En attente d’une théorie, mirages

de

« Naître là, c’est éclater dans le vide » — Jean Duvignaud

Ouvrir « L’art invisible » de Scott McCloud, c’est s’ouvrir presque instantanément, avant même d’en avoir vraiment commencé la lecture, à une première question, une question plutôt embarrassante : mais pourquoi diable ce dessin est-il si laborieux, si lourd, si rigide ? Pourquoi est-il, en fait, si visiblement laid ? À quoi invite cette laideur ? Qu’abandonne-t-elle ? De quoi est-elle le signe ?
Ce serait une erreur de jugement de la croire fortuite, d’y voir une simple maladresse technique ; elle est la conséquence d’un choix théorique et d’une circonscription de l’espace théorique lui-même.
Elle désigne assez abruptement le dessin comme espace implicitement athéorique en nous invitant à un partage particulier : c’est une hiérarchie insidieuse qui suggère d’abdiquer, d’emblée, certaines de nos exigences plastiques, artistiques, pour une promesse de lecture instructive.
Nous sommes conviés à entamer la lecture par un mouvement qu’on voudrait d’indulgence mais qui, déjà, est un acquiescement théorique et éthique, avant même que n’en soient exposées les lignes de force. Ce partage des enjeux — ou plus exactement celui qui fait un enjeu d’une part et un détail de l’autre — est la première de toute ligne de force chez McCloud. Nous la faisons nôtre dès l’instant où nous laissons nous-mêmes de côté la médiocrité de ce dessin au profit d’une invitation à célébrer la bande dessinée comme art majeur, selon les propres termes de l’auteur.
Si le dessin de McCloud est aussi nettement laissé à une terne pédagogie illustrative, il y a une bonne raison à cela : McCloud ignore que le dessin existe comme mouvement propre, ou plus exactement il lui réfute cette autonomie. Il l’envisage comme un accident tolérable s’il est immédiatement récupéré, ordonné, remis en coupe par la prééminence de l’écriture, de ce qu’il appelle assez grossièrement le sens.
Et si du dessin il ne connait que l’assujettissement à une fin sémantique, comment pourrait-il imaginer que celui-ci invente, déploie, égare et rassemble ce que le discours serait bien impuissant à formuler ?

Sur cette impotence du dessin de Scott McCloud plane un silence gêné ; c’est la chose dont tous ses défenseurs semblent avoir décidé de ne pas parler, comme si ça n’avait aucune espèce d’importance. Mais ce silence tactique marque le début d’un assentiment doctrinal.

Il est nécessaire de montrer ce qui condamne à mes yeux le dessin de McCloud, pour qu’on ne voie pas dans cette condamnation une simple petite perfidie.
Hélas, toute extraction d’une case de ce livre pour la donner en exemple, on le verra, saute aux yeux également comme une perfidie…
Comme je n’avais que l’embarras du choix pour montrer ici un dessin monstrueux, j’ai décidé d’en choisir un qui soit à la fois monstrueux et stupide ; et non pas stupide selon les normes platoniciennes de McCloud (ce qui reviendrait pour lui à montrer un dessin véhiculant une idée stupide), non, non : un dessin stupide ; un dessin dont la stupidité soit substantiellement dessinée, un dessin idiot dans ses formes, dans la compréhension fautive qu’il trahit de l’activité dessin, de sa puissance, de ses moyens-mêmes.

Voici donc une voiture qui, selon son dessinateur, roule à 100 km/h. Regardez-la bien. Outre le fait qu’il s’agisse d’un profil égyptien, ce qui est probablement l’angle de vue le moins dynamique que l’on puisse imaginer pour donner une sensation de mouvement à quoi que ce soit, outre le fait que ce rigide profil ne roule pas mais vibre comme une corde de guitare, outre le fait que le dessinateur a l’idée judicieuse de contrecarrer le mouvement de gauche à droite de la voiture par un arbre qui en brise visuellement la course, eh bien ses roues voient se renforcer leur courbure par un trait appuyé du côté où la vitesse et le mouvement devraient la rendre diffuse ; et au cas où par distraction on corrigerait mentalement le tir en se disant que, raisonnablement, c’est bien en avant que ça roule, une voiture, à 100 km/h, McCloud a eu la bonne idée de doubler ce ratage, de l’assumer bien à fond par un fantôme de plomb un centimètre plus loin.
Dans de telles conditions, plus aucune chance que cette chose avance, à quelque vitesse que ce soit. Et ça, c’est un problème théorique. C’est un problème dans la théorie-même de l’auteur de L’art invisible, qui, nous le verrons est une théorie de l’adéquation efficace du signe au message. C’est un problème dans sa propre théorie du sens.

« L‘art invisible » ne se veut pas seulement une analyse des moyens que le dessin en bandes peut se donner pour créer ses propres règles narratives, pour inventer de nouvelles formes de narration, de nouvelles règles mimétiques. C’est une étude méthodique et une démonstration pratique.
Quel genre de leçon exactement sommes-nous censés tirer d’une telle vignette ? Eh bien nous sommes, devant elle comme tout au long de l’ouvrage, invités à corriger ce que nous voyons par le crible de ce que nous lisons ; nous faisons ainsi un bond de cinq siècles en arrière et nous sommes les étudiants en médecine devant lesquels on découpe un cadavre mais dont toute l’attention est tendue vers le discours en chaire du maître qui lit Galien. Et si les observations faites sur le corps découpé ont bien grand-peine à coïncider avec l’anatomie parfois fantaisiste de Galien, c’est le corps qu’on corrige et qu’on plie alors à sa description.

Tout au long de son livre, Scott McCloud brinqueballera LA bande dessinée de notion en notion, de définition en définition, de paradigme en paradigme, en conservant pour chacun d’entre eux des contours si indéterminés qu’il sera bien difficile de se rebiffer : comment s’opposer avec clarté à une tentative d’annexion dont on ne voit que très confusément, au fond, ce qu’elle annexe, et à quoi exactement elle annexe ? Ces champs s’avèreront souvent si indéterminés qu’ils opèreront d’étranges contorsions théoriques et se replieront sur eux-mêmes jusqu’à l’autodévoration.
Je tenterai dans ce texte, à chaque fois que se présentera une de ces annexions sous un prétexte méthodique quelconque, de mettre en évidence la définition que Scott McCloud fait de ce champ, explicitement ou non, et les implications critiques qui en découlent[1].

Notes

  1. La traduction française compliquera encore la situation en ajoutant des zones de confusion à un livre qui n’en avait vraiment pas besoin ; il en va ainsi du dessin humoristique qui traduit si mal les notions de comic ou de cartoon en y impliquant une visée narrative particulière, a priori absente des démonstrations de McCloud. Il y aurait probablement un enrichissant travail supplémentaire à faire autour de L’Art invisible, consacré aux effets théoriques spécifiques qui découlent chez les lecteurs français d’une lecture de la seule version traduite.
    On notera entre autres choses, dès la page 4, l’apparition d’un cadre descriptif particulier, celui du genre, qui traduit étrangement le mot medium. Peut-être une marotte narratologique française est-elle venue parasiter la vulgate sémioticienne anglo-saxonne ? Il est regrettable en effet que théorie et critique françaises de la bande dessinée s’engouffrent si régulièrement dans cette ornière typologique — Baetens (La Bd, un genre littéraire et pluriel), Groensteen (sur Töpffer), Grandaty (conférence avec Vanoli) jusqu’aux grosses machines éditoriales comme cet Art de la bande dessinée (Ory, Martin) «bilan de de l’histoire du genre» qui est sorti en septembre 2012 chez Citadelles & Mazenot…

    De quoi la bande dessinée pourrait-elle être un genre ? Si la notion de genre, qui s’est nettement élimée dans les domaines de l’écriture et plus encore dans celui de la peinture où elle a régné quatre siècles (La naissance des genres, Frédéric Elsig), elle est encore très présente dans celui de la bande dessinée, dans les discours sur elle ; mais on se demande bien de quel ensemble celle-ci pourrait être elle-même un genre ? En faire un genre, c’est l’assujettir à un ensemble supérieur, dont elle ne serait qu’une des catégories, un des types.
    Implicitement, l’on comprend bien qu’il s’agit d’un genre littéraire, qui ne présenterait sans doute des images que par son défaut d’être populaire (autre champ de détermination pour McCloud) ou son excès d’être expressif. Mais ceci en ferait alors un mode de l’écriture, et en aucun cas un genre.
    Mais la bande dessinée n’est pas un genre littéraire, qui serait disponible entre la science-fiction, le policier ou l’autobiographie dépressive. Elle est elle-même une discipline à part entière, dans laquelle on peut d’ailleurs s’évertuer à retrouver la même inutile série de catégories si cela nous chante, du porno maritime à l’épopée rimée. On y trouvera donc également la science-fiction, le policier ou l’autobiographie dépressive et la même quantité d’âneries qui ruminent la question de ce qui est littéraire ou pas.

Dossier de en janvier 2013
  • L.L. de Mars

    Il manque un truc essentiel à ce dossier, une mention que j’ai été assez goujat pour ne pas placer en envoi, en note, en annexe ou n’importe où dans ce foutu texte, peu importe où, mais qui devrait y figurer lisiblement : merci à Jérôme LeGlatin qui a eu la patience infinie de repasser par-dessus ce texte, de m’inviter à revoir ce qui était confus, à enlever ce qui alourdissait tout ça, à étayer ce qui était trop rapide, à comparer avec la version anglaise quand visiblement la traduction française était fautive. Que Dieu le bénisse, le cajôle, l’auréole, l’emplume, lui fasse la lecture, lui chante des hymnes, lui dessine un beau fauteuil confortable au paradis.

    • Zombi

      Scott MacCloud est typiquement américain, c’est-à-dire que tout ce qu’il touche doit nécessairement devenir une religion ou un objet de culte ; de là ses efforts aussi vains que démesurés pour tenter de donner une définition canonique ou dogmatique à la BD. Ce qui est amusant, c’est que c’est exactement la même tournure d’esprit dévote qui fait décréter à certain philosophe pontifiant (Finkielkraut) que la BD ne peut pas prétendre être un art comme xxx (ici vous inscrivez le nom de l’art que ledit philosophe préfère, et qui est probablement le bavardage le plus abstrait et inutile ou les meringues à la vanille que confectionnait sa mère quand il était gosse).
      Comme si telle ou telle variété d’expression artistique pouvait uniquement être qualifiée ou étudiée à travers l’objet qu’elle produit incidemment. Dans ce cas-là la production industrielle est le « top » de l’art, puisque c’est celle qui sort le moins des définitions et du cahier des charges préalable.
      Comme les artistes se moquent généralement de la reconnaissance sociale, bien plus utile à ceux dont c’est le métier de fourguer l’art, on se moque aussi que la bande-dessinée soit reconnue en tant qu’art.

  • Victor

    Que penser de cet article… malgré la critique sur le dessin de Mac cloud, ne nous à t’il pas à tous, fait comprendre des choses fondamentales quand nous débutions nos premières bande dessinée? Si le dessin ne fonctionne pas toujours dans ses exemples, il a quand même assez de force pour nous faire suivre son propo de manière claire et simple. On aura compris que le dessin de mac cloud n’est pas son point fort, peut-être est ce aussi pour cela qu’il n’est pas un grand dessinateur de comics. Mais il aura quand même compris des fonctionnement intrinsèque sur les systèmes de la bande dessinée et il aura eu la la bonne idée de les expliqué par la narration et les dessins. Il faut dire quand même que ce qui manque, souvent dans la théorie en bande dessinée c’est l’illustration des concepts en images. A t’on déjà vu des émissions critiques sur la peinture sans montrer aucune toile? Scott McCloud, reste un théoricien qui aura tout de même transmit des connaissance sur la bande dessinée, celles-ci auront été comprise par le plus grand nombre grace à l’alliance du dessin et du texte! Une bande dessinée théorique sur la bande dessinée, n’est ce pas un bon moyen? Lewis Trondheim et José Garcia aussi ont abordé la théorie sous cet angle. Je trouve ça un peu dommage de s’attaquer à son dessin d’une manière aussi dénigrante.

  • Lucas

    Merci pour ce pertinent article salutaire ! Je me suis toujours demandé pourquoi McCloud était pris au sérieux et la réponse me semble être simple, même moi je peux en témoigner : « L’art invisible » est quand même assez enthousiasmant à lire d’une manière purement ludico-poétique. Malgré ses carcans on retient tout de même le message ‘tout est possible’, il me semble. Le problème c’est que dès qu’on lit « Réinventer la bande desssinée », le message devient ‘toute BD est bien en soi parce que c’est une BD, faisons lire des BD sur le tennis aux tennismen pour qu’ils aiment la BD’. Ensuite, dans « L’art de la bande dessinée », c’est carrément ‘il faut être un dessinateur de studio pour faire de la BD, ce n’est pas ouvert à tout le monde’. Donc au final on s’aperçoit de la supercherie. Mais perso j’étais tombé dans le panneau à la base (certes son dessin est raide et laid mais j’en faisais curieusement abstraction, je me force souvent de toutes façons).

    • Lucas

      *oups, le dernier opus se nomme en français « Faire de la bande dessinée », merci de corriger

  • Philippe Capart

    Votre critique est très intéressant à des tas de points de vue (le concept de bande dessinée comme étant un média populaire (mass media) est un des gros cailloux dans la chaussure de McCloud). Je pense juste que répondre à une création (Understanding Comics) par une autre création serait plus constructif que de prendre son travail comme toile à votre réflexion. La dissection du corps « comics » par McCloud est à l’image de votre dissection de sa bande dessinée (et de son dessin). J’aurai beaucoup de plaisir à lire votre contre-proposition théorique autonome.

  • Big Ben

    Bien sûr Du9 n’a pas vocation à présenter une pensée unilatérale, mais il est tout de même amusant de lire ce que pensait le rédac’chef de « L’art invisible » il y a dix ans :
    http://www.du9.org/chronique/art-invisible-l/

    • C’était il y a dix ans, et ma position par rapport à ce livre a beaucoup changé — je me retrouve aujourd’hui plus dans la critique qu’en fait L.L. de Mars. Cependant, tu fais bien de remonter ce texte, qui montre combien il pouvait susciter d’enthousiasme à l’époque. Il est par contre dommage que l’on en soit restés là, comme si en dix ans il ne s’était rien pensé ou publié de nouveau (à part un deuxième volume au Système de la Bande Dessinée, qui mériterait un article à part entière).

  • Thierry Smolderen

    Cet essai me semble important, dans la mesure où LL De Mars) prend vraiment la peine de décortiquer bon nombre de présupposés théoriques bancals de « L’art invisible », en entrant dans le détail des affirmations de l’auteur. En particulier, j’apprécie et partage complètement sa critique très fine de la méthode réductrice de McCloud, qui mène inévitablement à l’académisme.

    Bref, tout ce qui procède, dans cet essai, d’une vraie analyse critique, c’est à dire d’une analyse fine adossée à des contre-arguments clairement formulés, est excellent et utile.

    Je partage aussi la perspective générale de l’auteur ; effectivement, tout modèle théorique visant à penser la bande dessinée doit pouvoir intégrer les frontières floues du domaine, sa géographie très morcelée et hétérogène ainsi que ses multiples devenirs possibles.

    Sur ce plan-là, cependant, l’auteur reste très vague dés il s’agit d’évoquer un contre-modèle théorique « ouvert' », susceptible de faire mieux que celui de McCloud (effectivement très fermé et scolaire). En franc-tireur, LL De Mars profite de toutes sortes de sommets un peu faciles (poésie, arts plastique, littérature, philosophie…) pour s’offrir de bons angles de tir sur la caravane McCloud… Ces différentes « positions » , malheureusement, sont loin de dessiner un axe théorique lisible et cohérent, et on est en droit de se demander si l’auteur a vraiment une conception (théorique) originale de la bande dessinée ou s’il y va à tâtons, partant du sentiment confus qu’il doit y avoir moyen de faire mieux…

    D’accord : on ne peut imaginer de modèle théorique utile qui ne soit pas ouvert; mais il ne suffit pas de dire ça et de vaguement se réclamer des beaux-arts et de la littérature pour faire un modèle théorique utile.

    Par ailleurs, je remarque que le texte de LL De Mars met en avant une opposition entre deux conceptions du dessin (le dessin purement dénotatif et utilitaire vs. le dessin relevant de l’expresion artistique) qui est déjà au cœur de la réflexion théorique de Töpffer (voir le chapitre « Où il est question de petits bonshommes » de Réflexions et menus propos d’un peintre genevois ). Töpffer est cependant plus subtil, dans la mesure où il parvient à faire jouer cette opposition dans le champ d’un dessin schématique et diagrammatique, là où De Mars a manifestement du mal à donner quelque valeur à ce champ, pourtant fondamental pour la bande dessinée et le dessin humoristique.

    Parlant du graffiti et du dessin d’enfant, Töpffer note qu’il y a « petits bonshommes et petits bonshommes » : certains dessins d’enfants sont « imitatifs, purement imitatifs […]. En vertu justement de cette lacune de conception artistique, qui est le détriment de leur esprit, ils ne voient et ils ne comprennent, du soldat par exemple, que son uniforme: les rangées de boutons, l’épaulette, le pompon, les signes distinctifs de corps, de régiment, de compagnie.[…] Ces petits bonshommes-là procèdent donc du pur instinct d’imitation, si l’on veut, et encore d’imitation restreinte aux signes extérieurs d’organisation, de règle, de mesure, de division, bien plus que d’imitation réelle, sensible, expressive de l’objet. […] Mais il y a petits bonshommes et petits bonshommes. J’en ai rencontré […] qui, tout gauches et mal tracés qu’ils sont, reflètent vivement à côté de l’intention imitative, l’intention de pensée, à tel poinr que cette dernière y est toujours, à cause même de l’ignorance graphique du dessinateur, infiniment plus marquée et réussie que la première. En effet, pendant qu’on ne voit que des membres à peine reconnaissables considérés un à un, un visage fabuleux, une panse mal bâtie et deux quilles de jambes, on discerne néanmoins et d’emblée, une intention voulue d’attitude, des traces non équivoques de vie: des signes d’expression morale, des symptômes d’ordonnance et d’unité, des marques surtout de liberté créatrice qui prévalent hautement par-dessus le servage d’imitation. » (pp 258-259).

    Je ne vois pas ce que la critique de De Mars apporte de véritablement nouveau par rapport à ce texte écrit à la fin des années 1830. Ce que Töpffer dit du dessin purement « imitatif »i s’applique parfaitement à l’approche graphique et théorique de McCloud, sans qu’il soit besoin d’en changer une virgule.

    … Ce qui soulève d’ailleurs pas mal de questions car l’horizon philosophique dans lequel s’inscrit Töpffer est très daté (romantisme, humanisme, anti-matérialisme — Töpffer est contre les Lumières, contre le progrès et l’industrie, contre toute conception « rationnelle » du beau en art).

    Il faut surtout souligner que Töpffer a une conception parfaitement explicite et cohérente de ce qui est artistique et de ce qui ne l’est pas, conception qui situe l’art dans le champ d’une pensée expressive vivante et libre, que Töpffer oppose, de manière très argumentée, au champ de la pensée rationnelle (celle qui, à la manière de McCloud, compte les boutons sur l’uniforme du soldat).

    On peut donc s’étonner qu’il soit possible aujourd’hui de reconduire, comme le fait De Mars, exactement le même contraste töpfferien entre « petits bonshommes purement imitatifs » et « petits bonshommes portant des traces non équivoques de vie », dans une opposition qui brouille malheureusement quelque peu l’approche du deuxième terme (celui du dessin comme production artistique).

    Au 20e siècle l’art du dessin, largement influencé par la tradition humoristique, a suivi la voie indiquée par Töpffer et basculé du côté du graffiti et du dessin d’enfant. Mais alors que la conception de Töpffer est parfaitement cohérente, philosophiquement (ce qui fait l’art, c’est l’unité spirituelle de l’artiste, la simultanéité de sa vision qui embrasse toutes les parties de l’œuvre à la fois, la liberté de sa pensée et de son geste qui ne se laissent assujettir par aucun esprit de système), le critique moderne a tendance à traiter du dessin à vocation artistique comme s’il touchait une limite du pensable, frisant les limites de l’ineffable (on retrouve cette tendance exaltée dans le texte de De Mars).

    Ce qui est peut-être si difficile à penser, aujourd’hui c’est le fait que ce que nous reconnaissons immédiatement — instinctivement – comme artistique (vs. académique) dans un dessin correspond en tout point à la conception d’un Töpffer, humaniste du 19e siècle, pénétré du génie de Rabelais, Montaigne, Cervantès et Shakespeare et grand nostalgique de l’ut pictura poesis, s’exprimant en réaction contre le progrès industriel, et qui a intégré bon nombre des vues du premier Romantisme. Autrement dit, nous appliquons à peu près les mêmes catégories de jugement, mais nous sommes aujourd’hui incapables de les justifier sinon par le recours à une sorte de limite, de frontière relevant de l’indicible.

    Il faut dire que le « fil » historique qui relie la conception töpfferienne à la nôtre a été mille fois brisé par les différentes ruptures artistiques (Cubisme, Bauhaus, Surréalisme, Pop Art…), tandis que l’un des grands moteurs de la modernité (le dessin humoristique) a continué à tourner sans trop d’à-coups, permettant à l’art du 20e siècle de se ressourcer mille fois au même courant souterrain sans jamais s’interroger réellement sur ce qui faisait tourner ce moteur… Mais ici, bien sûr, je fais intervenir une dimension à laquelle le texte de De Mars ne touche absolument pas (ce qui est parfaitement son droit) – la dimension historique.

  • Bonsoir M. de Mars,

    J’ai lu (trop) rapidement votre texte il y a quelques jours, mais avec intérêt. Une seconde et une troisième lecture serait assurément nécessaires, mais je ne suis pas un adepte des longues lectures sur le Web. On ne peut pas annoter, griffonner dans la marge, etc. Et la fonction d’impression de du9 n’a jamais vraiment fonctionné sur mon Mac. Bref.

    Une chose me frappe dans vos remarques que vous portez contre les travaux de McCloud (remarques que je trouve fort virulentes, inutilement à mon avis : on se demande pourquoi vous lui en voulez tant). Alors que vous semblez attendre une plus grande considération du dessin, tant dans sa pratique (par l’artiste) que dans la réflexion qui s’y attache (par le chercheur, McCloud dans les deux cas en l’occurrence), il me semble que vous occultez un fait : c’est que McCloud s’exprime précisément par le dessin, la bande dessinée plus exactement.

    Or, à mon sens, c’est certainement un des aspects les plus notables du travail de McCloud que d’avoir montré qu’on pouvait parler de théorie de la bande dessinée en bande dessinée. De l’avoir montré en le faisant. Et ce n’est peut-être pas pour rien dans le succès qu’il a rencontré.

    J’écrivais justement à un autre de mes interlocuteurs que la possibilité de ce discours n’est pas sans rapport avec celle de l’autobiographie (Neaud, Spiegelman), du reportage (Sacco) et ainsi de suite. Il s’est trouvé qu’à la charnière des années quatre-vingt dix, on a compris qu’on pouvait tenir avec la bande dessinée bien d’autres discours que le seul récit, c’est-à-dire que la bande dessinée se prêtait très bien à d’autres choses que la narration.

    En la matière, le travail de McCloud est un modèle du genre, quand bien même on en contesterait les conclusions.

    Ce qui me frappe précisément, c’est qu’alors que vous attendez une intelligence plus aigüe du dessin, probablement à juste titre, vous choisissez de vous exprimer exclusivement avec des mots pour contester le travail d’un autre artiste qui, lui, s’est attaché à pratiquer le dessin et la bande dessinée pour développer son propos.

    Et ceci alors même que vous expliquez qu’il est parfaitement possible de le faire en dessinant. Et donc, j’aurai envie de vous mettre au défis (en toute cordialité, rien d’agressif soyez-en certain) : à quand votre critique de McCloud en images ?

    Et, qui sait, peut-être aurez-vous alors moins de lecteurs à se plaindre des difficultés de votre texte ?

    Avec mes remerciements pour votre long papier et votre lecture de mes fantaisies.

  • aedail

    Bonjour,
    Je ne suis pas professionnelle, je dessine en amateur depuis 3 ans, et l’ouvrage de Mr McCloud m’a beaucoup aidé à mieux penser la construction de mes BD. Surtout « faire de la bande dessinée » que j’ai lu avec beaucoup de facilité alors que je lutte habituellement pour lire les ouvrages théoriques en entier. Ce sont surtout les seuls que j’ai pu trouver avec autant d’informations précises, simples et variés sur la construction d’une BD. Ce n’est que mon humble avis mais ces livres sont vraiment très enrichissants quand on a peu de connaissances, et ils n’ont peut être pas d’autres prétentions. Je n’ai pas pu comprendre en détail cet article car il m’aurait fallu relire les phrases une ou deux fois de plus pour bien en saisir le sens, mais la véhémence qu’il dégage me parait bien injuste, notamment concernant les dessins dont le but n’est pas d’être « beau » mais d’expliquer de manière simple un cour théorique, en s’adressant au plus large publique, sans décourager ceux qui ne sont pas des virtuoses du dessins. En cela il remplit parfaitement sa fonction.