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Une histoire sans mots

de

Vingt-quatre heures de la vie d’un homme dans un quotidien de citadin et d’employé qui semble n’avoir ni lieu ni géographie. D’un point à un autre, d’une nécessité de se lever pour devoir travailler à l’autre, nous suivons dans les détails l’existence et la quotidienneté d’un homme «isotypique» dont la couleur fait le patronyme.

L’intérêt du livre tient au langage non-verbal utilisé, évitant rigoureusement tout système d’écriture, alphabétique ou idéographique, qui transposerait la parole. Son auteur, le plasticien Xu Bing, n’emploie que des logos, symboles, emblèmes, signes de ponctuation, emoticons et icones. S’il y a quasiment vingt ans, Cizo pratiquait déjà une même approche en neuvième chose en détournant les surgeons devenus pléthoriques et amnésiques, issus des travaux de Otto Neurah et Gerd Arntz pendant l’entre-deux guerre, l’artiste chinois lui donne une ampleur inédite, puisant sa force dans la novlangue globalisée du bonheur consumériste et publicitaire, amplifiée par les usages et les codes liés aux T.I.C..

Dans cette édition française, l’auteur utilise les structures de la phrase et des textes, pour une lecture horizontale et de gauche à droite, à la manière occidentale. Les signes de ponctuations sont gardés eux aussi. Certains, comme les parenthèses, peuvent se voir ajouter un embrayeur et se retrouvent ainsi avoir la fonction de bulles, avec le même rôle que dans les bandes dessinées, pour préciser et signifier un discours introspectif ou parlé.
Les différents icones, symboles, etc. remplacent des mots en étant d’autres signifiants. Il ne s’agit pas pour autant de rébus. Il n’y a pas l’ambition de révéler avec des images et par homophonie un langage parlé. Il s’agit bien d’un texte, aux codes/signes ponctués.

Si ce livre apparaîtra pour certains être du chinois, ils auront raison. Il est en mandarin contemporain, paré des idéogrammes de la modernité, d’une Chine toujours non démocratique, vivant certes ses trente glorieuses mais n’offrant au monde que l’idée du succès apparent d’un capitalisme optimisé par la dictature. Xu Bing[1] avait à la fin des années 80 produit une œuvre intitulée A Book from the Sky où il rendait illisible l’écriture idéographique chinoise. Si son nouveau livre semble  uniquement en France intitulé (ou plutôt sous-titré) Une histoire sans mots,[2] il est par l’auteur et partout ailleurs nommé A Book from the Ground. Point de départ et  point final, l’artiste conclut ainsi un cheminement de trois décennies, où apparait un rapport profondément lié à l’écriture chinoise, à ce qui fit son universalité dans l’empire du milieu[3].
En occident, on semble en faire principalement la lecture (et surtout une histoire) d’une sorte de preuve du triomphe, ou pour d’autres de la vacuité, d’un mode de vie et de son pidgin prononcé en «basic English», rarement perçu comme jargon de boutiquiers ou de ces nouveaux mandarins aux atours d’experts et de communicants. Pour certains, ce serait même la preuve de la victoire de l’individu dans un pays ayant commis le pêché du communisme.
Au-delà de ses différentes lectures, le livre de Xu Bing s’affirme d’un écho inattendu et très stimulant, en renouvelant ou prolongeant des problématiques approchées par la bande dessinée muette.[4]

Notes

  1. Désormais artiste contemporain chinois parmi les plus mondialement connu depuis différentes expositions à New-York.
  2. Il y aurait beaucoup à dire sur le choix de l’éditeur français de rajouter un titre à ce livre qui, à l’origine et en couverture pour le moins, n’avait ni auteur, ni titre. Si on en juge par les nombreux commentaires que cet ouvrage a suscité, nous sommes typiquement dans le cas de ces para-textes qui orientent la lecture d’un livre de nature non verbale. Cela rappelle d’une certaine manière le cas de Shaun Tan, il y a maintenant quelques années.
  3. D’après certains, on peut lire le chinois sans totalement parler cette langue, par exemple.
  4. Notons que l’auteur aurait eu l’idée de ce livre en 2003, après avoir vu sur un paquet de chewing-gum des dessins montrant comment les jeter après consommation. Une idée qui lui aura «collé aux semelles» si l’on en croit l’allusion p.25.
Site officiel de Grasset
Chroniqué par en janvier 2014

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