En attente d’une théorie, mirages

de

« Naître là, c’est éclater dans le vide » — Jean Duvignaud

Ouvrir « L’art invisible » de Scott McCloud, c’est s’ouvrir presque instantanément, avant même d’en avoir vraiment commencé la lecture, à une première question, une question plutôt embarrassante : mais pourquoi diable ce dessin est-il si laborieux, si lourd, si rigide ? Pourquoi est-il, en fait, si visiblement laid ? À quoi invite cette laideur ? Qu’abandonne-t-elle ? De quoi est-elle le signe ?
Ce serait une erreur de jugement de la croire fortuite, d’y voir une simple maladresse technique ; elle est la conséquence d’un choix théorique et d’une circonscription de l’espace théorique lui-même.
Elle désigne assez abruptement le dessin comme espace implicitement athéorique en nous invitant à un partage particulier : c’est une hiérarchie insidieuse qui suggère d’abdiquer, d’emblée, certaines de nos exigences plastiques, artistiques, pour une promesse de lecture instructive.
Nous sommes conviés à entamer la lecture par un mouvement qu’on voudrait d’indulgence mais qui, déjà, est un acquiescement théorique et éthique, avant même que n’en soient exposées les lignes de force. Ce partage des enjeux — ou plus exactement celui qui fait un enjeu d’une part et un détail de l’autre — est la première de toute ligne de force chez McCloud. Nous la faisons nôtre dès l’instant où nous laissons nous-mêmes de côté la médiocrité de ce dessin au profit d’une invitation à célébrer la bande dessinée comme art majeur, selon les propres termes de l’auteur.
Si le dessin de McCloud est aussi nettement laissé à une terne pédagogie illustrative, il y a une bonne raison à cela : McCloud ignore que le dessin existe comme mouvement propre, ou plus exactement il lui réfute cette autonomie. Il l’envisage comme un accident tolérable s’il est immédiatement récupéré, ordonné, remis en coupe par la prééminence de l’écriture, de ce qu’il appelle assez grossièrement le sens.
Et si du dessin il ne connait que l’assujettissement à une fin sémantique, comment pourrait-il imaginer que celui-ci invente, déploie, égare et rassemble ce que le discours serait bien impuissant à formuler ?

Sur cette impotence du dessin de Scott McCloud plane un silence gêné ; c’est la chose dont tous ses défenseurs semblent avoir décidé de ne pas parler, comme si ça n’avait aucune espèce d’importance. Mais ce silence tactique marque le début d’un assentiment doctrinal.

Il est nécessaire de montrer ce qui condamne à mes yeux le dessin de McCloud, pour qu’on ne voie pas dans cette condamnation une simple petite perfidie.
Hélas, toute extraction d’une case de ce livre pour la donner en exemple, on le verra, saute aux yeux également comme une perfidie…
Comme je n’avais que l’embarras du choix pour montrer ici un dessin monstrueux, j’ai décidé d’en choisir un qui soit à la fois monstrueux et stupide ; et non pas stupide selon les normes platoniciennes de McCloud (ce qui reviendrait pour lui à montrer un dessin véhiculant une idée stupide), non, non : un dessin stupide ; un dessin dont la stupidité soit substantiellement dessinée, un dessin idiot dans ses formes, dans la compréhension fautive qu’il trahit de l’activité dessin, de sa puissance, de ses moyens-mêmes.

Voici donc une voiture qui, selon son dessinateur, roule à 100 km/h. Regardez-la bien. Outre le fait qu’il s’agisse d’un profil égyptien, ce qui est probablement l’angle de vue le moins dynamique que l’on puisse imaginer pour donner une sensation de mouvement à quoi que ce soit, outre le fait que ce rigide profil ne roule pas mais vibre comme une corde de guitare, outre le fait que le dessinateur a l’idée judicieuse de contrecarrer le mouvement de gauche à droite de la voiture par un arbre qui en brise visuellement la course, eh bien ses roues voient se renforcer leur courbure par un trait appuyé du côté où la vitesse et le mouvement devraient la rendre diffuse ; et au cas où par distraction on corrigerait mentalement le tir en se disant que, raisonnablement, c’est bien en avant que ça roule, une voiture, à 100 km/h, McCloud a eu la bonne idée de doubler ce ratage, de l’assumer bien à fond par un fantôme de plomb un centimètre plus loin.
Dans de telles conditions, plus aucune chance que cette chose avance, à quelque vitesse que ce soit. Et ça, c’est un problème théorique. C’est un problème dans la théorie-même de l’auteur de L’art invisible, qui, nous le verrons est une théorie de l’adéquation efficace du signe au message. C’est un problème dans sa propre théorie du sens.

« L‘art invisible » ne se veut pas seulement une analyse des moyens que le dessin en bandes peut se donner pour créer ses propres règles narratives, pour inventer de nouvelles formes de narration, de nouvelles règles mimétiques. C’est une étude méthodique et une démonstration pratique.
Quel genre de leçon exactement sommes-nous censés tirer d’une telle vignette ? Eh bien nous sommes, devant elle comme tout au long de l’ouvrage, invités à corriger ce que nous voyons par le crible de ce que nous lisons ; nous faisons ainsi un bond de cinq siècles en arrière et nous sommes les étudiants en médecine devant lesquels on découpe un cadavre mais dont toute l’attention est tendue vers le discours en chaire du maître qui lit Galien. Et si les observations faites sur le corps découpé ont bien grand-peine à coïncider avec l’anatomie parfois fantaisiste de Galien, c’est le corps qu’on corrige et qu’on plie alors à sa description.

Tout au long de son livre, Scott McCloud brinqueballera LA bande dessinée de notion en notion, de définition en définition, de paradigme en paradigme, en conservant pour chacun d’entre eux des contours si indéterminés qu’il sera bien difficile de se rebiffer : comment s’opposer avec clarté à une tentative d’annexion dont on ne voit que très confusément, au fond, ce qu’elle annexe, et à quoi exactement elle annexe ? Ces champs s’avèreront souvent si indéterminés qu’ils opèreront d’étranges contorsions théoriques et se replieront sur eux-mêmes jusqu’à l’autodévoration.
Je tenterai dans ce texte, à chaque fois que se présentera une de ces annexions sous un prétexte méthodique quelconque, de mettre en évidence la définition que Scott McCloud fait de ce champ, explicitement ou non, et les implications critiques qui en découlent[1].

Notes

  1. La traduction française compliquera encore la situation en ajoutant des zones de confusion à un livre qui n’en avait vraiment pas besoin ; il en va ainsi du dessin humoristique qui traduit si mal les notions de comic ou de cartoon en y impliquant une visée narrative particulière, a priori absente des démonstrations de McCloud. Il y aurait probablement un enrichissant travail supplémentaire à faire autour de L’Art invisible, consacré aux effets théoriques spécifiques qui découlent chez les lecteurs français d’une lecture de la seule version traduite.
    On notera entre autres choses, dès la page 4, l’apparition d’un cadre descriptif particulier, celui du genre, qui traduit étrangement le mot medium. Peut-être une marotte narratologique française est-elle venue parasiter la vulgate sémioticienne anglo-saxonne ? Il est regrettable en effet que théorie et critique françaises de la bande dessinée s’engouffrent si régulièrement dans cette ornière typologique — Baetens (La Bd, un genre littéraire et pluriel), Groensteen (sur Töpffer), Grandaty (conférence avec Vanoli) jusqu’aux grosses machines éditoriales comme cet Art de la bande dessinée (Ory, Martin) «bilan de de l’histoire du genre» qui est sorti en septembre 2012 chez Citadelles & Mazenot…

    De quoi la bande dessinée pourrait-elle être un genre ? Si la notion de genre, qui s’est nettement élimée dans les domaines de l’écriture et plus encore dans celui de la peinture où elle a régné quatre siècles (La naissance des genres, Frédéric Elsig), elle est encore très présente dans celui de la bande dessinée, dans les discours sur elle ; mais on se demande bien de quel ensemble celle-ci pourrait être elle-même un genre ? En faire un genre, c’est l’assujettir à un ensemble supérieur, dont elle ne serait qu’une des catégories, un des types.
    Implicitement, l’on comprend bien qu’il s’agit d’un genre littéraire, qui ne présenterait sans doute des images que par son défaut d’être populaire (autre champ de détermination pour McCloud) ou son excès d’être expressif. Mais ceci en ferait alors un mode de l’écriture, et en aucun cas un genre.
    Mais la bande dessinée n’est pas un genre littéraire, qui serait disponible entre la science-fiction, le policier ou l’autobiographie dépressive. Elle est elle-même une discipline à part entière, dans laquelle on peut d’ailleurs s’évertuer à retrouver la même inutile série de catégories si cela nous chante, du porno maritime à l’épopée rimée. On y trouvera donc également la science-fiction, le policier ou l’autobiographie dépressive et la même quantité d’âneries qui ruminent la question de ce qui est littéraire ou pas.

Dossier de en janvier 2013

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