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Gaza 1956. En marge de l’Histoire

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Gaza 1956. En marge de l’Histoire prolonge le travail que Joe Sacco a entamé en 1993 avec son Palestine.[1] Mais que ce soit par son format, sa taille ou son propos, ce nouveau livre semble toutefois constituer un projet plus ambitieux puisqu’il expose une investigation portant sur des faits vieux de plus de cinquante ans. Enquêtant dans une ville marquée par un programme de destruction de maisons palestiniennes, le narrateur tente en effet d’obtenir des informations sur des massacres de civils perpétrés en 1956 dans les villes de Khan Younis et de Rafah. S’intéresser à la première occupation d’une bande de Gaza qui était alors sous administration égyptienne, semble constituer pour Joe Sacco l’occasion de revenir à l’essence d’un conflit afin de mettre en perspective son actualité. «Pourquoi tu écris sur 56 ? C’est bien pire aujourd’hui, même mon père le dit» (p. 260), déclare un personnage palestinien tentant de démontrer au narrateur l’absurde de son entreprise. C’est pourtant celle-ci qui confère à ce livre son originalité et invite l’auteur à réviser tant les moyens que les fins de sa pratique de la bande dessinée.

«L’anti-Tintin»
Palestine se fixait en effet pour mission de faire publicité d’un état de guerre permanent, ainsi que le déclare le narrateur au début du premier tome : «Je vais remplir mon carnet de notes ! Je vais informer le monde de vos souffrances ! Surveillez votre librairie habituelle de bd…».[2] Constituant le personnage principal de sa propre bande dessinée, l’auteur se représente ainsi d’abord comme un reporter qui, arborant appareil photo en bandoulière, semble être prisonnier d’un rapport à l’image emprunté à la presse, c’est-à-dire cherchant avant tout à faire connaître les atroces conséquences d’un conflit armé. Cette position est assumée avec un malaise évident, lorsque, entraîné malgré lui dans l’hôpital de Naplouse, le narrateur est sommé de prendre des photos de blessés par balles posant en souriant et en se drapant d’un keffieh.[3] «Pour la Palestine !», déclare l’un des malades : les images de ces «blessures publiques et privées» sont ici représentées comme étant pleinement désirées, comme si elles conféraient une valeur et un sens à un ensemble de souffrances.

Gaza 1956 semble vouloir prendre ses distances avec cette posture de «Tintin» quelque peu naïf et désinvolte, car Joe Sacco s’y représente comme un personnage rompant avec toute sorte de facilité. Images et paroles ne naissent ici en aucun cas spontanément, mais sont le fruit d’un effort dont la représentation traverse le livre de part en part. D’où l’évocation d’une véritable lutte pour surmonter les obstacles permettant d’accéder à l’information, que ceux-ci relèvent de la peur («Ils vont lire votre livre et me faire comme à cet Allemand qu’ils ont ramené d’Argentine […]. Je vais finir comme Eichmann !», p. 72) ou de l’erreur («Je jure de n’arracher que les faits à notre prochaine fournée de témoins oculaires, aussi fragiles, aussi imparfaits soient-ils», p. 127). L’auteur a ainsi recours à sa formation de journaliste, bien plus que dans Palestine et dans les trois livres qu’il a consacrés à la Bosnie : le récit ne va ici pas de soi et reconstituer «56» relève d’une véritable méthode présentée dans une page où est montrée le gigantesque tableau qu’utilise le narrateur pour confronter les témoignages qu’il a pu recueillir (p. 211).

«Hey, Joe»
La volonté de mener une véritable enquête n’est pas sans conséquence, et semble notamment obliger Joe Sacco à revisiter le dispositif esthétique qu’il utilise depuis ses débuts en bande dessinée. La volonté de se représenter au sein du récit et de se constituer comme personnage principal de ses créations pose ainsi clairement problème. Elle permet, ainsi que l’auteur l’explique dans une éclairante conférence au Walker Art Center, d’établir une proximité avec le lecteur («Hey, Joe !») et d’affirmer le caractère subjectif d’un récit ayant pourtant vocation à traiter d’événements on ne peut plus dramatiques. Cette position, qui s’inscrit dans une certaine tradition journalistique (tel le «gonzo journalism» de Hunter S. Thompson qui opère sans cesse à la première personne et évoque les conditions de reportage au sein même du reportage), est-elle tenable lorsqu’il s’agit d’opérer «en marge de l’histoire», pour reprendre le sous-titre français de Gaza 1956 ?[4] Lorsqu’il s’agit de mener des recherches sur des faits n’étant avérés par aucune source officielle, enquête et subjectivité semblent ne pas faire bon ménage. D’où certainement la constante volonté de ne pas faire de l’auteur-narrateur-personnage le principal moteur de l’action : rarement seul, il est presque toujours accompagné de son collègue Abed et ne cesse d’arpenter Rafah en ruine, toquant à chaque porte à la recherche de renseignements.

 

Ce souci documentaire, la volonté de trouver une «vérité fondamentale» (p. 120), est également sensible au niveau du dessin puisque les témoins permettant au narrateur de progresser dans ses investigations apparaissent toujours de façon semblable : occupant toute une case, se présentant de face, cadrés au niveau des épaules, représentés avec une netteté de trait qui semble tenir de la photo d’identité. Ces vignettes omniprésentes, qui structurent tout le livre, n’apparaissent nullement dans Palestine : «56», et plus largement le fait de se plonger dans le passé, est ainsi l’occasion de compléter la véritable galerie de portrait que constitue depuis l’origine l’œuvre de Joe Sacco. À des visages empreints de désespoir, de colère, d’horreur ou de résignation viennent ainsi s’ajouter des facies représentant une mémoire. Nullement vecteur d’empathie, ceux-ci semblent avoir vocation à seulement livrer des faits et ce faisant à devenir l’instrument d’une justice que l’auteur se propose d’échafauder (comme à la page 213, dans laquelle six visages évoquant les mêmes faits se succèdent comme dans un tribunal).

Gaza Chaos
L’introduction de ces vignettes ne doit pas pour autant faire croire que Gaza 1956 constitue une bande dessinée répondant de bout en bout à d’intangibles règles de composition. Rien de tel en effet puisque Joe Sacco semble clairement adopter un étonnant parti-pris : celui du chaos, de l’enchevêtrement d’éléments graphiques et narratifs dont l’organisation n’a strictement rien d’évident. En témoigne d’abord le recours à une pléthore de découpages, les planches étant organisées de façon extrêmement diverse : la disposition des cases peut tantôt relever du «gaufrier» (comme à la page 297, où six cases de taille et teinte rigoureusement identique montrent la traversée nocturne de Rafah), de la «cascade» (telle la page 80 dans laquelle l’acte de guerre du chef d’état-major Moshe Dayan semble entraîner moult événements représentés sur fond de foule palestinienne), ou encore de «l’explosion» (comme à la page 195, où l’attaque d’un véhicule blindé semble faire voler en tous sens cases et récitatifs)… Comme dans Palestine, la volonté de retracer un conflit armé passe ici par une forme de virtuosité ; nous nous situons clairement aux antipodes d’œuvres comme Maus ou Gen d’Hiroshima, dans lesquelles un sujet également fort grave est traité sur le mode de la retenue.

On retrouve le même parti-pris au niveau de l’écrit : vecteur d’une histoire qu’il s’agit non de raconter mais de construire, celui-ci se présente sur le mode du fragment, comme autant d’extraits de témoignages qu’il est important de citer. Il s’agit d’accumuler des éléments permettant de reconstituer la trame d’événements, d’où une logique de l’empilement se situant aux antipodes des grands «placards» et longues explications qui structuraient Palestine. Phylactères et récitatifs se font courts, se réduisant volontiers à une seule et unique phrase ; et Joe Sacco semble clairement chercher à les multiplier, comme à la page 62 qui compte 21 zones de texte pour seulement quatre cases. L’écrit est ainsi l’instrument d’un lien qui relève de l’archive : nullement instrument de dialogues entre protagonistes, il prend avant tout la forme de monologues, tout le livre tournant autour de ces témoignages qu’il s’agit de recueillir puis de comparer afin de mettre en évidence des divergences que le narrateur se propose d’interroger plus avant.

Ce parti-pris du chaos constitue clairement une façon on ne peut plus judicieuse de traiter un sujet éminemment complexe et médiatisé, mais représente peut-être également une façon de poser le problème de la spécificité du «médium» qu’est la bande dessinée. Multiplier découpages et écrits permet en effet de prendre clairement ses distances avec un autre dispositif iconographique que Joe Sacco évoque dans la conférence que j’ai déjà citée : un photojournalisme qui a «le pouvoir de produire une image qui représente en quelque sorte un tout», de mettre au point des clichés qui «résument tout» (ma traduction). Or, Gaza 1956 est l’exemple même du livre qui ne cherche jamais à résumer, mais qui tend à l’inverse à démontrer qu’on ne peut reconstituer des lieux et des faits méconnus qu’en s’inscrivant dans une forme de complexité. À l’heure où les «bandes dessinées de reportage et d’actualité» se font sans cesse plus nombreuses, et venant d’un auteur qui fait clairement office de chef de file et aurait pu se contenter de remettre au goût du jour ses travaux antérieurs, semblable leçon vaut de l’or.

Notes

  1. Publié en français chez Vertige Graphic en un diptyque : Palestine : une nation occupée et Palestine : dans la bande de Gaza.
  2. Premier tome de l’édition française, p. 10.
  3. Ibid., p. 31-33.
  4. Idée déjà présente dans le titre original du livre, Footnotes in Gaza («Notes de bas de page à Gaza»).
Chroniqué par en février 2010

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