Eyeballing !

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La bande dessinée finlandaise à l’assaut de l’art contemporain

Du haut de ses 101 années, la bande dessinée finlandaise affiche une pleine santé[1]. On a pu s’en rendre compte entre mars et septembre de cette année au musée d’Art Contemporain de Finlande, le Kiasma : il s’y est tenu Eyeballing !, une très belle exposition, rassemblant 14 artistes de la bande dessinée alternative.

La réussite de l’exposition tient certainement à son organisation : pas moins de trois commissaires y ont travaillé en étroite collaboration avec les artistes. Arja Miller, commissaire de Kiasma et interviewée ici, s’est associée à deux spécialistes de la bande dessinée.

On peut le voir dans les photos illustrant cet article, l’exposition a été l’occasion pour la bande dessinée alternative de prendre des formes inhabituelles : Tommi Mutsuri a réalisé un petit théâtre animé, Ville Ranta a participé à travers un concert donné en mai, Marko Turunen  a transformé Ovnis à Lahti en sculptures de robots. Notons que la plupart des auteurs présents avaient déjà exploré les rapports entre bande dessinée et sculpture à la fin des années 2010, à l’occasion d’une exposition dont on peut voir les résultats dans le collectif Glömp, édité par Tommi Mutsuri (numéro en anglais paru en 2009, dernier à ce jour).

Certes, plusieurs œuvres présentées ont respecté le principe de séquence cher à la bande dessinée, mais pour mieux le détourner. Citons l’impressionnante œuvre de Moisseinen qui ouvre l’exposition, récit réalisé sur des étoffes utilités pour des rites funéraires traditionnels et utilisées comme planches. Elle joue ainsi sur les relations entre bande dessinée, art contemporain et culture traditionnelle.

Autre détournement, celui de Tietavainen : l’auteur a réutilisé des fragments de cases d’un de ses ouvrages sur l’immigration clandestine pour créer une immense toile. Celle-ci est organisée en petites cases qui ne forment pas de récit en tant que tel : pour en comprendre la signification, il faut reculer de trois pas et voir l’ensemble de la toile. Le spectateur voit alors apparaître une immense vague formé par les cases. Celle-ci évoque, selon l’auteur, la manière dont les médias européens traitent l’immigration : à savoir comme une véritable déferlante. La séquence ne fait alors plus sens car les fragments de case sont insuffisants pour reconstruire le récit original. En revanche, c’est en prenant du recul que le lecteur/spectateur pourra comprendre la signification de l’œuvre – signification qui vient compléter celle de l’album original.

Signalons enfin que l’exposition était accompagnée d’un parcours éducatif et d’un programme de conférences ou d’événements divers, dans la tradition de Kiasma, qui cherche à promouvoir les échanges avec le public). Par exemple, à la sortie de l’exposition, les visiteurs étaient invités à remplir des strips de une à trois cases par des dessins, et à les coller sur un mur.

Voitachewski : Pourquoi une exposition sur la bande dessinée contemporaine en Finlande ?

Arja Miller : Helsinki est la capitale mondiale du design en 2012. L’année entière au musée Kiasma est donc dédiée à l’interaction entre l’art contemporain et les différents domaines de la culture contemporaine. Cette année, nous avons produit en tout trois expositions différentes sur les relations entre l’art contemporain et la musique, le design et la bande dessinée. En outre, plein de choses très intéressantes se déroulent dans les marges des arts visuels contemporains ou dans la culture underground. Les artistes finlandais créent des mondes très riches, aussi bien au niveau visuel qu’en matière de contenu.
L’une des raisons les plus importantes dans le choix de monter cette exposition à Kiasma est de tenter de hisser la bande dessinée comme une sphère de l’art contemporain et de montrer la grande diversité et le grand potentiel de la bande dessinée contemporaine.

Voitachewski : Que veut dire « Eyeballing ! », le titre de l’exposition ?

Arja Miller : C’est en réalité une traduction très libre du titre finnois « Päin näkoä ! », qui signifie littéralement « dans ta face ». J’ai trouvé que « dans ta face » est un peu trop agressif et a des connotations négatives. On a donc demandé à nos traducteurs anglais de trouver une autre expression.  Et j’aime le côté ludique et absurde de « Eyeballing » ![2] (Eyeballing me fait aussi penser à l’artiste de bande dessinée japonais Shigeru Mizuki et à son célèbre personnage, Ge-ge-ge no Kitaro et à son père en forme d’œil. Mais c’est seulement un avis personnel !)

Voitachewski : Que représente la bande dessinée aujourd’hui en Finlande ? Quelle est sa relation à l’art contemporain, au public ?

Arja Miller : Nous avons un public très actif et de plus en plus nombreux pour la bande dessinée en Finlande. Mais la « bande dessinée artistique » et sa présentation dans les musées reste assez marginale. J’ai vraiment le sentiment que les auteurs de bandes dessinées artistiques ont besoin de plus d’opportunités pour présenter leurs travaux, de plus d’attention ainsi que de nouvelles audiences.

Voitachewski : Quel type de public attendiez-vous pour cette exposition ?

Arja Miller : Des aficionados de la culture populaire, des jeunes adultes, mais aussi des écoliers : nous avons un programme éducatif très développé en lien avec cette exposition.

Voitachewski : En tout, l’exposition a trois commissaires, dont vous. Comment avez-vous travaillé avec les artistes ?

Arja Miller : Ville Hänninen et Harri Römpötti [les deux autres commissaires] sont les vrais experts en bande dessinée. Moi je suis la commissaire pour l’art contemporain. La première sélection d’artistes a principalement été opérée par Ville et Harri. Ensuite, les artistes sélectionnés ont été encouragés à s’approprier l’espace de la galerie de manière novatrice et à faire des plans pour présenter leurs travaux comme des installations. Les artistes ont fait des propositions pour l’exposition, et nous, les commissaires, avons opéré une sélection finale des artistes qui seraient inclus.
Après cela, nous avons commencé à réfléchir avec les artistes sur la manière de réaliser leurs plans dans l’espace. Ma contribution a été très importante dans ce processus car j’ai une longue expérience dans l’organisation d’expositions, à Kiasma et ailleurs. Nos techniciens ont également joué un rôle très important, en fonction des artistes, quand ceux-ci cherchaient à encore développer les premières idées d’installation.

Voitachewski : Certains des travaux présentés sont des « simples » bande dessinées (Amanda Vähämäki), d’autres sont des bandes dessinées en 3D (Marko Turunen), d’autres enfin ne sont pas directement liés à la bande dessinée (Tommi Musturi) : comment avez-vous choisi et équilibré ces différents travaux ?

Arja Miller : J’ai discuté de la réalisation avec tous les artistes. Même s’ils étaient encouragés à réaliser des versions 3D de leurs bandes dessinées, nous ne pouvions pas les y forcer. J’ai encouragé les artistes à produire une œuvre avec laquelle ils se sentent confortables, et dans laquelle ils sont très bons. Par exemple, la force d’Amanda Vähämäki est l’utilisation de son crayon, c’est pour cela que je l’ai encouragée à réaliser de grands dessins sur un panel, à côté de ses dessins originaux au crayon. Ses originaux ont été réalisés avec ce qu’on appelle des plastic sketch sheet, les mêmes que celles que les architectes utilisent. Amanda voulait ajouter quelque chose à son travail : elle a donc dessiné la maison dans laquelle les principaux personnages de sa bande dessinée vivent. Ce grand dessin a été fait directement sur un panel transparent qui a réagi comme les plastic sketch sheet.
Marko Turunen est sculpteur de par sa formation. Pour lui, ce format de travail était très naturel. Il voulait créer des bandes dessinées Transformers , en référence aux célèbres jouets robots – ce qui bien-sûr représente une connexion mentale à son monde de bande dessinée.
L’installation de Tommi Musturi représente l’un de ses plus célèbres personnages, Samuel, et ses différents états dans un théâtre mécanique vieillot. J’ai trouvé que ce travail était très proche des bandes dessinées de Tommi, tout en étant traduit dans le langage de l’art contemporain !

Artistes et Références

Artistes exposés (fait rare dans la bande dessinée, on notera que la parité a été respectée) : Mari Ahokoivu, Terhi Ekebom, Matti Hagelberg (publié en français par l’Association et le Dernier Cri), Jyrki Heikkinen (La 5e Couche), Kati Kovacs (L’An 2), Hanneriina Moisseinen, Tommi Mutsuri (La 5e Couche), Ville Ranta (ça et là, Rackham, Dargaud), Aapo Rapi (Rackham), Anna Sailamaa, Ville Tietäväinen (Delcourt), Katja Tukiainen (chez L’Association, dans le collectif L’Association en Inde), Marko Turunen (FRMK), Amanda Vähämäki (FRMK).

Artistes non exposées mais présentes dans le catalogue : Mika Lietzén (Acte Sud – L’An 2), Pauliina Mäkelä.

On recommandera également la lecture de :

  • Canicola, revue italienne qui compte Amanda Vähämäki parmi ses fondateurs,
  • DMPP n°7, qui contient une longue interview de Matti Hagelberg,
  • La revue Glömp (qui semble s’être malheureusement arrêté en 2009, quand Tommi Mutsuri a arrêté de l’éditer)
  • Le catalogue de l’exposition, Päin Näköä ! de Ville Hänninen et Harri Römpötti, publié chez Like qui constitue en réalité en ouvrage à part entière sur la bande dessinée alternative finlandaise… en finnois (malheureusement).

[Entretien réalisé en juillet 2012. Photos (c) Kiasma.]

Notes

  1. Les origines de la bande dessinée finlandaise remonteraient à 1911, date à laquelle Ilmairo Vainio publie L’Expédition du Professeur Itikaisen (Professori Itikaisen tutkimusrekti). Outre les ouvrages cités ici, le public francophone peut lire aux éditions Petit Lézard les aventures du célèbre Moomin, créé dans les années 1940 par Tove Jansson (1914 – 2001). Avec une cinquantaine d’ouvrages, le français reste la principale langue de traduction de la bande dessinée finlandaise. 
  2. « Eyeballing » nous paraît intraduisible en français. Le terme fait référence à une pratique qui consiste à « boire par les yeux », soit se verser de l’alcool fort sur les yeux pour accélérer l’ébriété.
Entretien par en septembre 2012

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