Showcase three

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Depuis 2003, l’éditeur montréalais Drawn & Quarterly offre une vitrine, un tremplin, à des auteurs leur semblant prometteurs avec une anthologie annuelle proprement nommée Showcase.
Cet espace de 96 pages ne reçoit pas plus de trois artistes,[1] donnant la possibilité de récits d’une trentaine de pages, en moyenne, et l’éventualité de la couleur mono ou quadrichromique. Pour sa livraison 2005, c’est Geneviève Elverum, Sammy Harkham et Matt Broersma qui ont eu les honneurs des feux de la rampe.
Sous nos contrées franchouillardes, c’est ce dernier qui est le plus connu car ici traduit et édité par FLBLB.[2] Sammy Harkham est lui connu de ceux guettant les anthologies d’indés états-uniennes comme étant le père de Kramers Ergot comptant à ce jour 5 numéros. Quant à Geneviève Elverum, qui signe aussi la couverture, elle sera connue de ceux ayant réussi à trouver en ce coin planétaire réchauffé par le gulfstream ses livres tous édités par L’Oie de Cravan, éditeur québécois comme elle.

Si Showcase reflète les choix de son éditeur — Chris Oliveiros — elle n’impose ou ne se construit autour d’aucune thématique. Tous les numéros sont certes sous-titrés «anthology of new illustrated fiction» ou «stories», mais les termes sont suffisamment vagues pour que cela ne puisse vraiment représenter un impératif éditorial. Les auteurs sont donc, avant toute chose, conviés à montrer le meilleur d’eux-mêmes dans des conditions éditoriales d’autant plus confortables que la majorité d’entre eux vient de la «small press».

C’est Geneviève Elverum qui signe le premier récit. Intitulé «We’re wolf !», c’est une sorte de délicate poésie graphique parlant de manière métaphorique de la dépression, du couple et de ses finalités étranges, peut-être indicibles, se perdant ou se confondant au labyrinthe ascensionnel d’un décor oppressant, chaotique et froid. Son récit se construit autour d’une relecture tangentielle de Tintin au Tibet, mais sans jamais tomber dans l’écueil de la citation. Elle utilise le langage de ce qui est cité, a été vécu par un auteur, dans ses mots et dans ses formes, pour mieux s’en emparer, s’en éloigner. Elle est Tchang, Tintin, le yéti, puis surtout elle est elle, lectrice et auteure, se constatant plus loup que singe dans ce curieux fil rouge évolutif que peut être une vie, la sienne par exemple. Comme Hergé, elle veut s’élever d’une gangue et doit se confronter au blanc dans son langage, le sien, aux couleurs légères et subtilement nuancées, avec toutes les libertés d’une bande dessinée actuelle s’appropriant son histoire pour mieux affronter le présent.

Le deuxième récit intitulé «Somersaulting» est signé David Harkham qui décrit des errances adolescentes estivales, aux périphéries de Los Angeles, affrontant une attente traduisant en durée l’aridité et la démesure horizontale de cette géographie urbanisée californienne.
Une énième errance d’ados, mais qui est ici racontée avec une acuité et un sens du rythme et du raccourci témoignant du talent de son auteur. Son dessin, la taille de ses cases et son récit font indéniablement penser à Chester Brown, mais moins à celui d’I never like you qu’à celui de Louis Riel. Harkham a le recul de l’observateur. Son récit n’est pas précisément autobiographique. Il n’y a pas cette sensibilité et cette émotion qui interviennent, ou peuvent intervenir, dans la retranscription de souvenirs. L’enjeu est plus distant mais gagne en atmosphère et en abstraction donnant une valeur littéraire au récit. Une richesse qui se traduit aussi dans une mise en couleur fascinante de simplicité, allant du jaune pisseux à l’orange délavé qui s’emparent de chaque case jusqu’au tréfonds des bulles.

Le dernier récit est d’un tout autre registre, mais d’une certaine manière, dans une vision panoramique fouillée de la bande dessinée actuelle, il se révèle judicieusement complémentaire. Matt Broersma élabore les aventures d’un certain Dr Frobisher, dans un Londres des années 20 où se rencontrent sur un scénario digne de Rivière des personnages tenant autant de Sfar que de Tardi. Sans être surprenante cette histoire se lit avec plaisir, mélangeant fantastique et espionnage avec honnêteté et apparaît beaucoup plus intéressante que les albums du même auteur chez FLBLB.

Au final, Showcase three est certainement la plus cohérente et la plus réussie des trois livraisons de cette anthologie, même si certains numéros étaient bien loins d’être sans perle.[3] Le volume quatre est annoncé pour juillet 2006. Si la clairvoyance des choix de Chris Oliveiros continue de se préciser de cette manière, il s’annonce alors sous les meilleurs auspices.

Notes

  1. Showcase one accueillait Kevin Huizenga (USA) et Nicolas Robel (Suisse) ; pour Showcase two, Pentti Otsamo (Finlande), Jeffrey Brown (USA) et Erik De Graaf (Pays-Bas).
  2. Hawaii et Le Grand Détour.
  3. Je pense en particulier à «Life during wartime» de Pentti Otsamo dans Showcase two.
Site officiel de Matt Broersma
Site officiel de Geneviève Elverum
Site officiel de Sammy Harkham
Chroniqué par en mai 2006

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