#TourDeMarché (3e saison)

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(note : cette rubrique reproduit sous forme d’article à fin d’archivage des fils thématiques publiés au départ sur les rézosociaux)

Je vois que l’on parle de calendrier de l’avent, et que tiens, ça pourrait être intéressant d’en faire un en mode #TourDeMarché, parce que bon, du moment qu’on peut se rajouter un truc à faire… mais sur un mode un peu différent. Je vous propose donc d’explorer, non pas le marché, mais les questions (brûlantes) qui l’entourent et qui auront peut-être des réponses en début d’année prochaine, lorsque GfK dévoilera son fameux bilan durant le FIBD. Miam. C’est parti !

Jour 1 : « plus dure sera la chute. »

On le sait, le marché est en retrait en 2023 par rapport à 2021-2022 qui avaient été des années record. y-a-t’il raison de s’inquiéter ?

Après l’expansion de 2021 (avec notamment un manga multiplié par deux), il est normal d’assister à une correction du marché. Il me semble que le manga a passé un palier, la question est de savoir où celui-ci se situe, et donc, où cette correction va-t-elle s’arrêter… avec la question connexe de savoir *quand* elle va s’arrêter, sachant que beaucoup d’éditeurs ont décidé de prendre le train en marche du fait de cette expansion, mais que pas mal d’entre eux pourraient en ressortir échaudés.

Jour 2 : « ils sont fous, ces Gaulois. »

Année impaire oblige, un nouvel Astérix est sorti le 26 octobre (L’Iris blanc, mais vous le saviez forcément), déjà célébré comme la future meilleure vente de l’année. Beaucoup vont guetter l’impact du changement de scénariste (Fabcaro remplaçant Jean-Yves Ferri), même si l’on peut se demander de l’influence réelle de la qualité de l’histoire dans cette opération commerciale d’ampleur savamment orchestrée. Une question du même ordre se posera quant au succès (ou pas) de la reprise de Gaston par Delaf, à la sortie longuement repoussée suite à l’opposition d’Isabelle Franquin, qui avait vu l’affaire se retrouver devant le juge.

Jour 3 : « chère bande dessinée. »

Cela ne vous a pas échappé, 2023 a été marquée par une inflation galopante, qui n’a pas épargné le petit monde de la bande dessinée. Ce mouvement commence dès juillet 2022, les grilles de prix publiées tous les six mois par le SNE indiquant des prix à la hausse, y compris du côté du manga — après quinze ans d’immobilisme volontariste, les éditeurs se montrent réticents à franchir le seul psychologique des 7€. Entre les collections à petits prix des comics qui battent de l’aile et les romans graphiques approchant les 30€ qui caracolent en tête des meilleures ventes, il est difficile d’anticiper ce que seront vraiment les réactions du marché.

Jour 4 : « la vraie culture. »

Généralisé à l’ensemble des jeunes de 18 ans en mai 2021 puis élargi à ceux de 15-17 ans, le Pass Culture continue de faire débat, notamment à l’Assemblée Nationale. Alors que certains députés (RN) s’étaient scandalisés de voir le dispositif d’accès à la culture permettre aux jeunes d’acheter des mangas (horreur) en novembre 2022, ces mêmes députés s’inquiètent désormais qu’il ne valoriserait que la dimension consumériste de la culture. Si son importance avait été largement surestimée dans l’évolution du marché en 2021 (et devrait rester marginale en 2023), il sera intéressant de voir, avec deux ans de recul, ce que l’on peut en apprendre sur les tendances et les intérêts des jeunes.

Jour 5 : « le roman populaire. »

C’était un peu la surprise de 2022 : le fait qu’un roman graphique, Le Monde sans fin, se retrouve en tête des meilleures ventes malgré un prix et une pagination élevés. Ce n’est d’ailleurs pas un cas isolé : on pense au succès écrasant de L’Arabe du Futur ou aux très bonnes performances de titres réputés « difficiles » comme La Couleur des choses ou Moi, ce que j’aime, c’est les monstres (tous deux vendus à plus de 50 000 exemplaires). Cela confirme l’émergence d’un lectorat pour ce genre de proposition, au point qu’il va être intéressant d’observer qui, entre le roman graphique et l’album franco-belge classique, constitue véritablement le moteur de croissance du marché.

Jour 6 : « pas de pitié pour les nazebroques ! »

L’année dernière, les auteurs de Mortelle Adèle ont fondé leur propre maison d’édition (Mr Tan and co) et ont pris leur indépendance, quittant le giron de Bayard. Ce n’est pas la première fois que des auteurs décident de voler de leurs propres ailes : Goscinny et Uderzo, Jean Graton, Walthéry, Midam ou plus près de nous Riad Sattouf ont tenté l’aventure… même si celle-ci s’est souvent conclue sur un retour au bercail. C’est donc un moment doublement crucial pour Mortelle Adèle, alors que le phénomène éditorial de l’édition jeunesse pourrait commencer à montrer des signes d’essoufflement.

Jour 7 : « à l’ouest, rien de nouveau. »

lLs super-héros n’ont jamais été aussi présents sur grand et petit écrans, et pourtant, le segment des comics est à la peine. Il est loin, le temps où Walking Dead figurait régulièrement dans les top 50 annuels, faisant miroiter la production nord-américaine comme nouvel eldorado à explorer. Quelques années plus tard, le segment semble condamné à vivoter autour de ses 5 % de parts de marché. Les collections à petit prix ont entretenu un temps l’illusion d’une croissance. Alors que celles-ci disparaissent progressivement, reste à voir si les comics trouvent de nouveaux moyens de séduire.

Jour 8 : « c’est dans la poche. »

A plusieurs reprises par le passé, la bande dessinée s’est essayée au format poche afin de s’autoriser cette fameuse « seconde vie » du livre, sans succès. Entre un lectorat souvent présenté comme « fétichiste du livre » et des exercices de remontages des plus douteux, la mayonnaise n’avait pas pris. Vingt ans ont passé, et le manga (vendu très majoritairement au format poche) règne en maître. De quoi envisager une seconde chance ? Ces dernières années, plusieurs éditeurs se sont à nouveau lancés dans l’expérience (Casterman, Futuropolis, Dargaud, Sarbacane mais aussi Urban Comics), reste à voir si l’essai a été transformé.

Jour 9 : « K-pop »

La première fois qu’il a été question de webtoon, dans Livres Hebdo, c’était en 2015 au moment de la création de Delitoon par Didier Borg. Depuis, la plupart des acteurs du marché se sont positionnés sur ce qui est régulièrement présenté comme un marché d’avenir, les chiffres mirobolants de la Corée du Sud à l’appui… mais finalement bien peu de données concernant la France. Alors, miroir aux alouettes ou véritable opportunité pour la bande dessinée d’enfin entrer de plain pied dans l’ère numérique ? Il faudra probablement s’armer de patience avant d’avoir la réponse à cette épineuse question.

Jour 10 : « le monde d’après »

Surprise du chef : en 2022, Le monde sans fin s’était hissé sur la première marche du top des ventes, livre phénomène bien en phase avec les préoccupations climatiques actuelles. Depuis quelques années, la bande dessinée littéraire prônée par les éditeurs alternatifs passe au second plan derrière cette « bande dessinée du réel » capable du meilleur comme du pire — grande entreprise un rien industrielle de vulgarisation, qui, parfois, accouche aussi d’œuvres remarquables. Jusqu’ici, cette offre pléthorique n’avait que rarement atteint les sommets en termes de ventes. 2023 sera-t-elle l’année du changement ?

Jour 11 : « tous les jeunes de 7 à 77 ans »

En 2020, l’enquête « Les Français et la BD » du CNL avait permis de dresser le portrait d’un lectorat allant souvent à l’encontre des idées reçues. Début 2021, le bilan de GFK pour le marché de la bande dessinée révélait l’une des explications de la bonne performance de la bande dessinée : l’arrivée de 1,5 millions de nouveaux acheteurs, soit une augmentation de +26 % de la base française. Et même si j’ai souvent répété ici qu’il ne faut pas confondre acheteur et lecteur, il serait intéressant de savoir si ce recrutement a modifié (et comment) la structure du lectorat de bande dessinée en France.

Jour 12 : « la revue dessinée »

D’un côté, Les Cahiers de la BD et Métal Hurlant qui reviennent, de l’autre, dBD et L’immanquable qui traversent une passe difficile. Si l’on y rajoute l’arrêt de la plupart des publications en kiosque côté comics, il ne fait aucun doute que la « presse BD » n’est pas au mieux ces dernières années, dans un contexte globalement peu engageant pour la presse en général. Hier espace incontournable de création, mais aussi de l’émergence d’un discours critique, la presse BD a-t-elle toujours un rôle à jouer, alors que les communautés s’expriment désormais en ligne ?

Jour 13 : « approche industrielle »

En juillet 2022, Editis lançait Kotoon, sa… 53e maison d’édition (dédiée aux Webtoons), illustrant ainsi le développement continu des grands groupes d’édition. Entre concentration verticale (création d’écoles de bande dessinée ou rachat de structures de distribution) et concentration horizontale (acquisition de concurrents ou création de nouveaux labels), l’édition de bande dessinée continue son processus de structuration. A côté de ces grands groupes, une myriade d’acteurs plus ou moins importants, pour tout autant de réalités (et de santés) économiques différentes et contrastées. Qui donc, en 2023, aura su tirer son épingle du jeu ?

Jour 14 : « un métier passion »

Le 22 janvier 2020, Bruno Racine remettait au ministre de la Culture son rapport sur le statut des artistes-auteurs, « L’auteur et l’acte de création. » Quatre ans plus tôt, en 2016, les résultats de l’enquête auteurs des Etats Généraux de la Bande Dessinée avaient révélé une situation effarante, la moitié des auteurs et autrices ayant un revenu inférieur au SMIC, et plus d’un tiers vivant en-deçà du seuil de pauvreté. Fin 2023, la situation semble au point mort, et les discussions entre les syndicats d’auteurs et d’éditeurs restent particulièrement tendues — sans espoir d’amélioration.

Jour 15 : « do androids dream of electric sheep ? »

Pour fêter le cinquantième anniversaire du début de la série Black Jack, le projet TEZUKA2023 a publié le mois dernier un nouveau chapitre, entièrement réalisé par intelligence artificielle. Ce n’est pas le premier projet de ce genre, et on peut s’attendre à voir fleurir d’autres initiatives ayant recours, de manière plus ou moins intensive, à l’IA générative… alors même que l’épineuse question juridique qui entoure l’apprentissage n’a toujours pas de réponse. Autre question toujours ouverte : l’IA de demain, nouvel outil au service des créateurs libérant leur inventivité, ou générateur industriel d’images visant à remplacer les auteurs ?

Jour 16 : « cinéma de papier »

Avec la sortie sur grand écran de Astérix : L’Empire du Milieu de Guillaume Canet, 2023 aura été une année doublement placée sous le signe du petit Gaulois. Depuis quelques années, on a l’habitude de voir les films Marvel cartonner au Box-Office, alors que les adaptations en série TV pour Netflix (Sandman), AMC (Walking Dead), HBO (Watchmen) ou encore Prime (The Boys) viennent séduire de nouveaux lecteurs. Alors, on peut se demander si l’avenir de la bande dessinée ne se trouverait pas du côté du petit ou du grand écran, dans une validation de la fameuse « stratégie 360 » que courtisent les plus grands groupes éditoriaux.

Jour 17 : « un art sans mémoire »

La bande dessinée cultive le paradoxe d’être souvent tout à la fois enracinée dans la nostalgie, et placée dans l’attente de la prochaine nouveauté — témoins les sorties d’un Astérix et d’un Gaston en cette fin d’année. Mais la prolongation et les rééditions régulières des « grands classiques franco-belges » habitués des têtes de gondole ne devraient pas occulter le fait qu’une large partie des publications historiques est désormais introuvable, hors marché de l’occasion. Arrêts de commercialisation et désherbages de catalogue font ainsi disparaître, à l’exception des best-sellers, une bonne partie de ce qui a construit la richesse de la bande dessinée — au risque d’en effacer des pans de son histoire.

Jour 18 : « retour au collège »

A l’occasion de « BD 2020 », l’année de la bande dessinée en France, le SNE avait commandé une étude sur la place de la bande dessinée au sein de l’Education Nationale. Il en ressortait un manque de moyens (pour les acquisitions) mais également un manque de formation (pour l’utilisation dans un cadre pédagogique), les avancées étant généralement dues à des « professionnels passionnés […] à l’initiative de projets pédagogiques innovants. » Trop souvent présentée comme concurrente d’une « culture légitime » dont elle ne relèverait pas, la bande dessinée soufrerait ainsi de ne pas avoir de « grille pédagogique » qui la positionnerait comme support d’enseignement et de découverte.

Jour 19 : « ah, nana ! »

C’est le titre du premier hors-série de Métal Hurlant (version ressuscitée, depuis 2021), paru en octobre de cette année et consacré à la première revue française de bande dessinée réalisé par des femmes, pour des femmes (1976-1978). La féminisation du lectorat est un véritable serpent de mer, chaque fois annoncée sur un ton triomphal, et que les chiffres des enquêtes successives viennent régulièrement modérer ou même démentir. dernière en date, l’enquête du CNL de 2020.

Quant à la situation des autrices, peu de visibilité en l’absence d’enquête dédiée. les choses semblent progresser petit à petit (mais jamais assez vite), et il reste encore bien du chemin à parcourir.

Jour 20 : « l’occasion fait le larron »

C’est là que l’on peut dénicher des trésors qui ne sont plus édités, ou tomber sur des spéculateurs qui profitent sans vergogne des collectionneurs en manque. Bref, le marché de l’occasion, c’est un peu le Far West. C’est aussi et surtout un véritable angle mort pour le marché de la bande dessinée (et du livre en général), sur lequel on a très peu de chiffres, laissant souvent dans l’inconnu à la fois son importance, mais aussi les pratiques qui y fleurissent. Dans un contexte macro-économique défavorable, il est légitime de se demander combien de lecteurs feront le choix de se tourner de plus en plus vers cette option pour continuer à lire, mais à moindre coût.

Jour 21 : « trop, c’est trop ! »

Certes, depuis que Gilles Ratier a cessé de produire ses fameux rapports annuels, le marché a perdu un indicateur précieux pour juger de l’évolution de la production de bande dessinée. Mais entre l’explosion du manga (avec l’arrivée de nouveaux éditeurs) et le développement indéniable du roman graphique (grâce à plusieurs best-sellers), le nombre de propositions qui arrivent en librairie s’en est trouvé multiplié, et fait flotter la menace de la surproduction. Est-ce forcément une mauvaise chose ? Difficile de trancher, entre promesse de richesse éditoriale et visibilité de plus en plus réduite des ouvrages… seule certitude : les auteurs sont généralement perdants dans l’histoire.

Jour 22 : « la part de l’ogre »

C’est, depuis des années, le grand méchant du marché du livre : Amazon, acteur aussi incontournable que jugé dangereux pour une économie dont il ne respecterait pas les règles. Afin de sauver la librairie indépendante, garante de « bibliodiversité », la nouvelle règlementation sur les frais d’expédition vise à entamer l’importance du géant américain sur le marché français. mais cette approche portera-t’elle vraiment des fruits ? On peut s’interroger également du rôle de ces autres concurrents de la librairie indépendante, grandes surfaces (alimentaires ou culturelles), et dont on ferait bien d’essayer de mieux jauger la véritable influence.

Jour 23 : « dernier week-end de janvier »

Angoulême, c’est le grand rendez-vous annuel du petit monde de la bande dessinée, qui chaque année en concentre à la fois toutes les attentes, mais aussi toutes les tensions. Sélections, prix, invitations, expositions et autres mises à l’honneur, tout est l’occasion de confronter différentes visions artistiques et autant de réalités économiques, réunies en un seul lieu le temps d’une grande fête joyeuse — tout du moins en façade. Après une 50e édition placée sous le signe des mangas qui avait vu les amateurs se déplacer en masse, le cru 2024 sera-t’il impacté par l’évolution du marché à la baisse ?

Jour 24 : « le neuvième art. »

Après une année 2023 où la bande dessinée était invitée au Collège de France (sous la houlette de Benoît Peeters), elle s’installera en 2024 au Centre Pompidou, pour une exposition événement orchestrée par Thierry Groensteen. Derrière ces signes extérieurs de légitimation, demeure un genre souvent considéré de haut par les tenants de la (vraie) littérature, et pour qui « digne d’une bande dessinée » est loin d’être un compliment. il reste bien du chemin à faire. Espérons, donc, alors que 2024 marquera le soixantième anniversaire de l’apparition de l’expression « neuvième art » sous la plume de Claude Beylie pour désigner la bande dessinée, reprise ensuite par Morris et Pierre Vankeer.
bonnes fêtes, et à l’année prochaine pour la suite.

Dossier de en décembre 2023

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