Pouvoirpoint

de

« Alors comme ça, vous intégrez notre tout nouveau service “Communication, corpo-média & bonne ambiance” ? »

C’est vraisemblablement la première bande dessinée en solo de son auteur, que l’édition et la presse connaissent peut-être mieux pour son travail d’illustrateur. À croire qu’Erwann Surcouf a longuement ruminé dans son coin avant d’aboutir à cette ponte réjouissante. Un bonhomme de petite taille, le visage occulté dans un casque en hublot de machine à laver, s’embarque en tant que graphiste stagiaire sur une entreprise-vaisseau spatial faisant le trajet entre la Terre et la lointaine Nouméa-du-Centaure. Là, il doit faire des rencontres et ses preuves. En dire plus serait en dire trop. D’ailleurs, on avancerait dans la lecture de ces quelques 200 pages de bande dessinée en se contentant presque de ce pitch d’apparence léger.

« On est le dernier rempart contre l’exo-vermine »

Un monde post-apocalyptique, un vaisseau bondissant dans l’espace, des humains plus perchés que terre à terre dans la menace perpétuelle d’une invasion d’abominables « proximiens »… Certes, nous sommes bien dans de la science-fiction, un space opera rétrofuturiste évoquant ouvertement les heures de gloire de Star Trek et comparses. Mais à l’intérieur de ce cadre amoureusement geekesque, c’est un autre monde plus vaste qui vient curieusement s’articuler : le look des personnages, le mobilier, la machinerie, la musique[1], la langue — avec cette manie extrême(mement drôle) de tout franciser –, enfin tout le microcosme socioculturel du vaisseau Enterprise-2061 est tissé dans une France fantasmée, à la fois pop et bien-de-chez-nous située dans les années 1960 à 1980. Puis, à l’intérieur encore de cette sphère déjà hétéroclite et copieusement illustrée, de menus inserts nous ramènent judicieusement à notre XXIe siècle, voire à sa proche prospective. Ici, il faut souligner le génie des références et citations[2] presque superlatives d’Erwann Surcouf qui, tel Uderzo & Goscinny, s’amuse à les glisser dans le moindre interstice et à les parodier, jonglant habilement avec les différents univers et époques ainsi mobilisés, érigeant en système les décalages absurdes entre ceux-ci.

« Du vrai travail de plutonien ! Attention, j’ai rien contre les plutoniens… Je dis juste que… »

En lieu et place de la Gaule d’avant J.-C. — filons gaiement la référence aux deux compères –, la science-fiction de Pouvoirpoint ne se contente pas d’être le support de cette vaste plaisanterie et retrouve mine de rien sa fonction d’origine, celle de dénoncer ou du moins de relever, toujours par la parodie, les dérives de la société. Incarné de pied en cap par Enterprise-2061, un établissement qui semble tourner à vide et dont on ne comprend qu’à la fin la consternante raison d’être, le monde du travail est principalement dans le viseur. Tout y passe : jargon inepte « confusant », poncifs de machine à café, hypocrisie ambiante, place résolument ingrate du stagiaire — dont le milieu professionnel, qui est aussi celui de son auteur, n’est pas négligé –, de quoi portraiturer avec un certain réalisme grinçant un univers spécifique qui vient s’ajouter et se frotter à ceux déjà cités plus haut. À travers et au-delà de ce vaisseau sous cloche, Surcouf aborde les grandes questions d’hier et d’aujourd’hui, en mettant en scène une société beauf allègrement raciste, sexiste et compagnie, mais encore aseptisée et surveillée à la 1984, entretenue dans la peur d’un ennemi possiblement imaginaire ; mais aussi en citant sans coup férir la guerre à aléas nucléaires (L’Ami Ernest, manuel de bord édifiant façon Castors Juniors, recommande en cas d’attaque de « s’abriter sous une table, s’éloigner des hublots »), ou encore la guerre du Vietnam, invoquée dans une séance hallucinée de « team building » en réalité virtuelle. Bref, c’est tout un programme, et on ne voudrait pas en gâcher le meilleur.

« Vent solaire peu agité à agité, devenant fort… Risque de radiations ionisantes en soirée… »

Chargé par son armada de références à messages, Pouvoirpoint transpire le plaisir de son auteur. Du moins nous laisse-t-il parfois souffler pendant quelques moments de grâce : lorsque son personnage principal, un anonyme plutôt taiseux figé dans sa non-expression, médite sur l’apaisant ressac de la « météo cosmique », accompagne son hologramme d’amie au « dôme de la tranquillitude » ou croise les oraisons prophétiques d’Evariste, le machiniste poète, dont la mise en couleur rappelle les impressions mal repérées des vieux Journal de Mickey. On en oublierait presque de dire que l’ensemble est servi par un trait allégé et des couleurs funky dans le ton de son imaginaire historique ; par son rythme à chapitres chapeautés d’ellipses en flashforward ; par l’agilité avec laquelle sont alternés les points de vue et les découpages parfois explosés au gré des atmosphères psychédélique ici, de jeux vidéo has been çà ou simplement anxiogène là ; et enfin par une édition joliment léchée.

Comédie mauvais genre, goguenarde, politique, huis clos à suspense qui s’évapore tel un mirage en fin de parcours, récit initiatique qui dérape à scènes-clés d’anthologie, filon à références foutraque où chacun trouve son compte, Pouvoirpoint se lit et surtout se relit à merveille et, décidément, invite l’éventuel chroniqueur à d’interminables phrases et énumérations…

Notes

  1. Une place de choix lui est faite, avec un hommage particulier à la musique underground (« Bon, faut aimer le loboto-glam expérimental, pas vrai ? »), mais aussi à travers une véritable bande originale (pour le coup très geek) hébergée sur Bandcamp et accessible depuis un flashcode imprimé en fin de volume.
  2. Auxquelles on pourrait rajouter les quelques autocitations (« Müt !« ) et apparitions ponctuelles de « special guests » auteurs de bandes dessinées.
Site officiel de Erwann Surcouf
Site officiel de Vide Cocagne
Chroniqué par en septembre 2016

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