Le bus

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Dans l’univers de Paul Kirchner, prendre un bus peut embarquer le plus banal des businessmen dans le plus étonnant des voyages. Tel ce monsieur-tout-le monde, chauve et coincé, qui attend le bus en lisant le journal, à chaque page le lecteur a rendez-vous avec le bus pour un nouveau (s)trip.

Les éditions Tanibis font revivre ce comic strip mythique, en éditant, pour la première fois, l’intégralité des bandes parues initialement dans Heavy Metal au début des années 1980. Ce travail éditorial est d’autant plus méritoire qu’il a donné lieu à deux livres, l’un en version originale, l’autre en français. Mois après mois, le bus proposait aux lecteurs de nouvelles interprétations de situations types : l’attente, l’itinéraire, ou encore l’obligation de faire l’appoint. Trois éléments récurrents, le voyageur, le chauffeur et le bus, font sans cesse varier les conditions de leur rencontre inéluctable. Une fois la dynamique de répétition et de variation enclenchée, la mécanique du strip semble tourner en roue libre et tirer de ces situations répétitives et codées les contraintes les plus fructueuses pour plonger dans l’absurde.

Le bus induit donc un système qui se prête à sa mise en strips. Ainsi que le décrit Groensteen à propos de ce qu’il nomme le « système Schulz »[1], tout comic strip est une combinatoire qui fonctionne à plusieurs échelles. Il repose, d’une part, sur la reprise de situations archétypales propres au mode de fonctionnement d’un bus et sur leur dérivation vers un dénouement fantastique ou absurde. S’ajoute à cela la caractérisation des personnages récurrents qui servent de fil conducteur à l’ensemble des strips. Le bonhomme de classe moyenne endosse ainsi le rôle de spectateur qui se laisse emporter dans des voyages surréalistes. Progressivement, le chauffeur devient, quant à lui, une figure toute-puissante, sorte de démiurge qui peut créer des bus en série d’un coup de pinceau ou conduire ses passagers vers l’au-delà. Quant au bus, il est l’alpha et l’oméga de son univers et peut subir toutes les mutations possibles, faire dévier son itinéraire vers d’autres espace-temps et dévoiler les pensées de ses voyageurs.

Ce n’est sans doute pas un hasard si le véhicule ressemble à la version en trois dimensions d’un strip. On pourrait même penser que le numéro « 2233 », qui le rend identifiable parmi d’autres, est le chiffre de la composition du strip (deux fois trois cases, pour la plupart). Il redit les nombreux jeux visuels qui brisent les conventions de la perspective pour mettre en évidence ce monde de papier. Il met également en scène sa propre répétition par les jeux de symétrie et de brouillage spatiotemporel. Enfin, de même que le strip s’amuse à dévoiler l’envers du décor de sa propre création, il emploie également le langage de façon ludique : les panneaux et enseignes mêlent le prosaïque au métaphysique à travers des jeux de mots astucieusement restitués par la traduction spirituelle de Patrick Marcel.

En faisant du bus le protagoniste de cette série, Paul Kirchner manipule et met en évidence les mécanismes de son art. Le bus représente une habitude aussi quotidienne, aux États-Unis, que celle de lire les comic strips dans la presse. Sa temporalité est régie par la répétition et le retour cyclique à un point de départ. Décrire son itinéraire – « le bus suit un trajet précis, s’arrêtant souvent en des sites désignés » – fonctionne comme une mise en abyme de la lecture du strip.
Kirchner dialogue également avec la tradition du comic strip satirique. À travers lui on revisite les mythes fondateurs de l’Amérique contemporaine, l’histoire de la civilisation et la théorie de l’évolution. Il est tantôt arche de Noé, tantôt Titanic, ou bien métaphore de la bourgeoisie appelée à rejoindre la lutte des classes. En somme, ce vaisseau des temps modernes tourne en dérision la vie quotidienne de ses contemporains, notamment lorsqu’il est érigé en star ou en objet culte, omniprésent dans tous les espaces médiatiques et culturels.

Coïncidence intéressante, à la même époque, Carlos Trillo et Horacio Altuna inventaient également les histoires fantastiques vécues par un employé de bureau lorsqu’il se réfugiait dans l’un de lieux les plus prosaïques, à savoir les toilettes, dans la série Las Puertitas del Señor López. La ressemblance physique entre ces deux employés de bureau, petits, chauves et bedonnants, est frappante. Il y a quelque chose de commun dans leur façon de quitter la réalité en franchissant des seuils (porte des cabinets, portes du bus) qui sont autant de fenêtres ouvertes sur un monde imaginaire. Comme Le bus, Las Puertitas… était aussi un prétexte pour revisiter les fictions de genre et les mythes populaires. Les deux séries portaient un regard critique sur leur époque, société de consommation d’une part, autoritarisme militaire de l’autre.

Avec Le bus, Tanibis a savamment ressuscité un classique du genre dont on apprécie, à la fois, le graphisme de son époque et l’humour atemporel.

Notes

  1. Thierry Groensteen, « Le système Schulz », « Dossier Schulz », Les Cahiers de la bande dessinée, Grenoble, Éditions Glénat, nº 81, juin 1988, p. 88-113.
Site officiel de Tanibis
Chroniqué par en septembre 2012

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