Le Petit Guili

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Tout cela commence petit, et cela posera des problèmes si l’on ne grandit pas. Oui, grandir, dans cette liberté bornée à celle des autres qui s’offre à soi, même dans ce qu’elle peut offrir de plus ultime.

Léon le lion n’est pas bien grand, mais veut devenir roi par des promesses encore plus grandes. Couronné, il s’entoure de gorilles, se coupe du monde et de ses sujets, se croit devenu le plus grand et devient méchant. Despote sanguinaire, il ordonne entre autres méchancetés que tous les oiseaux aient les ailes brisées.
C’est d’une enfance aux ailes intactes, par un oisillon nommé Guili dont la taille minuscule est autant un salut qu’une preuve d’innocence et de fraîcheur enfantine,  que la couronne tombera. Cette fois le roi est nu de tout pouvoir sans son attribut doré. Offerte à d’autres têtes animales, l’auréole métallique qui soude les regards devient le révélateur des petits complexes devenant aussi vicieux que mesquins en se projetant d’une personne à une société par des lois imposées et normatives.
Si dans une monarchie absolue le roi gouverne par lui-même, Mario Ramos constate que sa majesté est surtout gouvernée par elle-même, au point de provoquer des catastrophes si elle se connait moins elle-même dans ses limites émancipatrices, que dans des petits défauts séquestrant, pensés à cacher plutôt qu’à dépasser.
La liberté de Guili est celle de penser. Le pouvoir est corrupteur pour tous ces animaux sans ailes, sans hauteur. Libertaire, il jettera la couronne dans l’océan, oubliant ou ne sachant que ses profondeurs sont aussi habitées…

Le petit Guili est une œuvre posthume. L’auteur s’est donné la mort par défenestration en décembre 2012. «C’est moi qui porte la main sur moi.» disait Jean Améry.[1] L’auteur de C’est moi le plus fort (2001) a fait le choix de la mort volontaire, de cette liberté ultime en se sachant animal sans aile, peut-être oiseau aux ailes brisées dans Un monde de cochon (2005).[2]
De par ce grand saut, l’extraordinaire image de Léon regardant la guerre de son balcon éclaboussé du sang de combattants hors cadre, acquiert aussi celui du résultat d’une chute, d’un drame personnel. Qui ou quoi a poussé l’auteur de cette hauteur ? Avant cette fin, pouvait-on imaginer qu’un auteur de livre jeunesse ne devienne pas grand-père ?

Au-delà, cet album était aussi un aboutissement plastique pour Mario Ramos. Les personnages et certains décors sont découpés, mise en place sur un papier principalement ivoire. Seules trois couleurs sont directement apposées, peintes sans être découpées : les saillies de sang sur le mur au dessous du balcon du roi, le ciel nocturne qui voit la mère de Guili devenir veuve et l’océan dans lequel son fils précipite la couronne. Une couleur de vie répandue entre celles de deux abîmes. L’album est comme un théâtre, avec des acteurs vus ailleurs dans toute l’œuvre, convoqués ici en ces pages pour porter une couronne autant qu’incarner une vision étriquée du possible. Là aussi, étrangement, leur succession, ce défilement dans la deuxième partie de l’ouvrage fait commémoration, bilan, anti-hommage. Tous se verront qualifiés de ridicules par l’oiseau.[3]

Quête d’absolue, absolutisme et démiurgie se confondent, s’interrogent dans un album tout «à la politesse du désespoir». On y retrouve condensées les grandes thématiques de l’auteur (interrogation des normes, de la différence, du pouvoir et du possible, etc.) qui aura ultimement  rejeté une forme de couronnement pour pousser dans ses limites la liberté de choix.

Notes

  1. Porter la main sur soi, Actes Sud, Arles, 1996, p.15.
  2. Après Léon, c’est sur un cochon que Guili dépose la couronne. Le programme du porc : «Se laver une fois par an est bien suffisant et j’exige qu’aux carnivores, on arrache toutes les dents.» Vivre et penser comme des cochons…
  3. Notons que tous ces animaux sont de genre masculins dans leur désignation : un cochon, un crocodile, un âne, etc. Il n’y a pas une girafe ou une vache par exemple. La force de Guili serait aussi d’être élevé (dans tous les sens du terme) par sa mère veuve.
Site officiel de L'Ecole des Loisirs
Chroniqué par en mars 2013

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