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Passage en douce (carnet d’errance)

de

Illustratrice et dessinatrice de bandes dessinées, Helena Klakocar V. est croate, mais ne le dit jamais. au printemps 1991 elle quitte Zagreb avec son mari et sa fille, et ils s’embarquent sur un petit catamaran pour quelques mois de cabotage sur les côtes adriatiques : de port en port, le croquis-minute pour les touristes leur permettra de survivre.

Mais au même moment la tension accumulée depuis des années se transforme en guerre ethnique, et la croisière de printemps devient peu à peu un exil maritime. Durant les semaines de navigation, la traversée de l’Adriatique, l’accueil à Corfou puis à Otrante, Helena tient un carnet de bord qui prend la forme d’un journal racontant la fuite — la fuite qui n’en est pas une, qui se découvre progressivement, qui réalise au fil des pages qu’elle est bien un exil de guerre et plus une villégiature prolongée.

Avec la violence des croquis et de leur sélection des épisodes racontés, Passage en douce détaille une année d’exil, de juin 1991 à mai 1992, pendant laquelle une petite famille prend conscience du basculement de sa vie et de son pays. Rencontrant d’autres exilés (albanais, serbes, croates), découvrant la méfiance et la tension qui croissent dans les îles de l’Adriatique, Helena et les siens apprennent la guerre et l’exil au quotidien, sans meurtres ni combats, et cette façon très humaine de ressentir les choses rend le constat horriblement simple : les hommes sont comme ça.

Le croquis pris sur le vif, rehaussé à l’encre et parfois au lavis, ne cherche pas l’effet de style mais l’effet de réel. Des esquisses de personnages, des décors inachevés ou inexistants, des membres à peine tracés, des visages sans nez ni bouche : tout contribue à suggérer le flou et la hâte qui saisit les exilés. Et dans le réalisme même de ce reportage se glissent aisément des choix symboliques d’autant plus puissants qu’ils sont rares : tel personnage agressif n’aura pour tout visage q’une traînée d’encre, tel autre ne sera qu’une bûche glissée dans un costume.

La liberté d’expression graphique, qui s’autorise tous les changements de style et de perspective, rend fascinante et attachante cette chronique d’une dérive européenne. Tout est dit, au fond, dans l’épisode central de la galerie d’art montée à Zagreb par Helena et ses amis, et fermée par le pouvoir pour cause de manque de crédits : dès ce moment, le glissement vers le nationalisme se produit.
Et c’est bien parce que l’histoire d’Helena est si proche que le carnet publié par Fréon est si fort : pas d’exotisme, pas de fresques, pas de grande scène. Le quotidien de notre décennie, peuplé de trajectoires brisées, de vies difficiles, de fuites. Une bande dessinée de l’exil, sans confort ni matériel ni visuel, pour une époque qui aura fait de cet exil son mot d’ordre.

Chroniqué par en juin 1999

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