Au pays des lignes

de

Portées par le dessin, beaucoup de bandes dessinées muettes naissent d’improvisations, d’une main laissée libre de chercher, de délinéer dans l’espace des possibles offerts par une feuille blanche. Ces parcours faisant trace, ils se donnent à suivre autant qu’à décrypter. Dans ces labyrinthes de traits bleus ou rouges, il suffit d’ajouter alors un personnage et donc un sujet, pour qu’il y aient des paysages à parcourir et que la nuance colorée devienne l’atout d’un tempérament. Lire les lignes de la main qui les a griffonnés, ne serait pas pour comprendre un avenir, mais bien cette étrange et universel devenir soi, entre chaleur et froideur.

Le personnage est un enfant. D’abord parce qu’il ne parle pas (son étymologie). Ensuite parce qu’il va devenir grand, et que cela passera par la découverte. Il s’agira pour lui de faire avec ces lignes dont il a perdu la véritable origine et qui se déploient paradoxalement comme à l’infini pour mieux le recentrer sur lui-même. Mais ce ne sera que par l’altérité qu’il deviendra un «je» nombril, un point central entre une jeune fille rouge et un jeune garçon jaune. La première partagera dès le début son chemin de découverte ; le second aussi, mais sera rencontré dans son débordement de couleur, un jaune hépatique rendant monstrueux ce minot[1], perdu dans ce monde bleu et rouge difficile à avaler.

L’humeur calmée, il s’agira d’avancer, de retrouver le foyer des origines, le point de départ à toute perspective. Ensemble ils parleront aussi pour la première véritable fois, dans ce langage fait d’images sachant évoluer entre contigüité et écart, et qui ne se manifeste qu’à trois (je, tu, il) quand il s’agit de conjuguer une action (verbe) collective.

Au bout de cette marche, de ce parcours, de cette quête qui s’ignore, jaune et rouge retrouveront leur «heimat». Mais bleu semblera pris dans son individualité révélée, ne pas chercher sa monochromie. Ultimement l’auteur interroge alors ses lecteurs : Est-ce la couleur de l’environnement qui détermine le tempérament ou pour le moins l’accord de ces individus ? Sont-ils vraiment eux-mêmes sans les autres ? Bleu finit par avoir le blues et pense à rouge, serait-elle de son genre ?
Par cette dernière pirouette, Victor Hussenot suggère que ce bleu, ce rouge, ce jaune d’un stylo, font des lignes moins déterminées par les gènes que par une façon d’être au monde, dans déterminer la surface.

Le pays des lignes n’est pas celui des couleurs. Quelles que soient celles-ci, un trait reste un trait. Ici, l’aplat de couleur surgit dans l’expression, celle brute de l’émotion qui métamorphose littéralement par exemple, ou bien celle plus policée et distanciée du langage dans l’argumentation d’un désir ou d’une représentation.
Enfin, ajoutons que les personnages sont tous en système de traits clos. Ils se distinguent bien du décor qui surgit ajouré du blanc. Cette différence suggère celle du temps et de son apprentissage. Un début et une fin visible ou envisageable, que de petites monades parcourent comme un paysage pour mieux se laisser insuffler par la temporalité de la conscience.
Si Au pays des lignes est une fausse improvisation (essentiellement suggérée par sa technique et la bichromie rouge bleu), l’auteur en joue, la confondant à son médium, pour exprimer le sans dessein, le délinéament fait conscience au fil de parcours et de rencontres.

Notes

  1. L’enfant s’est transformé en minotaure, donc en «minot-aure», en enfant monstre.
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Chroniqué par en avril 2014