Jason Shiga

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Jason Shiga appartient à ces auteurs américains dont le peu de renommée hexagonale surprend. Il est pourtant l’auteur d’ouvrages radicalement novateurs, comme Fleep dont l’action se déroule entièrement dans une cabine téléphonique ou encore Meanwhile (traduit en français par Vanille ou Chocolat?) dans lequel le lecteur est amené à choisir l’histoire qu’il veut lire.

Jason Shiga a également autoédité un nombre important d’ouvrages, malheureusement difficiles à reproduire à grand tirage, dans lesquels il invente des modes de lectures interactifs.Il est tentant de rapprocher Shiga de l’Oubapo, dont il connaît et semble apprécier les travaux. Mais Shiga pousse encore plus loin ses expérimentations, jouant sur le format-même du livre, en découpant des pages, en collant des livres entre eux, etc. Shiga exige aussi une participation active du lecteur : la lecture de ses ouvrages devient un jeu, voire une quête. Vanille ou Chocolat[1] regorge d’énigmes : codes, pages cachées, fins secrètes, et explication générale de l’ouvrage que certains auraient mis trois ans à trouver…

Voitachewski : On peut trouver sur votre site une histoire, The Bum Rush, dans laquelle le lecteur est invité à choisir la manière dont va se dérouler l’histoire. Je suppose qu’elle annonce Vanille ou Chocolat. C’est pourtant inhabituel de voir un auteur d’abord publier un livre en format électronique avant de passer au format papier.

Jason Shiga : En fait, The Bum Rush était originellement un livre que j’ai auto-édité. Il se présentait sous la forme de plusieurs feuilles collées entre elles, afin de former une grande planche. Je n’ai réalisé une version online qu’après. Le principe est similaire à Vanille ou Chocolat  : le lecteur est invité à choisir la suite de l’histoire. Plus il avance, plus l’histoire s’entremêle pour petit à petit former un labyrinthe géant. Mais après quinze ans passés à dessiner des bandes dessinées, Vanille ou Chocolat reste ma seule bande dessinée interactive à avoir été publiée. Les autres histoires, je les ai auto-éditées. Il s’agit de mes premières œuvres, j’en tirais en général une centaine d’exemplaires que je vendais à des librairies de mon quartier ou que je donnais à mes amis. Il y en a avec des formats divers et variés : certains sont pliées, d’autres ont des trous, d’autres encore doivent être dépliées pour être lues…

Question du public : Pourquoi auto-éditiez-vous vos travaux ?

Jason Shiga : Parce que les maisons d’édition n’en voulaient pas. Beaucoup de mes bandes dessinées sont compliquées à fabriquer. Par exemple, l’une d’entre elles avait cinq parties amovibles. Je n’ai été capable de la tirer qu’à un exemplaire.

Voitachewski : Vous semblez fasciné par le livre en tant qu’objet… On le voit dans le travail que vous avez consacré à vos livres interactifs, mais aussi par exemple dans la thématique d’un travail comme Bookhunter. Quel est votre rapport au livre ?

Jason Shiga : Il se trouve que j’ai travaillé dans une bibliothèque à Oakland pendant dix ans. Cela m’a influencé. Mais je suis de manière générale fasciné par les livres.
Je respecte les livres électroniques, mais trouve que les livres imprimés ont quelque chose en plus que les histoires que l’on lit sur ordinateur. La technologie n’est pas aussi bonne que les livres ! Par exemple, la version électronique de The Bum Rush ne rend pas bien l’idée originale de l’œuvre. Il existe en revanche une version de Vanille ou Chocolat pour iPad. J’ai travaillé avec des programmeurs pour l’adapter.

Voitachewski : Quelle est la généalogie de Vanille ou Chocolat  ? D’où vient le titre anglais Meanwhile ?

Jason Shiga : Vanille ou Chocolat constitue la bande dessinée la plus ambitieuse que j’ai jamais réalisée. Elle rassemble les éléments de toutes mes autres bandes dessinées interactives mais sous un format plus large. Elle a été difficile à réaliser ! L’un des défis est par exemple que si l’histoire n’en finit pas de se diviser de branches en branches, les histoires deviennent trop courtes. Il faut donc que l’on puisse suivre des chemins tout en continuer à explorer les histoires, comme dans un jardin.
J’ai commencé par auto-éditer Vanille ou Chocolat. Je devais découper les pages à la main, les travailler branche par branche, cela me prenait vingt minutes pour faire une copie. J’en ai fabriqué cent exemplaires chaque année pendant dix ans, ce qui fait qu’au total, j’ai produit mille copies. Le problème est qu’à force de manier le livre, les onglets ont tendance à se déchirer. En revanche, la maison d’édition a laminé les pages pour les rendre plus solides. Et il se trouve que j’aime bien me rendre dans des librairies pour voir s’ils vendent mes livres ! Je n’ai vu aucun de mes livres sur les présentoirs déchiré. Cela prouve qu’ils sont solides.
Quant au titre : Meanwhile, c’est un jeu de mot. C’est une expression que l’on utilise souvent dans la bande dessinée. Cela signifie aussi que deux actions se déroulent en même temps. Cela me paraissait approprié.

Voitachewski : Est-il possible de terminer Vanille ou Chocolat sans tricher ?

Jason Shiga : Dans l’introduction, j’insiste sur le fait qu’il ne faut pas tricher en lisant le livre. Je dis même que les tricheurs seront punis. En effet, j’ai placé des faux codes, et j’ai dupliqué des pages dans le livre. Quand vous le lisez, il vous arrive de tomber sur une page et de penser que vous êtes déjà passé par là… alors qu’en réalité ça n’est pas le cas !
Mais effectivement, certaines pages ne sont accessibles qu’en trichant !

Voitachewski : On dirait aussi que pour comprendre le livre, il faut l’avoir lu dans son intégralité : chaque histoire contient des éléments qui permettent d’expliquer l’ensemble du livre.

Jason Shiga : Il y a un mystère dans le livre. Tout le monde agit de manière de curieuse dans cette ville. Il faut savoir pourquoi. C’est l’un des objectifs du livre : comprendre ce qui se passe. Les enfants qui liront le livre chercheront le happy ending. Mais pour les adules, comprendre l’histoire sera plus difficile. Un de mes amis a mis trois ans avant de comprendre le fin mot de l’histoire. Et il m’a avoué que c’était l’une des trouvailles dont il était le plus fier dans sa vie !
L’une des mes premières bandes dessinées auto-éditées était elle aussi très difficile. A un tel point que j’offrais un prix au lecteur capable de trouver la fin de l’ouvrage : il fallait trouver la dernière page et me la faire parvenir, en retour, j’envoyais un cadeau spécial. Le livre fonctionnait comme un ordinateur basique : avec une carte mémoire, un processeur, etc. Les pages étaient divisées en deux, ce qui fait que l’on pouvait lire une partie des pages sans tourner l’autre partie. Et cette autre partie devait servir de mémoire, de carte pour stocker les informations – c’est ainsi que l’on pouvait s’orienter dans le livre. J’ai tiré 100 exemplaires du livre… et seulement sept personnes sont parvenues à le terminer !

Question du public : Vous utilisez des algorithmes pour créer vos histoires ?

Jason Shiga : Non, la majorité de mes ouvrages sont réalisés à tâtons. Mais c’est vrai que j’utilise un peu l’ordinateur.

Voitachewski : Quelles sont vos influences ?

Jason Shiga : Comme vous l’aurez deviné, j’ai un diplôme de mathématiques pures. Cela m’a beaucoup influencé. Par ailleurs, quand j’étais jeune, je lisais beaucoup de livres de la série Choisis ta propre Aventure (Choose Your Own Adventure) d’ Edward Packard. Dans l’un des mes favoris, Inside UFO 54-40, il faut trouver une planète qui est censée être un vrai paradis. Mais elle est extrêmement difficile à trouver : en fait, on ne peut y avoir accès qu’en feuilletant le livre au hasard. Cela m’obsédait… On y trouve d’ailleurs une allusion dans Vanille ou Chocolat. Je lisais aussi la série Fighting Fantasy, qui propose des ouvrages plus longs ; avec plein de possibilités. On se perdait facilement dans ces histoires, et il y avait aussi des codes secrets à trouver… Tout cela a influencé Vanille ou Chocolat.

Voitachewski : Vous connaissez l’Ouvroir de Bande dessinée Potentielle (Oubapo) ? Travaillez-vous avec eux ?

Jason Shiga : J’ai découvert l’Ouvroir de Littérature Potentiel (Oulipo) plus tard. Notamment Raymond Queneau et ses Cent mille milliards de poèmes. C’est le premier auteur interactif. Mais il ne m’a pas influencé. D’ailleurs, Edward Packard n’en avait jamais entendu parler quand il a écrit ses Livres dont vous êtes les héros. Quant à l’Oubapo, je connais les travaux de Lewis Trondheim. Mais aucune coopération n’est prévue.

Voitachewski : Je remarque que vous ne citez aucune bande dessinée dans vos influences !

Jason Shiga : Je n’ai commencé à lire des bandes dessinées qu’à l’université. En fait, il y avait un cours sur la bande dessinée. Et je me suis dit que ça devait être un bon moyen d’avoir des bonnes notes tout en lisant des bandes dessinées. Je m’y suis donc inscrit. Avant cela, je n’avais jamais lu de bandes dessinées… Pour la petite histoire, il se trouve que l’un de mes camarades de classe n’était autre qu’Adrian Tomine. Pour le rendu final, chaque élève a dessiné une histoire de quatre planches. Et Adrian, lui, a rendu un travail qu’il avait déjà publié dans le numéro 2 d’Optic Nerve publié par Drawn & Quarterly.
Mon projet final à moi n’était pas terrible. Mais je l’ai proposé à une librairie de bande dessinée du coin qui s’est montrée enthousiaste. Et depuis, je fais de la bande dessinée !

Voitachewski : Pouvez-vous nous dire quels sont vos projets actuels ou quels travaux devraient être prochainement publiés en France ?

Jason Shiga : Aujourd’hui, j’alterne entre des projets de bandes dessinées interactives et de bandes dessinées «normales». Là, je suis en train de terminer une histoire «normale». Il me reste 25 planches à crayonner. L’histoire fera en tout 712 pages, soit une page de plus que Habibi ! Après cela, je me lancerai donc dans un nouveau projet de bande dessinée interactive, du même type que Vanille ou Chocolat. Mais cette fois, il s’agira de deux livres reliés au centre avec des onglets sur les deux qu’il faudra croiser. Et comme dans le projet dont je parlais tout à l’heure, il faudra utiliser les pages du livre que l’on tourne comme mémoire pour suivre l’histoire de l’autre livre.

Chiara Gennaretti (Cambourakis) : Pour ce qui est des traductions, il faut savoir que Vanille ou Chocolat est un vieux projet… On a découvert Jason Shiga à travers son blog, ce qui nous a permis de d’abord publier Bookhunter. Cela a été plus compliqué pour imprimer Vanille ou Chocolat. Nous avons fini par acheter les droits de traduction, puis nous avons traduit le livre et nous l’avons fait imprimer par l’éditeur américain. Nous n’avons pas d’autres projets de livres interactifs pour l’instant, car ils sont trop compliqués à publier. En revanche, nous devrions publier Empire State¸ un autre ouvrage de Jason, dans les prochaines années.

[Entretien réalisé en public à la librairie Le Divan, le 7 février 2013. Nous remercions Charline d’avoir organisé cet événement..]

Notes

  1. Publié en français, ainsi que Fleep et Bookhunter, aux éditions Cambourakis.
Site officiel de Jason Shiga
Entretien par en mars 2013

Jason Shiga sur du9 :

  • Couverture de Meanwhile Meanwhile
    de Jason Shiga
  • Couverture de Fleep Fleep
    de Jason Shiga
  • Wood

    Attention, faux ami : Jason Shiga a travaillé dans une _bibliothèque_ (« library ») à Oakland, et non dans une librairie.

  • bonny

    j’ai la bd qui est super sauf que j’ai l’impression qu’il y a des bugs de fabrication

    une double page en double et des lignes d’histoire qui aboutissent a rien

    ils auraient pas foiré la version française ?

    • Pac

      Effectivement, j’ai récupéré le livre dans une médiathèque et je constate aussi une double page en double.

      Par contre, je n’ai pas constaté de lignes qui n’aboutissent à rien. Du moins, pour l’instant.

      • Pac

        Je viens de finir le livre et je n’ai pas constaté de lignes qui n’aboutissaient à rien. Pour moi, il n’y a aucun bug.
        D’ailleurs, en regardant attentivement, je me suis rendu compte qu’il y a pas de double page en double. Deux détails changent…

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