchaînement de citations comme des rencontres à travers le bruissement des arbres. Des cases aérées et épurées, voire abstraites cadencent l’habituel, son rythme lent. Les coïncidences entre le fil de la pensée et les gestes quotidiens traduisent les extraits soigneusement relevés. Et l’on reste souvent rêveur au-dessus de la page comme suspendu dans un silence réflexif.

Vient alors le regard non pas concentré sur une question ou opposé à d’autres regards (comme ceux des habitants de la ville), mais celui qui se dissout en quelques fines lignes  : la pluie qui brouille la surface du lac. La perte d’une conscience de soi qui devient une forme de méditation. En observant un hibou, tout en étant observé par lui, le narrateur gagne la paix, sinon le sommeil.

C’est aussi la découverte d’une nouvelle sociabilité à l’intérieur de chaque motif, de chaque son et signe de la nature. « […] every little pine needle expanded and swelled with sympathy… and befriended me ».[2]

Le caractère révolutionnaire de Walden ou la vie dans les bois n’est pas celui d’effets époustouflants, mais s’inscrit plus profondément dans une recherche d’équilibre, la quête d’un sentier bien à soi. C’est de l’œuvre et de l’homme en devenir, dont il est question.

Notes

  1. Le lac est la plus belle attraction / c’est l’œil de la terre / qui regarde à l’intérieur de l’observateur pour mesurer sa propre nature. [Je traduis]
  2. […] chaque aiguille de pin s’étend et se gonfle avec sympathie… et m’offre amicalement son aide. [Je traduis]
Chroniqué par en juillet 2012

John Porcellino sur du9 :

  • Portrait de John Porcellino John Porcellino
    par Xavier Guilbert
  • Couverture de The Next Day The Next Day
    de Jason Gilmore & Paul Peterson & John Porcellino
  • Couverture de Silly-Cat Silly-Cat
    de John Porcellino
  • Dave Feng

    Merci pour cette chronique qui donne envie de courir se procurer le livre. C’est d’autant plus intéressant que le livre même de Thoreau manque parfois de poésie et alterne les moments prosaïques (combien cela coûte de construire une cabane en bois) et les moments réflexifs (sur les vices de l’éducation livresque, par exemple). On devine que l’expérience de Thoreau a été poétique, plus qu’on ne le voit dans le livre. Il est assez curieux de voir que la référence de cette BD ne semble pas être tant le livre de Thoreau que son expérience.
    A toutes fins utiles, on trouve en ligne un petit essai d’un chercheur français sur « l’amitié » d’Emerson, le meilleur ami de Thoreau. On y découvre que l’idéal de l’amitié que défendait Emerson est justement celui d’une amitiés distante, où on pense à ses amis, on leur écrit, mais on ne les voit pas. Une amitié, finalement, qui est pleine de solitude.
    http://www.auxforgesdevulcain.fr/actualites/article/postface-de-thomas-constantinesco 

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