Mœbius Editora

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Depuis 2008 Mœbius Editora est l’une des maisons d’édition indépendantes qui font évoluer le paysage éditorial argentin en bande dessinée. Ayant d’abord réédité une partie du catalogue de l’ancienne maison Domus, les éditions Mœbius sont les premières à se lancer dans la publication des ouvrages de Carlos Nine en Argentine. Elles souhaitent également publier des auteurs étrangers et inverser ainsi la dynamique habituelle qui fait que la plupart des bandes dessinées étrangères sont importées d’Espagne. À ce travail d’édition s’ajoute la volonté d’être un relais et un point de rencontre pour les amateurs du neuvième art.

Depuis l’ouverture de sa librairie à Buenos Aires dans le quartier d’Almagro, puis de sa galerie d’exposition dans celui de Palermo, cette maison d’édition est devenue un lieu incontournable pour les auteurs et les éditeurs qui veulent présenter leurs ouvrages au public, comme nous l’explique dans cet entretien Martín Ramón Vázquez, co-fondateur de Mœbius Editora.

Claire Latxague : Comment est née Mœbius Editora ?

Martín Ramón Vázquez : Nous sommes trois à avoir fondé la maison d’éditions fin 2008, Rodrigo Díaz, Martín Casanova, qui avait travaillé pour la maison d’éditions de bande dessinée Domus, et moi. Maintenant nous ne sommes plus que deux. Martín s’est éloigné du projet, mais il nous suit de près parce que nous faisons tous partie du même groupe d’amis éditeurs, dessinateurs, écrivains…

Claire Latxague : Quels sont les premiers titres que vous avez édités ?

Martín Ramón Vázquez : Les premiers, nous les avons publiés en Espagne. À cette époque nous faisions le graphisme du festival de cinéma gay et lesbien de Madrid et ils nous ont proposé de faire une anthologie de bande dessinée gay et lesbienne. Nous avons fait ce premier livre, ainsi qu’une version manga du Don Quichotte. Ce n’était pas vraiment le genre de projet auquel nous pensions et, en plus, nous ne pouvions rien contrôler d’ici, mais c’est comme ça que tout a commencé. Pendant deux ans je suis allé représenter Mœbius aux festivals de Grenade et de Madrid. Maintenant on a arrêté de le faire, mais on espère publier et distribuer nos livres de nouveau là-bas.

Claire Latxague : Comment a évolué Mœbius depuis ses débuts ?

Martín Ramón Vázquez : On publie peu, mais on essaye de publier un ou deux titres par an. Jusqu’à aujourd’hui ce sont tous des livres d’auteurs argentins, non pas que ce soit une condition, mais ça s’est fait comme ça. Dernièrement nous avons publié Fantagas, de Carlos Nine. Nous avons toujours voulu publier un de ses livres et lui a tout de suite été d’accord. Il a été très accessible pendant tout le processus, il a rendu les choses simples. Jusqu’alors, Keko el mago était son seul livre édité en Argentine, par les éditions Colihue. C’est assez emblématique de la situation ici : il a beaucoup de livres publiés en France et seulement deux ici. Nous éditons également la revue Chikismiqui. Elle contient un peu de bande dessinée et de la photo mais c’est avant tout une revue de graphisme et d’illustration.

Claire Latxague : Pourquoi avez-vous décidé d’ouvrir votre propre librairie ?

Martín Ramón Vázquez : Nous louions un bureau et nous avons voulu déménager pour trouver un espace où nous pourrions à la fois travailler et vendre nos livres directement. Nous avons trouvé notre premier local sur la rue Bulnes et, en quelques mois, c’était devenu une vraie librairie où on ne vendait pas seulement nos livres mais aussi ceux des autres maisons d’édition argentines. C’est un espace consacré à la bande dessinée et l’illustration. Il y a une partie qui fait bar, parce qu’on voulait qu’il y ait une sorte de café littéraire. Ensuite, en avril dernier, on a ouvert l’autre local à Patio Liceo, sur l’avenue Santa Fe.

Claire Latxague : Ce genre d’espace existait déjà à Buenos Aires ?

Martín Ramón Vázquez : Non, pas comme ça. Il y avait surtout des boutiques de comics, où l’on vend des comics classiques et beaucoup de manga. Nous voulions donner plus de visibilité à la bande dessinée européenne et à l’underground américain qui étaient moins connus. En plus, le local ressemble à une bibliothèque, avec des étagères, plutôt qu’à une boutique avec des présentoirs de livres.

Claire Latxague : Peut-on y trouver tout ce qui est édité en Argentine ?

Martín Ramón Vázquez : Oui, et notamment les ouvrages des maisons indépendantes comme la nôtre : Loco Rabia, Llanto de mudo, Deux Books, des gens que nous avons connus pendant les festivals. On a aussi les stocks de Domus depuis qu’elle a fermé, ainsi que des revues, comme La Murciélaga, et des fanzines. On tient à avoir un espace dédié aux fanzines, bien qu’on ne puisse pas donner une bonne visibilité à chacun. Nous voulons que ceux qui cherchent un fanzine en particulier puissent le trouver chez nous.

Claire Latxague : Il y a également beaucoup de livres édités à l’étranger que l’on ne trouvait pas en Argentine il y a quelques années. Comment y êtes-vous arrivés ?

Martín Ramón Vázquez : Avant il y avait un grand diffuseur de bande dessinée, La Revistería, qui a été absorbée par le diffuseur espagnol S.D. Distribuciones. À travers eux, il y a un an, nous avons commencé à importer du matériel d’Espagne, de La Cúpula, Norma, Sins Entido… On est aussi en relation directe avec d’autres maisons d’édition comme Ultrarradio, ou Gestalten, une maison d’éditions allemande qui a publié un livre d’Irana Douer, l’illustratrice dont nous exposons les travaux en ce moment. Et maintenant nous essayons de faire la même chose avec Fantagraphics. Il y a aussi une auteure, Tara McPherson, à qui nous avons demandé directement ses livres. Nous voulons qu’il y ait de plus en plus de diversité.

Claire Latxague : Quel genre d’activités organisez-vous ?

Martín Ramón Vázquez : Depuis le début nous faisons des présentations de livres et des expos. Mais depuis que nous avons ouvert le local de Patio Liceo, nous disposons d’un espace plus adapté aux expos, qui ressemble plus à une galerie d’art consacrée à la bande dessinée, où nous pouvons vendre les œuvres d’auteurs de bande dessinée et d’illustration. C’est semblable à ce que faisait Casa L’Inc, qui a fermé, malheureusement.

Claire Latxague : Y a-t-il eu un événement particulièrement remarqué dans les médias ?

Martín Ramón Vázquez : L’inauguration du local a été assez remarquée, mais l’événement pour lequel il y a eu le plus de presse, c’est l’exposition de Carlos Nine. Des gens qui ne faisaient pas partie de notre public d’habitués sont venus à cette occasion. Pas seulement le jour du vernissage, mais tous les jours de nouveaux gens venaient exprès pour la voir.

Claire Latxague : Quel est le type de public qui fréquente la galerie ?

Martín Ramón Vázquez : Beaucoup de gens issus de la bande dessinée. Mais nous sommes allés à des événements d’illustration, de graphisme, même de musique, pour élargir notre public et sortir un peu de l’endogamie due au fait qu’il y a peu de lecteurs de bande dessinée. Nous avons publié un livre de DGPH et un autre de Patricio Oliver, qui font aussi des vinyl toys, et qui attirent un public de graphistes et d’illustrateurs. Pareil pour Carlos Nine : nous savions que c’est un auteur qui allait plaire non seulement aux gens issus du milieu de la bande dessinée mais également à ceux qui étudient les arts plastiques, qui ne lisent pas forcément de bande dessinée mais qui voudront acheter le livre.

Claire Latxague : Et les habitants du quartier ?

Martín Ramón Vázquez : Oui, aussi, petit à petit, ils s’intéressent. La première année, ils entraient pour savoir ce qu’on faisait au juste. Peu à peu ils ont commencé à regarder les livres, à demander des conseils.

Claire Latxague : Quel est le prochain livre que vous allez éditer ?

Martín Ramón Vázquez : En ce moment nous préparons la seconde partie de Fantagas, Siboney, qui, en fait, devrait déjà être sortie… Ensuite nous préparons un livre avec Gustavo Sala de tout ce qu’il a publié dans Rolling Stones. On adorerait refaire un livre avec Lucas Varela. On est également en train de  faire un livre d’illustrations à partir de la revue Chikismiqui, à partir d’une rubrique qui s’appelle «J’aime l’endroit où je vis» et qui a eu beaucoup de succès. Il y aura vingt-quatre illustratrices qui vont choisir les lieux de la ville de Buenos Aires qui leur plaisent le plus pour les dessiner. La nouveauté c’est aussi qu’on est en train de développer un site de pré-vente pour pouvoir financer les livres avant leur sortie en proposant des éditions spéciales.

Claire Latxague : Avez-vous prévu une activité en particulier pendant Viñetas Sueltas ?

Martín Ramón Vázquez : Nous organisons l’exposition «Mon personnage préféré» dans la librairie El Ateneo Grand Splendid où nous allons exposer les dessins qui ont été réalisés pendant la Nuit des librairies. À cette occasion nous avions organisé, dans le local de la rue Bulnes, une activité avec quarante dessinateurs qui dessinaient leur personnage de fiction préféré, que ce soit de littérature, de bande dessinée, de cinéma, etc. À El Ateneo, s’ajouteront à ces dessins ceux de trois autres dessinateurs qui n’avaient pas participé au premier événement, Carlos Nine, Gustavo Sala et Rodolfo Migliari, qui dessineront leur personnage préféré en direct et feront une petite présentation ensuite avec Juan Sáenz Valiente et Clara Lagos.

[Entretien réalisé à Buenos Aires en septembre 2012]

Entretien par en novembre 2012

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