Vues Ephémères – Juin 2012

de

«C’était un plaisir de parler avec vous, de parler avec l’auteur de cette si belle — j’allais dire bande dessinée, mais c’est plus, c’est un livre, un vrai livre.» Sans cette formule malheureuse de Kathleen Evin, le mois dernier, je n’aurais sans doute rien remarqué. Je n’aurais pas prêté attention à la présence — à l’omniprésence, presque — de François Schuiten sur les ondes, au cours de ce mois de juin.
Ainsi, après avoir été à l’honneur de L’humeur vagabonde sur France Inter le 23 mai, on a pu l’entendre dans l’émission Culture Vive sur RFI le 7 juin, puis invité à La Grande Table sur France Culture le 12, de retour sur France Inter dans La Librairie Francophone le 16, et enfin dans le 7-9 du Mouv le 19. A ces interventions radiophoniques, il faut rajouter la chronique de La Douce dans Un livre un jour sur France 3 le 23 mai, et une émission consacrée à François Schuiten dans Un monde de bulles sur Public Sénat le 1er juin.
On me dira qu’il n’y a là rien que de plus normal, qu’il s’agit simplement d’un plan de com’ bien orchestré, un auteur faisant la promotion de son dernier livre, voilà tout. Peut-être est-ce effectivement le cas.

Pourtant, je m’interroge. Le livre en question, La Douce, qui a en effet bénéficié d’une campagne de première classe (avec bande annonce, site dédié et journée de lancement), est disponible dans les rayons depuis… le 18 avril. Sur France Info, Jean-Christophe Ogier s’était d’ailleurs fendu d’une chronique dès le 29 avril. Sur un marché où les livres passent de moins en moins de temps sur les étals[1], deux mois, c’est presque une éternité — et donc beaucoup trop à attendre pour rentrer dans un «plan de com’». Au contraire, c’est sans doute presque naturellement que ce livre a trouvé résonnance auprès des journalistes, et se retrouve aujourd’hui aussi largement exposé.

Étonnamment, pourrait-on dire, il y est assez peu question de l’expérience de réalité augmentée que l’éditeur met largement en avant dans sa communication. A l’inverse, on s’attarde sur cette belle histoire, l’histoire d’un patrimoine que l’on ne laisserait pas mourir, sur ce conte évocateur d’une époque enveloppée d’une certaine nostalgie. On parle bien sûr de trains (ces trains qui nous ont bercés, comme un ancrage supplémentaire dans l’enfance, et donc dans le souvenir), et de cette locomotive que François Schuiten a pu approcher, caresser, chevaucher même. Enfin, on revient sur le dessin, si précis, si détaillé, si historiquement exact, gage visible de la qualité du livre et du travail de l’auteur.
Il y a quelque chose de rassurant dans tout cela — comme s’il s’agissait d’une belle histoire de l’oncle François, du genre que l’on raconte au coin du feu, loin de ces fictions délétères et anxiogènes. Et lorsque l’on en vient à évoquer, presque à regret, la réalité augmentée (les mots barbares d’«ordinateur» et de «webcam» venant briser cette douce rêverie de temps meilleurs), c’est pour aussitôt en atténuer l’aggressive modernité : il s’agit seulement de prêter un peu de vie à «la Douce», voire de lui redonner sa couleur…

Comme cela avait pu être le cas en son temps pour un Persepolis[2], le sujet du récit (et les valeurs qu’il évoque) finissent par cristalliser l’attention beaucoup plus que le récit lui-même, au point que l’on en devienne presque gêné par son simple état de bande dessinée — «mais c’est plus, c’est un livre, un vrai livre.» Espérons que la semaine prochaine, à l’occasion de son passage dans Ouvert la Nuit sur France Inter le 26 juin, Gilles Rochier saura attirer autant d’attention sur son magistral TMLP empreint de la vie des grandes cités. Mais malgré toutes les qualités de son message, je doute qu’il en sera de même.

Les sorties de juin 2012

  • George Akiyama – Anjin SanLe Lézard Noir
  • Ibn Al Rabin – Contribution à l’étude du léger brassement d’air au-dessus de l’abîmeAtrabile, Hors Collection
  • Ibn Al Rabin – Splendeurs et misères du verbeL’Association, collection Patte de Mouche
  • Alex Baladi – Cartes sur tableL’Association, collection Patte de Mouche
  • Benoît Barale – Les identités remarquablesPLG
  • Jimmy Beaulieu – Le temps des siestesLes Impressions Nouvelles
  • Eddie Campbell & Daren White – Le dramaturgeçà et là
  • Marion Fayolle – Le tableauMagnani
  • Godbout & Fournier – Red Ketchup Intégrale Volume 1 – La Pastèque
  • Golden Cosmos – En l’air : Une Histoire de l’AviationNoBrow
  • Pierre La Police – Science FootCornélius, Collection Delphine
  • Lomig – VacadabMoule à gaufres
  • Chloé Poizat – Bal de Tête - Cornélius, Collection Victor
  • Lewis Trondheim – Richard et les QuasarsL’Association, collection Patte de Mouche

Collectifs

  • 17X23 ShowcaseNoBrow
  • Cheval de quatre N°11 – Cheval de Quatre
  • La comète à quatre pattesL’Association, collection Patte de Mouche
  • NoBrow 7 : Brave New WorldNoBrow
  • Revoilà PopeyeOnapratut
  • Trait Papier – Un essai sur le dessin contemporainAtrabile / L’Apage

Essai

  • Julien Sévéon – Mamoru Oshii : Rêves, Nostalgie & RévolutionIMHO

Notes

  1. Le jargon désigne ce phénomène sous le terme de «rotation accrue», ou comment donner un tour positif à ce qui est à terme une forme d’appauvrissement sinon culturel, du moins éditorial.
  2. Ou, présentant peut-être encore plus de similarités, mais dans un autre domaine, Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain.
Humeur de en juin 2012
  • MtBrn

    Gilles Rochier a déjà été invité dans l’emission Ouvert la Nuit le 29 février, disponible sur le site de france inter. Bel entretien, on regrettera par contre l’éternelle réticence à utiliser ce terme de « bande dessinée ». On a droit à la quatrième minute à cette phrase magnifique, qui vous permettra à tous, ignorants, de savoir ce qu’est la bande dessinée, ou plutôt ce qu’elle n’est pas: « Quand c’est vraiment livre, on dit roman graphique, quand ça s’affranchit de tous les codes parait-il ».
     Bin oui, une bande dessinée c’est pas un livre, c’est autre chose, c’est un truc sympa, le compagnon des gamins et des constipés (je n’ai rien contre les gamins et les constipés, moi même il m’arrive parfois de… mais je m’égare). 
    Heureusement l’interview s’améliore par la suite, mais le terme dénigré ne sera plus employé, on lui préférera le prestigieux terme de « livre ». 
    La route est encore longue…

  • Eric B.

    « le sujet du récit (et les valeurs qu’il évoque) finissent par cristalliser l’attention beaucoup plus que le récit lui-même, au point que l’on en devienne presque gêné par son simple état de bande dessinée »
    Et pourtant… Malgré tout le respect qu’on peut devoir à François Schuiten, et malgré l’aspect rétro-futuriste fort séduisant de la 12.004, on a l’impression que l’auteur nous livre avec «La douce» un archétype de récit qu’il nous a déjà livré plusieurs fois. Ne songeons qu’à l’album «La tour» des Cités obscures, qui met aussi en scène comme personnage principal un vieil homme bourru qui s’obstine à vouloir préserver quelque chose en train de disparaître. Puis, un jeune personnage féminin survient, et d’une certaine manière pousse le personnage principal à agir, mais finit par se cantonner à un rôle décoratif et/ou érotique.

    Quelles valeurs sont donc évoquées ? La nostalgie, oui, mais d’un autre côté, le conservatisme et la réaction, et l’objectivation de la femme…

  • Élodie

    J’ai entendu l’interview de François Schuiten à La librairie francophone et devant l’accueil dithyrambique et l’évocation de cette nostalgie et de ce passé, je me suis fait un peu la même réflexion. Puis, je me suis dit que Schuiten, c’était comme Bourgeon : ils ont acquis des lettres de noblesse il y a fort longtemps et depuis ce sont des auteurs qu’on « ose » interviewer, c’est du « sérieux ».

    Et puis, ensuite, M. Schuiten a indiqué que sa Douce était associée à l’ouverture d’un futur musée des chemins de fer auquel il participe activement, alors au-delà de cette nostalgie et de ce conservatisme, ce battage médiatique rentrerait-il aussi dans le cadre d’une campagne de comm. pour ce futur musée?

    http://www.rtbf.be/info/regions/detail_un-musee-des-chemins-de-fer-bientot-a-la-gare-de-schaerbeek?id=7750612

    http://www.schaerbeek.irisnet.be/news/francois-schuiten-bien-chez-lui-rails

    http://ericplatteau.be/train-world-ou-un-opera-ferroviaire-a-schaerbeek-conversation-passionnante-avec-francois-schuiten/

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