Vues Ephémères – Mai 2012

de

Sur France Inter, mercredi soir, François Schuiten était invité dans l’émission «L’humeur vagabonde» à venir parler de son dernier ouvrage, 12 – La Douce. Pendant une heure, il fut question de cheminots et de locomotives, de dessin et de narration graphique, dans un échange si naturel qu’il ne serait venu à quiconque l’idée que la bande dessinée n’avait pas sa place ici. Pourtant, alors que l’entretien s’achevait, Kathleen Evin lâchait innocemment en guise de conclusion : «C’était un plaisir de parler avec vous, de parler avec l’auteur de cette si belle — j’allais dire bande dessinée, mais c’est plus, c’est un livre, un vrai livre.» Et l’illusion de voler en éclats.

Pour aussi regrettable que soit cette formulation malheureuse, il faut reconnaître qu’elle est assez symptômatique du rapport qu’entretiennent les grands médias vis-à-vis de la bande dessinée depuis des années. Si les uns ou les autres acceptent de reconnaître (et d’adouber) une poignée d’auteurs incontestables (tels Tardi, Bilal, Sfar, Taniguchi) ou d’œuvres incontournables (Maus ou Persepolis), leur discours fonctionne essentiellement sur un régime d’exception, par rapport à une norme qui serait forcément médiocre ou infantile. Comme si cette découverte heureuse d’une richesse insoupçonnée n’était pas suffisamment marquante pour remettre en question les idées reçues et tenaces entourant la bande dessinée.

Une bande dessinée, donc, ne serait pas un livre — et encore moins un «vrai» livre, dans cette hiérarchie implicite qui séparerait le bon grain (littéraire) de l’ivraie. Mais là où Kathleen Evin révélait presque par inadvertance cette vision des choses, d’autres font preuve de beaucoup moins de scrupules et n’hésitent pas à clamer haut et fort le dédain qu’ils peuvent avoir pour ce qui n’est, pour eux, qu’une sous-littérature. Bien que datant un peu (car publié en décembre 2010), le texte de Natacha Polony sur son blog du Figaro.fr constitue un bel exemple du genre.

«Personne pour s’étonner qu’une documentaliste puisse considérer Titeuf comme un «livre», et moins encore pour s’affliger qu’il fasse partie du catalogue d’une bibliothèque de collège.
Qu’on ne se méprenne pas. Il ne s’agit pas de dévaloriser la bande dessinée ou d’en nier le caractère créatif et artistique (je suis, pour ma part, grande lectrice d’Hugo Pratt, autant que de Fred ou Gotlib, ou encore François Bourgeon). Mais la bande dessinée n’a nul besoin de mensonge pour exister et pour se voir reconnue. Une bande dessinée n’est pas un livre parce qu’elle ne met pas en jeu les mêmes processus mentaux dans le cerveau de celui qui la lit.» (les mises en gras figurent dans le texte original)

On notera le procédé qui constitue à se livrer à une attaque en règle, pour aussitôt se défendre d’opérer pareille manœuvre … avant d’enfoncer à nouveau le clou. Si le reste de l’article s’attaque surtout à la littérature jeunesse (elle aussi responsable de mille maux), je ne peux m’empêcher de revenir sur cette phrase aux accents annociateurs d’apocalypse, qui donne néanmoins des clés sur ce que la chroniqueuse couche-tard considère comme constitutif des «vrais» livres : «Passée l’adolescence, ces jeunes ne lisent plus, ou restent à jamais figés dans la distraction régressive de l’«heroïc fantasy». Mais les livres qui leur parlent de l’Homme, de la société, du réel, ils ne les ouvriront jamais.»

Il n’est pas vraiment surprenant de retrouver ici cette question du rapport au réel — après tout, c’était l’un des arguments récurrents de la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et l’adolescence, qui s’insurgeait dans les années 50 contre la «démoralisation de la jeunesse». Or, «tout ce qui tend à désinsérer l’individu du cadre normal de son comportement peut être considéré comme étant de nature à le démoraliser» et de manière générale, une bande dessinée fantastique est «démoralisante pour les jeunes parce qu’elle méconnaît la réalité quotidienne».[1]

Faut-il trouver ici les raisons de la mise en avant d’une certaine «bande dessinée du réel» ? Depuis les stages de formation pour bibliothècaires et enseignants organisés par la CIBDI en 2011 à Angoulême jusqu’à l’édition 2012 du Festival de Bastia, en passant par la place accordée au reportage durant le dernier Festival d’Angoulême, ces tentatives de rattacher la bande dessinée à la réalité semblent relever d’une tentative de légitimation (non pas de l’ensemble du médium, mais d’une partie bien précise de sa production), loin des territoires moins honorables de la fiction.

Las — interrogé dans l’émission «Les Affranchis» en direct du Festival d’Angoulême (toujours sur France Inter), et bien que l’on ait auparavant longuement parlé des qualités de la bande dessinée du réel, Guy Delisle se voyait confronté à cette question désormais familière, dans la bouche d’Isabelle Giordano : «Pourquoi vous faites de la bande dessinée ? Finalement, vous pourriez très bien raconter cela dans un livre.»
Pas de doute, pour la reconnaissance (la vraie), il reste encore bien du travail…

Les sorties de mai 2012

  • François Ayroles – Moments Clés de l’AssociationL’Association
  • Anaïs Blondet – Je suis bourrée mais je t’aime quand mêmeOnapratut
  • Darryl Cunningham – Fables Scientifiquesçà et là
  • R. Crumb – La Crème de CrumbCornélius
  • El Diablo – En mode rétroMême pas mal
  • Les frères Guedin – Les frères Guedin N°3 – Charrette Editions
  • Henrik Lange – August Strindberg à l’usage des personnes pressées - çà et là
  • Frèd Langout – Une cuite sinon rienOnapratut
  • Madet – En chienMoule à gaufres
  • Phil – Mes chatsPoivre & sel
  • Radi – Monsieur Piche – Open barOnapratut
  • Martin Romero – Les fabuleuses chroniques d’une souris taciturneAtrabile
  • Roosevelt – Derfal le MagnifiqueLes éditions du Canard
  • Louis Roskosch – Leeroy et PopoNoBrow
  • Gaspard Ryelandt - Éclosion - L’employé du moi
  • Lucas Varela – Paolo Pinocchioéditions tan(ibis)
  • Ping Zhu – Le lac des cygnesNoBrow

Collectif

  • 6 pieds sous terre, l’animal a 20 ans6 pieds sous terre

Essais

  • Daniel Clowes – The Art of Daniel Clowes, Modern CartoonistAbrams
  • Mangapolis – La ville japonaise contemporaine dans le mangaLe Lézard Noir

 

Requiescat in Pace

  • Eddy Paape (91 ans), auteur belge, premier dessinateur des Belles Histoire de l’oncle Paul (sur des scénarios de Jean-Michel Charlier), co-créateur de Marc Dacier (avec Jean-Michel Charlier), et créateur de la série de science-fiction Luc Orient
  • Maurice Sendak (83 ans), auteur et illustrateur Américain, auteur en particulier de Where the Wild Things Are (Max et les maximonstres) et In the Night Kitchen (Cuisine de Nuit) ;
  • Josep Maria Berenguer (67 ans), fondateur des Ediciones La Cúpula et éditeur de la revue espagnole El Vibora

Notes

  1. Cf. le Compte rendu des travaux de la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et l’adolescence, Melun, Imprimerie Administrative, 1950.
Humeur de en mai 2012
  • IggyJOeDassin

    z’auriez pu mettre Sendak en RIP, tout de même!

  • http://www.facebook.com/maelrannou Maël Rannou

    Selon mes infos « Mes chats » de Phil ne devait finalement pas sortir. Il a été confirmé ? Si oui tant mieux, dommage qu’il n’ait pas eu le temps de le voir.

  • MaxNRV

     très bon article …et le pire dans le regard des grands médias sur la bd  souvent on oublie l’apport de la bd dans le médium qui est sacralisé à un niveau exagéré, le cinéma…et aussi lorsque l’on nous cause de l’art contemporain qui pour certains cas n’a ni queue ni tête on nous parle de grand Art alors qu’au final c’est de la M….
    Il n’y a rien ni dans sa forme ni dans son fond mais comme il faut rester open alors on sacralise les oeuvres contemporaines pour cacher les vrais prétextes , le marché de l’art , le pognon qu’il y a à se faire …belle hypocrisie chez les journalistes méprisant la bd…
     
    Et le rapport entre réel et fiction , imaginaire n’est qu’un prétexte pour les sans-imaginations de critiquer la bd …car ils sont ancrés dans leur priorité personnelle , leur regard étroit sur la société , et que c’est les histoires politiques , sociales , judiciaires , la réalité ennuyeuse qui devrait être plus importante ??…il est facile pour des journalistes installés dans leur confort financier et social de venir faire leur morale sur ce que doit être la culture , la bd en outre …lorsque l’on est dans une fange sociale ou l’on se débat on s’en cogne du réel , on le vit suffisamment et on n’a pas besoin de continuer à en explorer son injustice mais plutôt s’en évader…

    Le réel dans la littérature de toute manière est il vraiment réel ??
    C’est des conneries de frustrés de venir taper sur la tête de la bd pour la comparer au réel …comme si on nous disait que la photographie décrivait le réel alors qu’il y a  beaucoup de cas de mise en scène , de mensonges en photo …

    Les mots ont plus de valeur que les dessins en somme…seulement le dessin comme la musique ( à un niveau peut être moindre pour le dessin peut être) ont l’avantage de libérer l’esprit , d’arrêter de cogiter …
    En clair avant de dire des conneries , tourner sa langue dans sa bouche 7 sept fois et se demander pourquoi on méprise ???

  • http://elsie.canalblog.com/ elsia

    Allez, pour le plaisir et parce que c’est par ces petites précisions que l’on essaie de faire œuvre de pédagogie jour après jour…

    En exclusivité pour vous le Top 2 des questions les plus souvent posées au comptoir du département « Art – Bd – Illustration » de la médiathèque Malraux à Strasbourg (je crois qu’on a l’une des plus grosses collections de l’Est, avec un fonds de conservation d’albums en prime, bref la littérature illustrée pèse dans le bâtiment) : « Où sont les toilettes ? » bien sûr, et « On peut emprunter 8 livres, mais combien de BD ? », question à réponse simple et souriante certes, mais révélatrice « C’est 8 livres, quelle que soit la forme du livre… Les bandes dessinées, c’est des livres, vous savez ? »… On y croit, on se bat !

    Au tout début, on avait la question qui tue : « C’est où les vrais livres ? », mais ça s’est un peu calmé désormais :-)

  • anonyme

    Le réel, ouais, comme la pipe de Magritte… comme les sérigraphies de Warhol…
    Comme si les autres arts ne traitaient que du réel… Combien y a t-il de genres et de sous-genres en littérature et en cinéma ? Chaque auteurs de BD devrait se préparer la veille au soir dans son lit à ce genre de questions dévalorisantes et, une fois confronté à ce genre de questions, faire comme F. Neaud, répondre par un regard médusé, stupéfait, interloqué et retourner la question vers celui qui l’a posée, en lui demandant  » Pourquoi journaliste ?… et pas écrivain, poète ou philosophe ? « 

  • Badabhoum

    Je ne veux pas diminuer la qualité de l’article, pas plus que son argument central avec lequel je ne peux qu’acquiescer. Cela étant dit, je me demande s’il n’y pas une erreur d’interprétation avec la dernière citation d’Isabelle Giordano. Se pourrait-il que sa question n’ait rien de méprisant, mais qu’elle ait simplement demandé le pourquoi du choix du médium. « Pourquoi choisir celui-ci plutôt qu’un autre » m’apparaît légitime. Certes, le choix du terme « livre » pour embrasser la littérature-écrite-seulement-avec-des-mots n’est peut-être pas des plus adroit, mais ce n’est pas pour autant du mépris.

  • Al

    Vrai et faux… Parfois l’aspect graphique apporte peu de chose à l’univers du livre. C’est difficilement généralisable.
    Guy Delisle, ça se lit plus que ça se regarde…désolé
    Schuiten, ça se lit et ça se regarde (et ça se reregarde).
    Il y a une nuance.

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