Départements

de Jessie Bi

Si je vous dis : département, musée, bande dessinée ; vous me dites Angoulême en Charente et vous auriez tort. Depuis ce début de semaine et la reprise à droite et à gauche d’une dépêche AFP, ces mots peuvent désigner aussi un éventuel département consacré à la bande dessinée, au sein du centre Beaubourg.

Anticipation ? Peut-être. Cette hypothèse a été, en tout cas, formulée à la suite de l’annonce du don au musée d’art moderne, d’une planche originale de L’affaire Tournesol par Fanny Rodwell.[1] Cet acte généreux serait moins pour fêter le centenaire de la naissance d’Hergé,[2] que pour remercier le musée de sa superbe exposition d’il y a un an et demi, fêtant précisément le centenaire de la naissance du dessinateur belge.
Quelle que soit la réalité du projet,[3] il répond au moins à cette question : que faire de cette planche ?
Rappelons qu’une planche de bande dessinée se distingue d’un dessin préparatoire ou d’un dessin en soi (conçu comme tel, en tant qu’œuvre), en ce qu’elle est d’abord une étape. Pour tout auteur(e) de bande dessinée, le but est de voir son travail publié, reproduit, que ce soit sur papier ou sur écran. De ce fait, une planche de bande dessinée tient plus de la page d’un manuscrit d’écrivain, que du croquis préparatoire permettant de dégager une forme de sa gangue, pour construire des images.[4]
C’est par sa seule présence et les questions muséales qu’elle induit, que cette planche inaugure de fait un département dans le musée.

Le geste de la veuve Hergé est, bien évidement, aussi symbolique. L’auteur de L’Alph’art se retrouve maintenant avec certains des maîtres qu’il a admirés et collectionnés. Ce don institue donc aussi et de façon prestigieuse ce supplément qui fait déjà de cette œuvre une entité unique dans l’histoire de la bande dessinée.[5]

Cette annonce soulève aussi une autre question. Pourquoi, par exemple, ouvrir un département consacré à la bande dessinée alors qu’il existe un musée qui lui est dédié ? Les veuves d’écrivains donnent les manuscrits de leur mari à la Bibliothèque Nationale, non à des musées d’art moderne, pourquoi ne pas faire ce don au CNBDI ?
Lors de la rétrospective d’Hergé à Beaubourg, ce que personne n’a dit à l’époque, c’est que cette exposition n’aurait jamais pu être organisée par le CNBDI. Coincé quoi qu’il fasse dans sa Charente, cette institution reste, malgré toute sa valeur, la compétence et l’énergie de ses équipes, le musée du dernier week-end de Janvier.
Beaubourg a fourni un lieu qui manque, et répondu à une demande du public. Peut-il pour autant construire un département et une collection comme celle du CNBDI ? Non, dans la mesure où il s’agirait de repartir à zéro, de faire double emploi et de risquer de devenir un simple reliquaire prestigieux.[6]

Ce que pourrait par contre être ce département s’il se concrétise vraiment, c’est de devenir un moyen, un lieu, permettant de désenclaver collection et expositions d’une institution, parachutée par décentralisation abusive au nom de trois jours d’hiver euphoriques.
Beaubourg ouvre bientôt une antenne/vitrine à Metz, le CNBDI pourrait ouvrir la sienne à Beaubourg ou aux alentours, et trouver enfin cette audience qui n’a jamais su s’y déplacer plus d’une fois par an.

Notes

  1. D’après Tintin.com, il s’agit de « la page 12 de l’album ».
  2. Comme il a souvent été répété, à droite et à gauche alors qu’Hergé est né en 1907.
  3. Il semblerait pourtant que c’est un communiqué du musée lui-même qui a donné corps à cette hypothèse.
  4. Naturellement, il peut y avoir des croquis préparatoires pour construire les images d’une planche de bande dessinée, comme le montre parfaitement la dernière aventure de Tintin.
  5. Que renforce aussi le musée Hergé à Louvain-la-Neuve conçu par Christian de Portzamparc, qui devrait ouvrir ses portes en 2009.
  6. Un musée se consacrant à la bande dessinée ne peut pas uniquement s’intéresser aux originaux, il doit aussi être une bibliothèque par exemple.
Humeur de Jessie Bi en mai 2008
  • Christian Rosset

    Deux petites remarques: 1. Et les veufs d’écrivaines, ils font quoi? 2. Quant à la planche d’Hergé, pourquoi ne se trouverait-elle pas exposée, même solitaire, quelque part dans la collection du Musée (du côté de Pollock? Pas loin de Warhol? Dans une salle d’art graphique, en compagnie de dessinateurs figuratifs et narratifs?). Tout dépend si elle « tient le mur » ou non. Si elle se défend d’elle-même, à être ainsi montrée, accrochée (ou bien, posée dans une vitrine, avec des livres…). J’aimerais bien voir comment l’oeuvre d’Hergé va trouver sa place dans ce « milieu » sans devoir s’effondrer (devenir anecdotique). Mais, pour cela, L’affaire Tournesol est-il, parmi les albums de Tintin, le bon choix? S’il s’agit bien de la page 12, ce n’est pas terrible. Enfin, par principe, sortir la bande dessinée des cimaises (ou des placards) qui lui sont réservées, c’est plus que souhaitable: ce serait même un grand pas en avant.

    • Jessie Bi

      Je suis bien d’accord avec vous, et je souhaite que ces œuvres soient exposées et ne reste pas cantonnées à des départements au sens large. Il est certain aussi que leur confrontation avec des œuvres de natures différentes sera stimulante. Reste qu’exposer une planche sur une cimaise pose question, de la même manière qu’exposer la page d’un manuscrit, ou un croquis préparatoire. On peut évidement parfaitement l’envisager comme un fait plastique qui tient/tiendra le mur, mais on doit savoir aussi que ce n’était pas dans sa conception initiale contrairement à la grande majorité des autres œuvres exposées.
      Pour ce qui est des écrivains veufs tout le monde sait qu’ils détruisent les manuscrits de leurs épouses écrivaines, frustrés qu’ils sont de ne pas avoir été à la hauteur de ce monde macho. Pour les veufs d’auteuzes de bandes dessinées on manque encore de recul. ;)

      • Christian Rosset

        C’est sûr, on manque d’hercule… Quant à la tentation du feu purificateur, même Nabokov n’a pas réussi à se faire entendre, alors… Bien évidemment, on est d’accord. Il y a tout un travail à faire sur ce sujet (tenir le mur). Je suis dedans depuis un bon moment et j’espère que vous (et d’autres) allez ajouter quelques touches. Il y a parfois de bonnes surprises (les planches de Micol exposées en ce moment chez Super Héros tiennent – et pas qu’un peu). Ce n’est pas si courant. Donc, à quoi bon un cabinet de planches à Pompidou? Le hasard est meilleur maître. Après tout, le jeux de mains d’une Louise Bourgeois presque centenaire (et veuve!) qu’on peut voir actuellement au 3è étage est une excellente BD muette….

        • Jessie BI

          A peine au musée et déjà confrontée. La planche d’Hergé est actuellement exposée dans le Container zéro de Jean-Pierre Raynaud, à deux pas du cabinet d’arts graphiques où se trouvent justement « les mains » de Louise Bourgeois qui effectivement sont potentiellement une belle bande dessinée muette.

          L’impression que j’en garde est la perte « d’originalité ». Mise à distance de fait par l’œuvre de Raynaud, la planche d’Hergé pourrait être ici aussi bien une reproduction qu’un original. Le Container zéro fait comme ressortir son statut d’étape, d’instant zéro d’une chronologie entre un avant (conception) et un après (réalisation), que renforce le fait qu’elle soit suspendue au milieu de cet espace carrelé (et carré) plutôt qu’accrochée sur une paroi. Il y aussi cet écho graphique entre deux œuvres en noir et blanc, la structure jointive des carreaux qui deviennent des cases/planches, une planche composée de cases casée ici, etc.

          Bref, une bien belle idée que de la montrer/dévoiler là pour commencer.

          • S. du aaablog

            Effectivement, Dimanche j’ai pu constater que la planche d’Hergé n’avait pas de mur comme support, mais une autre œuvre.
            Ce qui en dit déjà beaucoup sur la croyance du Centre Pompidou dans la capacité de cette planche « à tenir le mur », pour reprendre la formule consacrée ici.
            D’après Vladimir, le container zéro est une œuvre un peu encombrante dont le centre n’a jamais su bien que faire. Ce qui veut bien en dire encore plus.
            Après, l’idée n’est pas idiote, c’est un support adéquat. Comme le souligne J.B., les structures se font des renvois, cases, planches, cases, idées de monde clos contenu dans un cadre et incapable d’en déborder, même les portes une fois ouvertes. vieille définition mais définition quand même. C’est bien « muséifiant ».

            Au final, une planche exposée dans un musée, je toujours trouvé ça passablement inintéressant. La planche offerte au centre est encore plus inintéressante, puisque franchement très banale. Et ce n’est pas très grave car, de toute les manières, seul Steve Austin peut en profiter, avec les cinq mètres de périmètre qui empêche quiconque de s’approcher.

          • Christian Rosset

            Oui, Tournesol, sale affaire… Bonne affaire pour Raynaud? Pas sûr. Enterrer Hergé dans un pot de fleur, peut-être… Enfin, ce qui est intéressant dans la bande dessinée, si on songe à l’inflation (dans le sens du monumentalisme) en cours dans les musées, c’est sa discrétion. Monumenta Hergé: pas à l’ordre du jour. Sinon, à propos de Monumenta, Richard Serra, c’est quand même plus jouissif que l’auteur de BD Sera (enfin pour moi, à chacun ses goûts, etc.). Quoi qu’il en soit, bonne idée d’aller se promener de temps en temps dans les salles du Pompidoléum.

          • Christian Rosset

            PS. Enfin, à me relire, je trouve tout ça un peu idiot (c’est à la mode, l’idiotie, et c’est contagieux). Au fond, on ne peut pas voir correctement les oeuvres aujourd’hui dans la plupart des musées, avec toutes ces mises en scène pompeuses et ces discours convenus et encombrants : quoi qu’il arrive, Hergé demeure – à sa place (qui est enviable). Les vraies familles, les vraies affinités, sont plus secrètes. Ce qui est montré (comme exemplairement ludique – ou signifiant?) cache des liens plus souterrains et plus essentiels. Difficile d’en parler. Pourtant, il faudrait. Désolé pour le jeu crétin sur les noms (que sera sera)…

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