Cizo

par &

Cela faisait longtemps que nous désirions rencontrer le génial polysémantique Cizo, après l’avoir tant apprécié dans Jade et Ferraille. Cela date du temps où du9 n’était qu’un petit fanzine photocopié, c’est vous dire. La rencontre a eu lieu en juin dernier, et il nous aura fallu tout ce temps pour, enfin, vous la proposer. C’est parti …

Cizo : Je ne suis pas un bédéphile, je me suis retrouvé dans la B.D. par hasard. J’ai dû commencer à 22 ans, donc ça fait 6-7 ans. J’ai fait des études techniques, et comme ça ne me plaisait pas, il a fallu que je trouve autre chose. Je connaissais des gens qui avaient une association et éditaient des fanzines. J’ai voulu les rejoindre, et j’ai commencé par écrire des nouvelles et puis j’ai fait une première B.D. Il y a des gens qui ont trouvé ça bien et ça m’a incité à continuer. C’était vraiment de l’exploration, vu que je n’y connaissais pas grand-chose et que je ne savais pas dessiner. Alors, à partir de là, j’ai essayé de trouver des moyens de m’exprimer avec mes capacités.

Gregg : Tu as signé Cizo dès le début ?

C. : En fait, oui et non. J’ai commencé par signer deux, trois conneries dont je tairais le nom, et puis vu qu’à l’origine je faisais tout à la main, c’était des images que je photocopiais, découpais, collais et puis que je rectifiais un petit peu au stylo noir, j’ai trouvé ça marrant de m’appeler du nom de mon instrument. Si j’avais pris photocopie, ça aurait été trop long (rires).
Donc, je me suis appelé Cizo assez rapidement, dès la troisième ou quatrième B.D. parce que je trouvais que ça sonnait bien et surtout parce que je pouvais utiliser le symbole du ciseau pour signer.

G. : Ce fanzine a été envoyé à Jade ?

C. : Oui, c’est ça.
J’avais déjà un plan de carrière. Commencer dans les fanzines et après aller voir quelque chose d’un peu plus important. A l’époque Jade venait juste d’obtenir l’Alph’art fanzine, et ils avaient beaucoup aimé UPSA Comix que j’avais réalisé avec Winshluss et F, donc je leur ai envoyé mes planches, ils ont trouvé ça bien et les ont passé. Mon plan, c’était de passer par Jade et que Jade devienne professionnel. Ça, je ne savais pas si ça allait se faire, mais ça s’est fait. Ce que je voulais, c’était pouvoir embrayer, éventuellement, sur d’autres vecteurs que la B.D.
Parce que je n’ai pas envie de faire que ça, j’ai envie d’explorer d’autres choses que je ne sais pas faire. Ce qui m’intéresse, c’est essayer, être confronté à des choses que je connais pas. Par exemple là, j’arrive de plus en plus vers le dessin animé alors que je n’ai pas de formation pour, ni de culture dessin animé spécifique et donc ça m’intéresse de plonger là-dedans et d’essayer de trouver de nouvelles choses. Le fait que je ne connaisse pas le le support me permet d’apporter des choses peut-être un peu différentes.

G. : Ensuite, les Japonais ont vu les planches dans Jade ?

C. : Quand Jade est passé professionnel, ils ont eu une distribution en kiosque. Forcément, à partir de là, il y avait une plus grande visibilité et donc plus de gens les connaissaient. A cette époque-là, alors que j’étais à Bruxelles, j’ai été contacté par une amie de Pierre Alain Szigeti, qui était à Canal+ Belgique. C’est elle qui la première a vu mon boulot et l’a faxé à Pierre Alain au Japon, qui m’a contacté.
Au début, ça a été un peu laborieux parce que les Japonais sont assez directoriaux dans leur conception éditoriale. Vu que c’est une grosse structure, ils pensent savoir quel est leur lectorat et ce vers quoi les auteurs doivent aller pour pouvoir accrocher ce lectorat. Pour ce qui est étranger, il faut quelque chose si possible sans parole pour éviter les traductions qui ne sont pas toujours très bien faites et qui sont compliquées.
Ils ont aussi une façon d’aborder la bande dessinée différente de celle en France. Par exemple, pour moi, le gros problème ce n’était pas au niveau des trucs sans parole, ça, je pouvais facilement m’en accommoder, mais plutôt le fait que j’ai tendance à avoir une narration qui n’est pas très fluide, où il faut s’arrêter sur chaque case pour pouvoir comprendre la suivante. Or au Japon, les magazines sont des supports très épais que les mecs lisent de façon hyper rapide. Il y a eu des statistiques de faite disant qu’ils doivent passer 4 secondes par page. Donc, il faut qu’il y ait un découpage très fluide, plus proche du cinéma que de la bande dessinée européenne.
Ça a été un gros travail et même maintenant je n’y suis pas bien arrivé, car il faut encore souvent s’arrêter sur une case pour bien la déchiffrer et passer à la suivante. Ça a été long à se mettre en route. Maintenant, tous les mois, ils prennent mes planches, ce qui n’est pas forcément un gros risque pour eux, parce qu’ils ne les passent pas dans leurs magazines, mais sur Internet.

G. : Ça a été dès le début sur le net ?

C. : Non, en fait les premières planches sont parues dans des magazines.

Jessie Bi : Lesquels ?

C. : C’était dans Open Manga, un nouveau magazine qui était une sorte d’annexe à Morning et pour lequel ils avaient besoin de nouveaux auteurs.
Au Japon, il n’y a que Kôdansha et chez Kôdansha, seulement Morning qui publie des auteurs étrangers. Tous les auteurs étrangers, notamment français et Européens, qui sont sortis au Japon sont dans Morning car c’était la volonté du rédacteur en chef de l’époque, qui depuis s’est fait remplacer.

 G. : Ton premier travail dans Morning faisait combien de pages ?

C. : 4 pages. C’est le minimum et j’étais loin de pouvoir faire plus. Au début c’était vraiment, chaque fois, des exercices de style. Je me demandais ce que j’allais pouvoir faire à partir de photocopies de gravure ou autres et c’est comme ça que sont venus les pictos.

G. : Quand tu as eu ta première histoire dans Open Manga, tu t’es senti comment ?

C. : J’étais sur le cul, car je devais avoir fait, en tout et pour tout, dans ma vie huit B.D. entre une et 2 planches, c’est-à-dire moins de 16 planches. Je connaissais la situation du marché japonais et quand la maison d’édition m’a appelé … Je n’arrivais pas à parler au téléphone, j’étais un peu enivré, je ne savais pas trop où j’allais aller, comment il fallait que je fasse, j’étais complètement perdu. J’avais un peu peur et à la fois j’étais très flatté qu’une grosse maison d’édition comme ça puisse s’intéresser à mon boulot.

G. : C’était un tirage de combien ?

C. : C’était assez incroyable. Open Manga a été tiré à 350.000 exemplaires et après j’ai eu deux B.D. parues dans Morning tiré à 750.000.

J.B. : Ils t’ont dit ce qu’il leur plaisait dans ton travail ?

C. : Non. Je crois que ça intéressait Pierre-Alain, dont c’est un peu la mission de trouver d’autres formes de bande dessinée. Au départ, la volonté du rédacteur en chef de Morning était d’ouvrir la B.D. japonaise à la B.D. étrangère pour essayer d’amener un peu de sang neuf, et peut-être aussi pour habituer le public japonais à lire de la bande dessinée européenne. Ils savent très bien que la B.D. Européenne et Américaine existe, et en habituant un lectorat, il y a moyen après de refourguer les albums, d’attaquer le marché sous un autre angle. Morning a donc engagé Pierre-Alain pour aller prospecter un peu en France et en Europe, et il a commencé par Trondheim. Après, il en a fait venir d’autres qu’il connaissait déjà. Et puis s’il s’est intéressé à mon boulot, c’est peut-être pour la notion de signalétique, de pictogrammes et de signes, car la langue et la culture japonaise sont fortement basées sur le signe.

J.B. : Tu as eu des retours du public japonais ?

C. : C’est assez désastreux. En fait, c’est un peu chiant parce que je ne sais pas trop ce que le public en pense. Je sais plus ou moins ce que les éditeurs peuvent en penser au sein de Morning, mais pas le public. Je sais que ça le déroute de toute façon parce que Morning, c’est un truc qui s’adresse à un public très large, c’est pas du Spirou mais c’est …

J.B. : Remarque, ça serait déjà bien que ton travail soit dans Spirou.

C. : Oui, mais en même temps, je ne sais pas si j’aurais travaillé dans Spirou, si on me l’avait proposé.

G. : Si on te le proposait, tu arriverais certainement à trouver une façon de faire excitante ?

C. : Il faudrait qu’on me le propose en me laissant une marge de manoeuvre assez grande. Avec les Japonais, ça se passe toujours de façon très polie et puis il y a une discussion alors que je suppose qu’en France ça se passerait assez différemment, ça serait encore plus directif. Enfin, si Morning ne l’avait pas fait et si Spirou m’avait demandé de le faire … Maintenant, en y réfléchissant plus, j’aime essayer, ça m’apprend des choses … Mais le côté directif … Ça dénature aussi pas mal mon boulot et puis ce n’est pas gratifiant à faire, il faut faire beaucoup de concessions. Dans la mesure où j’ai le choix, je préfère être publié dans des journaux où le poids éditorial est moins pesant, comme c’est le cas dans Jade et Ferraille.

J.B. : En même temps, il y a des contraintes qui t’ont fait avancer.

C. : Ouais, il y a des contraintes qui m’ont beaucoup appris.

J.B. : Peut-être que si tu n’avais pas eu ça, tu aurais eu un peu tendance à la dispersion, non ?

C. : Oui, peut-être. Le fait que Morning soit intervenu avant Multimania m’a permis de mieux aborder Multimania. Eux, ils n’interviennent pas du tout dans mon travail, ils prennent ce que je leur donne. Après, il y a des modifications techniques, l’adaptation au support, mais ça c’est normal, et je m’aperçois que cette façon marche mieux. J’ai l’impression de donner ce que j’ai envie de donner et derrière il y a des gens que ça intéresse. Je n’ai pas envie d’intéresser la planète entière, mon but n’est pas d’être lu par un million de personnes, mais que mon travail soit compris et apprécié par des gens, même s’ils sont 3 ou 4. Il faut avant tout que je sois fier de ce que je fais et même si trois jours après je me retourne et je me dis que c’est de la merde, au moins ça s’est fait sans contraintes. Il est certains que les gens qui apprécient mon travail sont plus nombreux sur la (Virtual) Baguette qu’au Japon, parce que d’après les échos que j’ai, ce que je fais au Japon ne marche pas. Je pense qu’il y a deux explications à cela : peut-être que le public de Multimania est différent de celui de Morning et peut-être qu’à force d’intervenir dans un boulot, tu finis par le diluer, il est donc moins percutant, moins fort, et intéresse donc moins de gens.

G. : Ta première mise en ligne, c’était au Japon ?

C. : Ça a du se faire un mois avant ma première mise en ligne dans la Baguette, en septembre 97, parce que là je suis à 10 mois de Mister X chez les Japonais et à 9 chez Multimania.
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G. : Maintenant, au Japon, tu n’es plus que sur Internet ?

C. : Oui. Ce qui s’est passé, c’est qu’à l’époque les nouveaux auteurs, dont moi, étaient testés dans le nouveau magazine Open Manga, parce qu’ils ne prennent pas trop de risques dans Morning. Ils ont leurs séries qui marchent, ils ont pas mal d’auteurs japonais, c’est la Rolls-Royce et ils ne mettent pas n’importe qui dedans. Mais Open Manga s’est arrêté parce que ça n’était pas assez rentable et donc, ne sachant plus quoi faire de moi, et plutôt que de me prendre mes planches sans rien en faire, ils ont pris le parti d’en placer quelques-unes dans Morning pour voir ce que ça donnerait. Comme il n’y a pas eu de retour, ils l’ont fait 2 fois et ont arrêté. Et puis quelques mois après, ils ont lancé Internet qui était une façon, en attendant de sortir un nouveau magazine, de placer des nouveaux auteurs. Ça leur permettait de tester des choses. Maintenant, je ne sais pas trop si mon travail plaît, mais, a priori, je ne le pense pas.

G. : Pourtant, il y a du monde qui vient voir les pages.

C. : Oui, il paraît, mais je n’ai pas de retour. Quand j’avais demandé pour Morning, ils m’avaient répondu en disant que j’arrivais dans les derniers. J’ai demandé à Pierre-Alain, mais il ne m’a jamais répondu. Je crois qu’il ne veut pas trop me décourager alors il m’assure que c’est normal, qu’il faut continuer … Enfin, au moins maintenant avec Multimania ça plaît à des gens qui n’hésitent pas à le dire.

G. : Il y a un moyen pour t’écrire dans Mister X ?

C. : Je t’avouerais que je n’en sais rien. Je crois. Il y a sûrement moyen d’écrire à Kôdansha pour dire si on aime ou pas, car c’est déjà ce qui se passe dans les magazines, il y a des coupons-réponses pour faire son TOP 20 ou TOP 5. J’imagine qu’ils ont mis ce système sur Internet, parce que c’est leur principale source de retour. Sur les magazines, j’avais demandé et effectivement j’arrivais avant-dernier.

G. : Au moins, tu n’étais pas dernier.

C. : Je ne sais pas. Peut-être que Pierre-Alain me disait que je n’étais pas le dernier pour ne pas m’effondrer, en tout cas je sais que ça n’était pas brillant. Ce qui me déroute un peu avec cette histoire d’Internet avec les Japonais, c’est que je n’ai pas de retour, et ça ne me motive pas beaucoup, parce que c’est important d’avoir du retour, de savoir où tu vas.

G. : En plus, ils t’imposent des règles …

C. : Oui, en plus ils m’imposent des règles. Ils me demandent de retoucher le boulot et c’est un peu pénible alors que je pense que ça pourrait se passer de façon un peu plus simple. A mon avis, je pense que si j’avais du retour, ils me le diraient, ils sont pas cons.

G. : Ils veulent peut-être garder ça pour eux ?

C. : Ça leur sert à quoi ? Il faut mieux arriver à motiver son mec en lui disant que ça marche …

G. : Je ne connais pas les Japonais …

C. : A mon avis, ils sont différents, mais pas tant que ça dans la façon commerciale d’aborder la chose. Ils savent très bien qu’ils peuvent motiver leur auteur en disant que ce qu’il fait plaît ou en tout cas que ça plaît à un certain nombre.

G. : En même temps, ça fait plusieurs mois que ça y est et si ça ne plaisait pas du tout, ils se seraient arrêtés, non ?

C. : Je ne sais pas trop. Maintenant ils ont changé de rédacteur en chef, mais quand j’y suis allé, ils étaient quand même dans une logique de prospection assez forte et et même s’ils perdaient de l’argent, ils continuaient. Ils ont toujours perdu de l’argent avec les auteurs étrangers, notamment européens, avec qui ils ont travaillé. Ça a toujours été des échecs commerciaux, mais ils continuaient parce que c’était la volonté du rédacteur en chef et qu’il s’était donné 10 ans pour arriver à quelque chose. Peut-être que la politique a changé, mais à mon avis, ils se disent que pour moi ça fait trop peu de temps. Par exemple, pour Baudoin, je sais qu’à un moment ils ont dit qu’ils s’arrêtaient, mais ça faisait déjà 4 ou 5 ans que Baudoin travaillait avec eux et ils ont mis longtemps avant de décider de s’arrêter, donc peut-être qu’avec moi ils ont la même politique, ils me laissent le temps d’arriver à quelque chose.

G. : À la même période, tu arrives à Multimania. Ils sont aussi venus te chercher après t’avoir vu dans Jade ?

C. : Oui. Mine de rien, mon plan de carrière a marché. (rire) Et puis, ils voulaient faire un truc avec les nouvelles technologies d’animation vectorielle. C’était plutôt tout trouvé par rapport ce que je fais.

G. : Avec la (Virtual) Baguette qui doit avoir de 20 à 30.000 connexions par mois, tu as plus de retour ?

C. : J’ai du courrier. Mais je ne sais pas trop ce que ça représente, je n’ai pas trop de points de comparaison. C’est mieux qu’avec les Japonais avec qui je n’ai rien du tout …

G. : Ce sont eux qui t’ont proposé Strong Man ou c’est toi ?

C. : En fait, ils ont vu Strong Man dans Jade. C’est l’aspect pictogramme qui les a intéressés. Moi, j’ai toujours pensé que c’était intéressant et j’ai l’impression que ça intéresse beaucoup de gens, en tout cas que ça interpelle et on se dit qu’il y a des choses à faire. Avec Multimania, on a repris les pictogrammes en y apportant les animations nécessaires. Ça m’a beaucoup plu d’essayer d’adapter ma narration B.D. et d’y intégrer des séquences animées. Au fil des épisodes, on s’est orienté de plus en plus vers le dessin animé pour en arriver aujourd’hui à une narration totalement portée par l’animation, ce qui n’était pas le cas au début.

G. : Quand tu commences Strong Man dans la (Virtual) Baguette, ce n’est pas toi qui le mets en Flash ?

C. : Non, mais avec Multimania, il y a un échange. Au départ, j’ai repris les planches que j’avais faites pour Jade et j’ai essayé de réfléchir sur la façon de pouvoir raconter l’histoire en ajoutant de l’animation. Maintenant, je réalise un story board, j’explique à l’animateur ce que je souhaite qu’il réalise, et on voit ensemble ce qu’il est possible de faire. Comme c’est de l’animation de toute façon assez pauvre, il n’y a pas trop de difficultés généralement. Avec les Japonais il n’y a pas d’échanges comme ça, moi je fournis et …

G. : Ils font plus simple, ils font apparaître case après case, sans animation …

C. : Oui. Le travail que je fais avec les Japonais est intéressant pour moi au niveau narratif, c’est plus un travail de bande dessinée classique, mais maintenant je considère que l’adaptation à Internet n’est pas exploitée. Ça ne sert à rien d’avoir ça sur Internet, autant l’avoir sur du papier. Mais il n’y a pas eu de concertations pour essayer de l’adapter de la façon la plus cohérente possible et je ne suis pas satisfait du résultat à cause de ça. En même temps, je trouve mon compte dans une narration B.D., je m’amuse aussi avec Mister X et ce côté brut des pictogrammes, mais je trouve le résultat final moins abouti.

G. : Vous allez continuer à mettre les planches de Strong Man en html ?

C. : Il y a eu des erreurs de faite dans les versions html, des inversement de cases, des trucs comme ça et c’est devenu complètement incompréhensible …

G. : Est-ce que tu sais s’il y a des gens qui vont voir la version html ?

C. : Non. Je sais que pour Multimania, c’est la version Flash de Strong Man, le truc le plus consulté du site. Mais pour la version html, je ne pense pas, de toute façon, que ça puisse intéresser beaucoup de monde parce que ça n’est pas bon.

G. : Pourquoi ne pas la laisser tomber ?

C. : Je leur ai demandé parce que ça me ferait du boulot en moins, mais comme ils ont commencé là-dessus et que tout le monde n’a pas Flash, ils préfèrent continuer à avoir cette version. Donc, cette version restera, même si c’est vrai qu’elle n’a pas d’intérêt.

J.B. : Je n’ai pas compris, Mister X c’était avant Strong Man, c’est ça ?

C. : Oui.

J.B. : Dans Mister X, tu avais déjà un langage international, quand il y a des mots, c’est en anglais.

C. : C’est qu’à la base Mister X a été fait pour les Japonais, alors que Strong Man a été fait pour Jade.

J.B. : Ils n’ont pas eu envie de mettre des idéogrammes japonais ?

C. : Non car même si le site de Morning est visité à 95 % par des Japonais, ils considèrent quand même qu’Internet est international et qu’il faut être compréhensible par tout le monde.

J.B. : L’anglais est naturel quand tu utilises des pictogrammes, un peu comme dans les panneaux d’un aéroport.

C. : Voilà. L’anglais est la langue internationale, mais c’est vrai qu’il y a des choses qu’il serait plus simple d’exprimer avec un idéogramme japonais. Par exemple, j’aimerais utiliser le vrai symbole du métro japonais, son logo, mais pour des questions de droit ils ne veulent pas courir de risque à ce niveau-là. Alors, j’ai pris le « M », parce que le métropolitain est le mot le plus utilisé normalement.

J.B. : Tu peux avoir des problèmes avec le fait que tu détournes des images ?

C. : Ça ne s’est pas produit, mais je peux en avoir effectivement. Les Japonais font très attention à ça, donc a priori pour Mister X, il n’y a pas trop de problèmes. Par contre, dans certains épisodes de Strong Man, j’ai utilisé des logos de marques existantes, mais à Multimania ils sont moins frileux par rapport au droit.
Même si je peux avoir des problèmes, ça m’emmerde de passer sous silence McDonald ou des choses qui font partie de ta vie de tous les jours. Jusqu’à présent, je m’étais jamais trop posé la question parce que mon boulot avait trop peu de poids pour que quelqu’un pense à m’attaquer.

J.B. : Quand tu feras des milliards …

C. : Voilà, quand je ferais des milliards, à ce moment, ça sera différent, mais pour l’instant non. En même temps, c’est comme les mecs qui font de sampling, ils sont soumis à ce genre de pression et je trouve ça dommage. D’accord, il y a un droit moral qui a une cohérence, mais en même temps je pense qu’il y a des choses qui font partie de la culture, d’un patrimoine …

J.B. : Du domaine public ?

C. : Oui, je considère ça du domaine public, car c’est des choses qu’on nous assène tous les jours. Je considère McDonald du domaine public, pas eux, c’est une question de point de vue.
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J.B. : Je sais qu’un artiste avait pris tous les noms des grandes marques et avait fait un abécédaire comme ça et, aux États-Unis il y a aussi une artiste qui utilisait des personnages de Walt Disney qu’elle détournait et avait eu des problèmes à cause de ça.

C. : Pourtant, l’art s’est toujours fait l’écho de la société. Beaucoup d’artistes contemporains réutilisent et détournent des images qu’ils considèrent comme emblématique de notre société, et depuis le Pop art on ne peut plus mettre en doute l’intérêt et la pertinence d’un tel travail. Si Disney ou Mattel refusent qu’on utilise Barbie ou Mickey sans leur accord ce n’est pas pour des questions d’atteintes à leurs droits moraux, mais pour éviter que l’on porte préjudice à leur compte en banque … Bien sûr, il peut arriver que l’on dénature l’oeuvre d’une personne de telle façon que l’auteur initial se trouve spolié ou à dire des choses qu’il n’a pas envie de dire, mais la plupart du temps, ça se résume à des histoires d’argent, c’est-à-dire attention ce truc-là nous appartient, vous faites du fric dessus et nous on veut notre part du gâteau.

J.B. : J’ai vu dans Mister X que tu utilisais le personnage de Godzilla et le canard avec les petits points, c’est au Japon qu’ils t’ont dit de faire comme ça ?

C. : Non, en fait la première B.D. que j’ai faite pour eux s’appelait Mister X contre Godzilla mais j’ai eu des problèmes parce que Godzilla est une marque déposée, alors il a fallu qu’on éclipse le nom Godzilla, mais on a quand même conservé le picto Godzilla.

G. : Tu as quand même eu le droit de l’utiliser ?

C. : Oui, parce que même s’ils sont frileux, ils considèrent que ça peut passer.

J.B. : Sinon, le canard c’est comme quand on dit « il y a un ange qui passe », non ?

C. : C’est ça, c’est une sorte de silence ou de temps qui passe.

J.B. : Dans la manga, on voit une libellule ou un canard.

C. : Une libellule, un canard ou un petit oiseau. En fait, j’ai réutilisé le canard à ce niveau-là, c’est une façon de m’adapter.

J.B. : T’es publié en couleur là-bas ?

C. : C’est sur Internet et donc il y a la possibilité de mettre de la couleur, mais j’utilise juste du rouge.

J.B. : Sinon, quand ça sort sur papier c’est en noir et blanc ?

C. : Les magazines, c’est toujours de la publication noir et blanc.

J.B. : Les seuls trucs en couleur que tu aies faits, c’est dans Ferraille ?

C. : Oui, et dans SVM où je fais tous les mois un truc en couleur.

J.B. : J’ai hâte que tu sortes un album.

C. : J’aimerais faire un album dans l’idée de faire un album, c’est à dire adapter mon travail au support, au format.

J.B. : Et tu n’es pas tenté de faire des petits livres, un peu comme ce que fait Cornélius ?

C. : Pour l’instant, il y a d’autres choses qui me tentent plus, alors j’essaye de me concentrer sur ces choses, faire que ça évolue dans le bon sens.

G. : Sur les pictos, surtout avec Mister X, tu te retrouves obligé de réfléchir sur comment décrire des choses. Je me souviens que tu me parlais de comment montrer une porte qui claque.

C. : En fait, quand tu t’intéresses au pictogramme, tu te rends compte que la chose essentielle est de faire passer une ou plusieurs informations avec une seule image et une seule image très …

J.B. : Lisible ?

C. : Non, c’est pas lisible, c’est …

J.B. : Résumante ?

C. : Oui.

J.B. : Synthétique ?

C. : Synthétique, c’est possible. Enfin, un minimum de moyens et de traits.

G. : Plus économe ?

C. : Oui. Il y a des choses qui sont faciles à montrer, et d’autres moins. Le plus difficile c’est tout ce qui est émotionnel : les pensées, la peur, la stupeur, le doute, l’effroi, et aussi ce qui est de l’ordre du mouvement : le vent … Encore que le mouvement, tu peux toujours trouver des astuces. C’est le langage du pictogramme qui oblige à ça, mais c’est très intéressant. Des fois, c’est pénible, tu n’y arrives pas, des fois, c’est plus simple. Le fait de devoir rendre mes planches à date fixe me contraint souvent a utiliser des codes B.D., mais pour moi c’est une sorte de renoncement, car je préférerais utiliser soit un code purement pictogramme, soit un nouveau code qui puisse être lisible et compréhensible. Si j’avais tout le temps nécessaire, je ne ferais pas ce genre de concessions, je me passerais de codes B.D., c’est une sorte de …

G. : Échec ?

C : D’échec, oui (rire).

G. : Quand tu as commencé avec les pictos, tu as préféré tout de suite chercher par toi-même des solutions ou tu as essayé de suivre l’histoire du picto, de voir ce qui a été fait ?

C. : En fait, au début, c’était des exercices de style. Je me suis dit, voilà, il y a des pictos qui existent, je ne vais pas essayer d’en trouver d’autres, mais plutôt voir à partir de pictos existants dans quelle mesure, en les juxtaposant, j’arrive à faire une narration.

G. : C’est plus proche du collage ?

C. : C’est ça. Je suis parti sur le fait que chaque pictogramme définit une idée, une action ou un lieu et donc qu’en les juxtaposant je devais pouvoir arriver a raconter une histoire.
Maintenant, je recherche plus comment je pourrais créer un pictogramme à partir de l’envie de dire quelque chose, d’une phrase, d’une idée. L’inverse, en fin de compte.

J.B. : Il y a aussi un côté détournement dans ton travail ?

C. : C’est sûr, parce que je ne peux pas faire autrement, et puis c’est un peu ce qui me caractérise.
En fait, je m’intéresse plus à la musique qu’à la bande dessinée et je trouve que mon travail s’apparente à celui d’un DJ qui va sampler des morceaux, les juxtaposer, créer une distorsion sur certains, enfin tout un empilage de choses qui va finalement donner un nouveau morceau et c’est ce que je fais graphiquement avec des outils pratiquement similaires. En même temps, je deviens un peu plus classique dans le sens où, maintenant, je m’intéresse un peu plus à l’histoire. J’essaye que les aspects graphiques et techniques servent une histoire et non pas l’inverse, que l’histoire vienne servir un aspect technique. Avec les pictos, je suis parti sur une base de pictos existants et, à force d’en voir, j’ai compris un peu plus leur fonctionnement, ce qu’il faut mettre dedans pour que l’information soit la plus lisible possible et à partir de là, j’ai pu créer mes propres pictos. Quand j’ai besoin d’un picto qui n’existe pas, le plus souvent je mixte des pictos qui existent déjà, mais il m’arrive aussi de créer le picto de toute pièce.

J.B. : Tu mets des flèches, des pictos qui se transforment en bulles. En fait, tu traduis l’image en pictogramme.

C. : Voilà, je traduis ma pensée en pictogramme, alors qu’avant c’était l’inverse, je traduisais les pictogrammes en pensée. Mais, ce n’est pas évident.

G. : Ce n’est pas trop dur de travailler à la fois sur Strong Man et Mister X ? Dans l’un tu crées par l’animation, tandis que dans l’autre tu dois trouver tes solutions dans le picto.

C. : Ça va, ça n’est pas perturbant.

J.B. : Sur Internet, est-ce qu’il y du son ?

G. : Un petit peu.

C. : J’aimerais bien, mais c’est pour des problèmes de poids. Mais j’aimerais bien … Pas des dialogues, mais du son. Voir ce que je peux faire avec, en réutilisant au minimum les codes classiques et en essayant de trouver de nouvelles façons ou des façons qui surprennent.

G. : Pour le dessin animé Strong Man, c’est uniquement des sons « pictogrammiques », ou il y a une musique ?

C. : En fait, ça n’a pas été fait defaçon très professionnelleet pour différentesraisons je n’aipas pu tout maîtriser. Dans ce qu’on a fait, par exemple dans le pilote, il y a des choses qui ne me satisfont pasparce que ça n’est pas assez surprenant,c’est trop dans l’esprit de ce qui a déjà été fait. Or vu que l’aspect graphique est un peu différent autant essayer de l’enrichir d’un son ou d’une façon narrative différente. Mais je n’ai pas trop d’idées, car c’est des choses que je ne connais pas et je ne vois pas trop où je peux aller. Enfin, je pense qu’en travaillant avec des gens plus professionnels, il y a moyen d’arriver à quelque chose qui corresponde plus à ce que je veux faire.

G. : Il peut aussi y avoir une épure sonore …

C. : Pour le pilote, c’était plus de l’illustration sonore et ce n’est pas ce que je veux faire. Si j’utilise le son, je préférais qu’il soit une sorte de narration parallèle. Ce sont deux supports narratifs qui doivent intervenir à des niveaux distincts, comme en B.D. pour l’écrit et l’image. Si tu te contentes d’illustrer ton texte ou de commenter ton image, c’est raté … Le son et l’image doivent arriver a être complémentaires de la même façon.

G. : Surtout qu’un vrai travail sonore est finalement assez proche de ce que tu fais avec les images. Si on veut que le son « parle », on élimine beaucoup des sons qui sont normalement présents. Sinon, par rapport à ton travail, tu as l’impression que tu as apporté une réflexion sur l’image ?

C. : Non, je n’ai pas réfléchi à ça. J’ai réfléchi a posteriori, encore que ça n’est pas très clair, ni très bien dit, ni forcement très pertinent. Pourtant, avoir une réflexion à ce niveau m’aiderait sans doute, mais ça m’ennuie aussi beaucoup.

G. : Tu crois que tu aurais envie de revenir vers des choses plus classiques : du texte, du dialogue …

C. : Finalement, je m’aperçois qu’en B.D. comme en cinéma c’est l’histoire qui tient la place la plus importante. Bien sûr, tu peux faire du cinéma expérimental, ou de la B.D. expérimentale, mais pour ma part j’ai plus envie de m’attaquer au fond plus qu’a la forme, proposer des histoires plus solides et si possible les enrichir de trouvailles graphiques et narratives.

G. : En ce moment, tu n’es plus dans Jade …

C. : J’ai plus envie de m’éloigner de la bande dessinée que d’y rester. Pour moi, ce n’est qu’une étape. Peut-être qu’après avoir fait autre chose j’y reviendrais, peut-être pas, en tout cas pour l’instant j’ai envie d’explorer, j’ai envie de passer à autre chose car pour moi ça sera plus motivant de passer à autre chose que de rester dans la bande dessinée.

G. : Ton dessin animé va être distribué ?

C. : Pour l’instant non. Il y a aussi des jeux vidéo et de trucs comme ça qui se préparent mais, pour le moment, c’est le dessin animé qui m’intéresse. Le jeu vidéo et Internet aussi, mais peut-être sous d’autres formes que de la bande dessinée.

G. : Ce qui me surprend, c’est qu’avec le Net, il y aurait la possibilité de narrer les choses autrement et c’est finalement très peu exploité. Strong Man est un premier pas, mais c’est plus proche du dessin animé que de la B.D.
On dirait que personne ne pense à construire spécifiquement pour Internet. Il y a tellement de choses à faire par rapport à la narration tout simplement. J’ai du mal à définir ce qui pourrait être fait, parce que justement, pour le moment, ça n’existe pas.

C. : Je pense qu’il y a moyen d’arriver à trouver d’autres systèmes de narration en jouant justement sur ce qu’il y a à ta disposition, le défilement, l’interactivité. Je suis sûr qu’il y a plein de trucs à explorer là-dedans, c’est vrai que ça n’a pas été fait, je ne sais pas pour quelles raisons, mais je pense qu’il y quand même des gens qui doivent avoir très envie de le faire, et qui le font déjà peut-être.
Si le dessin animé ça ne marche pas, je pense qu’à ce moment-là je me pencherai plus là-dessus.

Entretien par & en mai 1998