Dmitry Yakovlev, organisateur du Boomfest

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Le Boomfest est le seul festival russe de bande dessinée alternative. Il se tient chaque année en septembre à Saint-Pétersbourg, se déroule durant tout le mois dans des lieux divers et variés (musées, librairies) et compte parmi ses invités des auteurs tels que José Muñoz, Ruppert et Mulot, Marko Turunen, et bien d’autres encore.

Voitachewski : Quelle est l’histoire de ce festival ?

Dmitry Yakovlev : La première édition du Boomfest date de 2007. J’étais auparavant allé au Festival d’Angoulême (en 2005 – 2006), alors que je n’y connaissais absolument personne.
L’idée d’un festival est ensuite née en 2006 avec mes colocataires. Le fait que nous vivions en commun dans le même appartement nous a donné l’opportunité de lancer ce projet ensemble. Il y a déjà un festival de bandes dessinées à Moscou, le Comic Fest qui en est actuellement à sa onzième édition… mais je ne le trouve pas extraordinaire  ! Nous voulions donc faire mieux que ce Comic Fest.
Comme tu le sais certainement, il n’existe pas grand-chose en matière de bande dessinée ici en Russie. Les Russes s’intéressent principalement à la littérature, ce qui explique peut-être pourquoi la bande dessinée reste peu développée. Notre idée était donc de commencer avec des expositions dans différents endroits – par exemple le musée de la littérature. Et puis il fallait des œuvres qui puissent évoquer quelque chose au public russe. Moomin était parfait pour cela : la plupart des gens connaissent les livres pour enfants, mais pas les bandes dessinées. Nous avons donc contacté les ayant-droits et traduit trois ouvrages : un de Tove Janssen, un de son frère Lars Janssen et un avec les deux. Et nous avons organisé une exposition sur Moomin dans le plus vieux supermarché de la ville, le Gostinyi dvor .
Nous avons également investi le musée Dostoïevski, en y organisant une exposition sur l’adaptation de Crime et Châtiment de Tezuka que nous avons sous-titrée en russe.

Voitachewski : Vous avez également invité des artistes de nombreux pays, comment faites-vous ?

Dmitry Yakovlev : Nous avons effectivement organisé une exposition avec des artistes suisses, financée par Pro-Helvetia. Nous avons aussi identifié plusieurs auteurs à partir de fanzines, comme par exemple Strip Burger . Et plusieurs artistes québécois ont également participé au festival : Jimmy Beaulieu, Philippe Girard (qui a par la suite dessiné un livre sur Saint-Pétersbourg, Les Ravins. Neuf jours à Saint-Pétersbourg, paru en 2008 chez Les 400 Coups). C’est un ami québécois qui m’a fait découvrir leurs travaux.
En général, nous bénéficions de support des centres culturels étrangers pour faire venir ces auteurs. La première année, l’Institut Français nous a permis d’inviter des journaux pour enfants, Astrapi et Pomme d’Api. Le German Council nous a aidé à faire venir Ulli Lust. Et puis sur place, on se débrouille : lors du premier festival, tous les invités étaient hébergés dans les appartements d’amis…
Nous avons également d’autres travaux en cours impliquant des auteurs étrangers : avec par exemple François Ayroles et Varvara Pomidor qui préparent un projet sur Bordeaux et Saint-Pétersbourg. Et puis il y a aussi la Coréenne Choi Juhyun qui doit venir à Saint-Pétersbourg dans le cadre d’un ouvrage qu’elle prépare sur les immigrés coréens en Russie.

Voitachewski : Combien êtes-vous à travailler pour ce festival ?

Dmitry Yakovlev : Parmi les organisateurs, on compte : Polina Petrouchina, Varvara Pomidor, ma femme et quelques amis.

Voitachewski : Comment en êtes-vous venus à créer Boomkniga, votre maison d’édition ?

Dmitry Yakovlev : L’édition 2008 du festival était consacrée aux fanzines. Nous avons également publié notre propre fanzine à cette occasion, Tchépéka. Nous avons par la suite sorti un par an, avec la participation d’auteurs russes et étrangers, parmi lesquels on compte Ulli Lust et Jason. Le numéro 6 doit sortir avant la fin de l’année et devrait être plus volumineux que les précédents. En 2008, nous avons aussi publié un livre basé sur les résultats d’un atelier, dirigé par Eric Lambé et Thierry van Hasselt. Il s’agissait de représenter des cauchemars en noir et blanc. Puis, en 2009, nous avons sorti une anthologie de bande dessinées finlandaises. Pour l’heure, nous avons publié environ vingt livres, dont beaucoup de traductions. Nous avons aussi publié des petits ouvrages  à l’occasion des festivals de Bastia et d’Angoulême, à l’occasion d’événements sur la bande dessinée russe. Et nous avons pour projet de prochainement sortir la traduction de Persépolis, de livres de Mawil[1], de Jeffrey Brown et Miguel Gallardo (Maria et moi). Le tirage varie mais reste limité, sauf par exemple L’Ascension du Haut-Mal de David B. que nous avons sorti à 3 000 exemplaires. Nous avons aussi publié la toute première bande dessinée de Moomin : les 2 000 exemplaires que nous avions tirés sont partis en six mois !

Voitachewski : La Russie est un grand pays… Comment vous organisez-vous pour la distribution et la diffusion ? Recevez-vous des aides ?

Dmitry Yakovlev : Nous nous en chargeons nous-mêmes mais nous ne couvrons pas tout le pays. Nous avons un partenaire qui nous aide à Moscou. A elle seule, la capitale représente 70 % du marché. Nous envoyons aussi des livres à Rostov sur Don. Mais le marché du livre en Russie est assez mauvais.
En ce qui concerne les aides, nous n’avons pas de soutien au niveau national, mais les services culturels de Saint-Pétersbourg (le Comité de la Culture) nous soutiennent pour le festival. La venue de certains artistes dépend de cette aide. En général, les centres culturels étrangers présents à Saint-Pétersbourg financent les déplacements des auteurs de leurs pays. Mais cela n’est pas toujours possible : par exemple, l’Argentine n’avait pas les moyens d’inviter José Muñoz. Nous avons donc utilisé l’argent du Comité de la Culture pour le faire venir. Ce fut la même chose avec le Japonais Harukichi.

Voitachewski : Quels sont les précurseurs russes ? Exercent-ils une influence sur les auteurs contemporains ?

Dmitry Yakovlev : Parmi les précurseurs, on compte Nikolai Radlov qui racontait des histoires en image. Un de ses livres paru en 1937 s’est vendu à 10 millions d’exemplaires ! C’est une série d’histoires d’une page avec ou sans paroles. Il s’agit d’une des toutes premières bandes dessinées russes, qui a été réimprimée il y a deux ans. Avant la Seconde Guerre mondiale, beaucoup de journaux publiaient des bandes dessinées pour enfants ou des caricatures. Mais beaucoup d’artistes ont été victimes de la guerre… ou alors le gouvernement a stoppé leur publication par la suite.
Il existait également des histoires mettant en scène des héros soviétiques ou alors des journaux satyriques. Et puis certains auteurs étrangers, proches de leurs partis communistes nationaux, étaient très populaires : le Français Jean Effel ou encore le Danois Herluf Bitstrup. Dans les années 1980, nous avions également des traductions du journal Pif. Et puis, pendant les années 1990, nous avons connu un âge d’or des éditeurs de bande dessinée. Les maisons d’édition n’avaient plus à braver la censure et les gens étaient curieux de lire de nouveaux ouvrages. Les tirages allaient souvent jusqu’à 100 000 exemplaires ! Témoin de cette époque, feu le journal de bande dessinée Mukha.
En matière d’influence, cette tradition russe et importante chez des auteurs tels que Viktoria Lamasko[2] ou Alexei Nikitine.

Voitachewski : Quels sont les autres acteurs russes en matière bandes dessinées ?

Dmitry Yakovlev : Plusieurs éditeurs publient directement sur internet. C’est par exemple le cas de «Live Bubbles». Ils sont basés à Saint-Pétersburg et ont publié trois anthologies et un livre. Une librairie a traduit le Chat du Rabin de Sfar (Editions Komilfo). Et puis naturellement, on trouve des éditeurs de comics de super-héros et de mangas. Rien qu’à Saint-Pétersbourg, on compte cinq librairies spécialisées dans le manga. Mais les mangas ne se vendent pas si bien que ça.
Il faut également citer la Comics Factory, la plus grosse maison d’édition de bandes dessinées en Russie, basée à Ekaterinbourg[3]. Mais ils ont des grands problèmes en ce moment, à cause d’une histoire d’impôts dont ils ne seraient pas acquittés.
Editer des bandes dessinées n’est pas facile en Russie… Nous sommes confrontés à toutes sortes de problèmes. Par exemple, les mangas yaoi qui traitent de l’homosexualité ont été récemment interdits à cause d’une loi… Il existe également un nouveau règlement qui impose aux éditeurs de coller une étiquette sur leurs livres pour indiquer l’âge en dessous desquels ses œuvres ne sont pas recommandées. Nous ne l’avons pas encore appliqué… Mais, par exemple, comment savoir à quel type de public s’adresse L’Ascension du haut-mal  ? Aux plus de 16 ans, aux plus de 18 ans ?
Pour beaucoup de Russes, la bande dessinée est longtemps apparue comme quelque chose de stupide, pour les enfants… Mais les choses changent. Les gens commencent à s’y intéresser, même si la bande dessinée continue pour beaucoup à évoquer l’univers des super-héros.

[Entretien réalisé à Saint-Pétersbourg en octobre 2012. Remerciements à Gérald pour la mise en contact.]

Notes

  1. Ce sera le second de cet auteur chez Boomkniga.
  2. Viktoria Lomasko s’intéresse beaucoup aux procès d’artistes russes. Boomkniga a publié un ouvrage qu’elle a co-écrit avec Anton Niolaiev, L’Art interdit (des passages ont été repris en français dans DMPP). Elle travaille en ce moment sur les procès des Pussy Riot.
  3. On pourra se reporter à la page Wikipédia de l’éditeur (en anglais), qui liste ses publications.
Entretien par en décembre 2012
  • Gerald Auclin

    Thibaud, je me permet de corriger quelques erreurs et d’apporter quelques précisions.

    - Gostiniy Dvor n’est pas un supermarché mais un centre commercial, un analogue aux Galeries Lafayette mais avec de nombreuses boutiques.
    - Boomfest reçoit non pas le « support » (anglicisme) mais le « soutien » des centres culturels étrangers.
    - le fanzine s’écrit « Tché-pé-kha » (avec un H)
    - Nikolaï Radlov a dessinée de petites BD animalières TOUJOURS sans paroles mais souvent accompagnées d’un commentaire rimé. Les éditions soviétiques Radouga l’ont d’ailleurs traduit en français dans les années 1960. On le trouve pour un prix dérisoires sur les plateformes de livres d’occasions (priceminister et autres). Le titre : « Récits en images ». Parmi les auteurs des textes, on trouve d’ailleurs un certain Daniil Harms…
    - Il y a un dessinateur occidental que ne mentionne pas Dmitry mais dont l’œuvre a été largement diffusée en URSS. Il s’agit de Frans Masereel.

  • Gerald Auclin

    D’autre part, par rapport à la bande dessinée russe et soviétique, il y a peu de choses mais ce n’est pas le désert non plus.
    Je ne partage pas vraiment le point de vue de Dmitry que la raison en est le caractère littéraire des russes, plus fantasmé par les intéressés que réel. On y lit ni plus ni moins qu’en France et des ouvrages ni de meilleure ni de plus mauvaise qualité qu’en France. Seule la poésie y dispose effectivement d’un public plus large.
    Il me semble que la réelle raison est l’apparition tardive (après la révolution de 1905) de la presse satirique. Car c’est dans celle-ci surtout que la bande dessinée s’est inventée au cours du 19e siècle dans les pays qui, aujourd’hui, ont une forte tradition de bande dessinée (France-Belgique-Suisse, Angleterre, USA, Japon…). Mais aussi (mais dans une moindre mesure à mon avis) un certain rejet de cette forme par les institutions de la culture soviétique.

    Quoiqu’il en soit, pour faire une brève histoire de la bande dessinée russe et soviétique, notons qu’à partir du 18e siècle, il y a une forme populaire de gravures sur bois, le Loubok qui, sans en être un analogue, se rapproche de nos images d’Épinal.
    Mais c’est surtout du côté des livres et de la presse pour enfants qu’il se passe des choses, à partir de l’extrême fin du 19e mais surtout dans les années 1920-1930. On trouve beaucoup de livres pour enfants dont le texte a été écrit par des poètes (Samuil Marshak, Daniil Harms, Maïakovski…) qui sont très proches de la narration en bande dessinée.
    « A propos de deux carrés » d’El Lissitski est par exemple la plus ancienne BD abstraite à ma connaissance (1922). Une version française doit d’ailleurs paraître en 2013.
    Mais c’est sans doute dans les revues « Yoj » (Le Hérisson, 1928-35) et « Tchij » (Le Serin, 1930-41) qu’on trouve les premières bandes dessinées soviétiques adoptant une forme « classique » (séquence, cases, etc.). Ces revues, éditées par le même éditeur à Léningrad, publient des récits et des poèmes illustrés et (un peu) des bandes dessinées. Outre Radlov, déjà cité, on trouve « Oumnaïa Masha » (L’Ingénue Masha) de Bronislav Malakhovski et d’auteurs variés dont un certain Lev Youdine dont je vais bientôt parler dans DMPP.
    Après guerre, on trouve aussi de la BD (moins intéressante à mon avis quoique…) dans les revues pour enfants « Mourzilka », « Vesyoliye Kartinki » et « Tramvaï ».

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