Coup double

de

Auréolé de son Prix Révélation à Angoulême pour Le Goût du Chlore, Bastien Vivès publiait l’année dernière deux livres remarqués : en mars paraissait Polina, dans la collection KSTR de Casterman, suivi en novembre par Les Melons de la Colère, dans la collection BD Cul des Requins Marteaux. Une œuvre du printemps, de la jeunesse qui éclôt ; et une œuvre de l’automne, aux généreuses récoltes.

Au-delà de la simple proximité de la sortie des ces deux livres, on y trouve la même « patte » graphique, le même traitement — un dessin lâché, proche de l’esquisse, que viennent compléter quelques épais traits noirs et des aplats gris, réservant le blanc de la feuille à ces éléments ou personnages que l’on veut mettre en lumière. Et l’utilisation également, dans la narration, de grandes images muettes (souvent en pleine page) venant ponctuer le récit de points d’arrêt, cristallisation de la tension du moment.
La proximité narrative s’étend au récit qui, dans les deux cas, use de ficelles largement convenues : d’un côté, une vision très consensuelle de la danse classique (entre violence au corps et sacrifices pour l’art) ; de l’autre la naïveté extrême d’une belle livrée (abandonnée, offerte) aux pulsions lubriques d’hommes de plus en plus nombreux. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de représenter le corps — un corps qui souffre, un corps qui trahit, un corps que les uns et les autres veulent s’approprier (face au corps de ballet ou au corps médical). Peu importe que l’histoire soit traitée avec le plus grand sérieux dans un cas, et avec dérision dans l’autre — tout cela reste de l’ordre du cliché.
Enfin, on y retrouve la même trajectoire pour les deux héroïnes : accompagnées par leur mentor barbu (figure paternelle de substitution dans le premier cas, véritable père dans le second — Bojinski ne se démarquant que par ses lunettes, marques d’une vie intellectuelle plus poussée ?), elles finiront par trouver une manière de s’accomoder de leurs corps et d’exister en tant qu’elles-mêmes, sans plus prêter attention à ceux qui voudraient redessiner leur enveloppe physique.

Malgré ces similitudes, les deux récits se présentent plutôt comme les deux faces d’une même pièce, deux œuvres symétriques pourrait-on dire, opposant (sous la plume d’un même auteur) high et low, dans bien des aspects.
D’un côté les villes et la danse ; de l’autre la campagne et la pornographie (s’accompagnant d’une certaine rusticité : la scène de la grange évoquant toute une mythologie faite de déniaisements un peu naïfs et de familles un peu trop proches…).[1]
D’un côté des corps androgynes, à la sexualité progressivement gommée (écartée, reniée), mais qui sur scène visent à la sensualité (avec un partenaire, où l’on espère « faire l’amour sur scène » en jouant la parade de deux amants). De l’autre des anatomies qui se font démesurées, jouant d’autant de signes extérieurs d’abondance — mais anatomies sans réel désir ou même simple conscience de leur sensualité, cette poitrine par trop généreuse n’étant perçue que d’un point de vue pathologique et médical[2]. A la victoire de l’esprit sur le corps dans la danse, répond la tentation de cette chair qui saisit (et domine) les brillants cerveaux de l’académie.
D’un côté une œuvre d’auteur, publiée dans un format de « roman graphique » chez un éditeur « mainstream » ; de l’autre une œuvre pochade, publiée dans un format de « roman de gare » chez un éditeur alternatif. D’un côté une œuvre saluée par la critique[3] et couverte de prix[4], de l’autre un livre considéré avec indulgence, comme une parenthèse un rien honteuse mais distrayante (une face cachée, ou que l’on ne saurait voir), avant de revenir aux choses qui comptent.

Et pourtant, ce qui pourrait apparaître comme un grand écart incongru n’est peut-être qu’un lointain écho du premier livre signé par Bastien Vivès chez son grand éditeur, ce Elle(s) qui voyait le cœur d’un jeune homme (sans doute trop sympa pour son bien) balancer entre la svelte Charlotte et la (très) plantureuse Alice. A quelques années de distance, la couverture de cet ouvrage est étonamment évocatrice — entre les deux jeunes femmes qui dansent, Renaud-Bastien balance et ne sait que choisir. Et visiblement, aujourd’hui, il hésite encore…

Notes

  1. Seule entorse au parallélisme des récits, la digression que constitue ce passage surréaliste des Melons, où ce qui baignait jusque là dans l’ambiance atemporelle d’une campagne du début du XXe siècle, se retrouve confronté au monde moderne — dans un échange savoureux où les mots trahissent les uns et les autres. Les réalités dissonnent, avant de se séparer à nouveau, laissant les personnages retourner vers cette campagne archaïque, baignant dans une ambiance «vieille France», comme si le roman de gare devait forcément se décliner au passé antérieur — entre les minauderies galantes d’Aude Picault, et l’emphase pompidolienne d’Hugues Micol…
  2. C’est peut-être dans cette dimension que la scène incestueuse de la grange détonne par rapport au reste du récit : de victime passive et silencieuse, Magalie devient actrice et volontaire
  3. Mon Polina porte d’ailleurs ce sticker élogieux : « Bastien Vivès n’a pas seulement un talent fou : il a la grâce » – Le Point.
  4. Sélection Officielle au Festival d’Angoulême, Prix des libraires BD 2011, Grand prix de la critique BD 2012 et dBD Awards 2012 du meilleur dessin.
Humeur de en juin 2012
  • Loïc Massaïa

    personne n’a commenté cet article, donc je tiens à dire que je le trouve très pertinent !

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