Break Something

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«Comic Art Lab Hits US for First Time in Minneapolis» — le lancement des présentateurs du journal de KTSP (antenne locale du network ABC) claque, délivré avec cet aplomb et cette assurance typiquement américains. Deux ans après ce que l’on pensait être sa dernière édition du côté de la Saline Royale d’Arc-et-Senans, Pierre, Feuille, Ciseaux, laboratoire de bande dessinée reprend du service et s’exporte outre-Atlantique. A l’enceinte grandiose et feutrée dessinée par Claude Nicolas Ledoux, succèdent les bâtiments du campus du Minneapolis College of Arts and Design (MCAD) ; au temps parfois glacial du début d’octobre en Franche-Comté, la chaleur écrasante du mois d’août au Minnesota. Et même si le petit contingent de franco-belges fait de la résistance, ici, on parle essentiellement anglais.
Mais ce qui ne change pas, c’est l’énergie qui est tangible dans la salle de travail ; c’est l’enthousiasme qui habite les uns et les autres ; c’est la richesse des échanges et des rencontres que l’on y fait ; c’est également l’incroyable productivité qui règne, accumulant projet après projet, une idée émise le matin se voyant réalisée dans la journée, et rejoignant l’espace d’exposition le soir-même. La formule (magique ?) de PFC, cette résidence d’une semaine organisée autour d’exercices d’inspiration OuBaPienne, fonctionne toujours avec la même effervescence — que l’on pourra observer le samedi soir, tard dans la nuit, lorsque tous et toutes s’affaireront à mettre les dernières touches au fil rouge de ce séjour : le livre-accordéon sérigraphié Some Breath King/Break Something proposé par Anders Nilsen, dont chaque page est le résultat d’un travail à quatre mains, et qui sera vendu le lendemain sur le stand de PFC durant le festival Autoptic (autre première à Minneapolis).

Comme pour l’assemblage du livre, la constitution du groupe d’auteurs est une affaire d’énergie, mais surtout de subtilité et d’intelligence. Il y a là un plateau irréprochable de talents, soigneusement équilibré entre anglophones et francophones, entre auteurs établis et jeunes pousses, entre habitués de PFC[1] et nouvelles recrues. A la différence des musiciens, habitués à se produire sur scène, le dessin est une pratique solitaire, personnelle, relevant parfois de l’intime. Mais ici, pas le temps de jouer les timides, les exercices fusent, les collaborations se mettent en place, et il n’est plus question que de créer ensemble, encore et encore. Deux étages plus bas, la terrasse de la cafétéria voit bientôt s’installer une longue table où tous viennent manger et discuter, prolongeant ici l’espace en ébullition constante de la salle 430. Le soir, tout cela se déplace parfois du côté du bar mexicain, à un bloc de là[2]. Cette envie contagieuse gagne les uns et les autres, jusqu’à Jaime Hernandez qui, en fin d’une soirée dont il était l’invité d’honneur, voudra bien volontiers se prêter au jeu et s’installer à la table (à dessin) commune.
S’il fallait souligner une différence fondamentale pour cette édition américaine de PFC, c’est sans doute cette ouverture vers les autres. Se déroulant en parallèle des divers événements menant à Autoptic (expositions, concerts, rencontres) et adossé à une série d’ateliers de création sous contrainte avec des étudiants (animés par June, l’initiateur de ce projet fou), PFC#4 a vu les auteurs et les créations parler, rencontrer, partager, dans une circulation que l’espace clos de la Saline (et sa situation à l’écart) n’avait pu susciter[3]. Il ne manquait finalement au MCAD que la présence, à portée des auteurs, des presses et autres ateliers de sérigraphie qui faisaient des éditions de PFC à la Saline Royale une expérience de création totale.

La conclusion de la «trilogie» originelle avait sonné comme la fin d’un cycle — cette quatrième édition a montré que l’envie (et le plaisir) étaient toujours aussi vivaces. Mais il faut bien reconnaître que Pierre, Feuille, Ciseaux, laboratoire de bande dessinée reste unique en son genre — et la question venue du public lors de la table ronde du samedi sur l’existence d’initiatives comparables est restée sans réponse. D’où l’importance, le besoin même, d’inventer de nouvelles manières de partager, de communiquer cette expérience en tous points exceptionnelle — tant dans ce qui s’y passe, que dans ce qui y est produit.
A ce sujet, se présentent plusieurs difficultés. Tout d’abord, la plupart de ces exercices sont pensés hors de la page, et donc du livre, et leur publication n’est en rien évidente[4] ; d’autre part, se pose la question de la simple quantité de ce qui est produit à chaque fois. L’exercice des 24″[5] est ainsi réalisé deux à trois fois par jour, en groupe, et génère par édition quelque chose comme 250 pages d’intérêt variable. Pour ce seul exercice, ce seraient donc plus d’un millier de pages qu’il faudrait relire, trier, sélectionner, organiser — avant même de pouvoir les publier.
Cette tâche peut sembler gigantesque, mais elle apparaît de plus en plus nécessaire si l’on souhaite que l’expérience rayonne au-delà de ses seuls participants. Le lendemain du dernier jour de PFC#4, Jaime Hernandez lâchait sur Twitter : «Ce groupe d’auteurs du monde entier qui a mis la bande dessinée en miettes la semaine dernière à MCAD sont mes héros.» On ne saurait mieux dire.

Notes

  1. Outre Benoît Preteseille qui était de toutes les éditions, on retrouvait JC Menu (PFC#1), Domitille Collardey (PFC#2), Anders Nilsen (PFC#3), Max de Radigues (PFC#2) et Zak Sally (PFC#3).
  2. La législation concernant la consommation d’alcool sera peut-être la seule véritable surprise pour les Européens (et la différence principale avec les éditions précédentes de PFC), le bâtiment du MCAD étant par exemple une zone interdite.
  3. Minneapolis étant une ville américaine, cette «circulation» s’est bien souvent faite en voiture, et il faut ici saluer la disponibilité des conducteurs bénévoles qui ont sillonné la ville pour rendre tout cela possible, et toujours avec le sourire.
  4. Le Ressac de L.L. de Mars et Choi Juhyun (chez Tanibis) ou le Carré Carré Carré Carré de L.L. de Mars et Benoît Preteseille (chez Polystyrène) montrent par l’exemple (et avec élégance) que des solutions sont possibles.
  5. Sur une page où figure un «gaufrier» de deux cases par trois, chaque auteur a quatre minutes pour dessiner une case, dans une forme de relais frénétique. Bien sûr, l’ensemble s’accompagne d’un certain nombre de contraintes, portant sur le contenu de chacune des cases, ainsi que sur la thématique générale de la page à produire.
Dossier de en septembre 2013

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