Comment j'ai écrit certains de mes livres

de

J’ai longtemps cru mes livres difficiles. Cette idée ne m’est pas venue seul.
Bien entendu je n’ai jamais eu l’idée absurde de les écrire à cette fin : je ne me suis jamais levé le matin en me demandant comment j’allais donner ma petite touche quotidienne de difficulté au livre en cours, quelle forme difficile je pourrais bien fignoler pour le suivant. J’ai été formé opiniâtrement à cette idée par une certaine litanie sociale dont les principaux promoteurs sont mes propres éditeurs. Il m’est arrivé souvent, à mon tour, de les présenter de cette façon. « Oui, oui, je sais, c’est un livre difficile… » « D’accord, c’est sans doute un livre un peu difficile, mais. »
Abordés de cette façon, on comprendra que tout ce qu’il y aura ensuite à dire de tels livres aura pour seul but d’atténuer ou de surmonter cette difficulté. De réparer quelque chose. On ne va pas lire : on va dénouer, démailler, se battre. Jamais on ne l’ouvrira avec de l’appétit, de la joie, de la curiosité, de la désinvolture ; jamais on ne se préparera avec lui à l’errance necessaire pour y trouver son propre chemin. Non, le livre difficile, c’est celui du mérite. il va falloir partir à son assaut, le conquérir, et au bout de nombreuses heures, peut-être, aura t-on la gratification de l’avoir traversé et d’en ressortir éclairé par Dieu sait quelle foutue lanterne métaphysique.
Tout ça, ce sont des conneries. Mes livres sont surtout difficiles à trouver. Et ils sont difficiles à trouver parce qu’à aucun moment de leur chaîne de production n’aura été remise en cause l’idée qu’ils étaient des livres difficiles, des livres méritant un traitement spécial pour livres difficiles. Ce traitement est celui qui prépare à la prophétie autoréalisée annonçant l’enfouissement d’un livre dans la Zone Culturelle Radicale Spécialisée.
Précautionneusement, on tirera ce type de livres avec plus de retenue que les autres : comme ils se vendront difficilement, il faut limiter la casse. Ces tirages réduits sont le premier pas de la prophétie autoréalisée qui les conduit dans la Zone Culturelle Radicale Spécialisée. On limite également pour eux les rencontres avec les journalistes, présupposant qu’ils ne seront pas intéressés par ce genre de livres. Les journalistes eux-mêmes, si par miracle ils en ont entendu parler malgré tous les efforts faits pour les tenir derrière la frontière de la Z.C.R.S, soucieux de protèger leurs lecteurs d’un douloureux mal de crâne à venir, s’épargneront d’avoir à en penser quelque chose en évitant toute mention d’un livre difficile.
On n’investit pour ces livres aucun effort publicitaire particulier : comment parler, de toute façon, d’un livre difficile ?[1] On brandira tout de même pour eux, avec une maladresse constante, des fétiches cuturels censés garantir leur attachement à quelque chose comme une sphère de l’esprit, un chemin déjà entamé ailleurs, un petit bout d’histoire de l’art qu’on imaginera peut-être rassurant. Au moins légitimant. Ceci n’aura pour effet que de faire fuir les derniers éventuels curieux devant ce blindage ridicule et vaniteux.
Devant de telles dispositions des éditeurs eux-mêmes, comment s’étonner que les diffuseurs, qui se sont vus passer ces livres avec un billet d’excuse pour leur grande difficulté — même si on les assure en contrepartie d’une plus value culturelle ou artistique qui achève de les inquiéter — soient incapable de les présenter aux libraires ?
Comment s’étonner ensuite que les libraires, s’ils ne les ont pas purement et simplement refusés en se jugeant incapables de les vendre (ce qui est vrai, il faut bien le dire), en planquent le seul specimen dont ils ont bien voulu s’encombrer derrière une pile de 50 exemplaires d’un autre livre qui, lui, n’a besoin de personne pour se vendre (ceci sans doute parce que la certitude qu’il est vendable l’a fait précéder de toute l’énergie publicitaire qu’il faut pour une autre forme de prophétie auto réalisée) ?
« Ils se vendent pas, ces livres », qu’il nous dira, le libraire. « Ils se vendent pas, tes livres », qu’il me dit, l’éditeur. C’est vrai. Ils ne se vendent pas. Ils ne sont pas équipés pour ça. Aucun de mes livres n’a jamais surgi d’un meuble, agitant ses petits bras pour qu’on regarde sa couverture, se jetant à la face d’un client pour brailler : « Lis-moi, je suis un gentil livre d’aspect un poil moins normé que la saloperie derrière laquelle m’a balancé le libraire, mais tu vas voir, on va passer un bon moment tous les deux ». Non. Ils ne font pas ça mes bouquins. Et comme les types qui sont censés le faire pour eux ne le font pas non plus…
L’inaccessibilité de tels livres, bien avant d’être prétendument intellectuelle, est matérielle. Ils ne sont jamais devant vous au hasard de vos promenades. Vous n’avez aucune chance de les rencontrer fortuitement. Vous ne lirez jamais un article à leur propos.
Le plus étrange à observer est que ceux-là même qui publient de tels livres semblent toujours plus ou moins s’en excuser ; c’est l’impression qu’ils donnent quand on les voit brandir dans les salons, les festivals, devant les libraires, les lecteurs, les journalistes, le fanion rouge de la Difficulté qui arrive toujours avec quelques secondes d’avance sur la couverture du livre dans le champ de vision du nouvel interlocuteur ; ces livres jugés préventivement difficiles sont d’ailleurs les derniers que les éditeurs présentent aux chalands — si au moins ils sont présents sur la table, si au minimum ils ont été rendus physiquement accessibles ce jour-là — jugeant sans doute, comme le font les dirigeants de chaînes de télé, que la plus grande partie du public n’est pas encore prête pour une petite rencontre. Quand le sera-t-elle ? Par quels signes lui sera signifié qu’elle l’est ? Comment pourra-t-elle se préparer à quelque chose dont elle ignore l’existence ? Mystère …

En attendant, le livre difficile sera prudemment montré à quiconque aura émis assez de signaux spécialisés : tel libraire ayant affublé un coin de sa librairie d’assez de marques de spécialisation, tel visiteur de salon ayant pris soin de porter un t shirt de spécialiste, une casquette spécialisée ou ayant échangé le bon regard de spécialiste disant : « Tu peux y aller, montre-moi ta came spécialisée, je suis de la partie ».
Inutile de vous dire qu’à reconduire les livres dans les espaces minuscules où, déjà, ils étouffent, on va prendre un bon siècle encore avant d’agrandir la famille des lecteurs…
Je ne crois même pas qu’il s’agisse de mouvements de la conscience, qu’il y ait là-dedans le moindre calcul ; je pense que tout ça se joue dans des grands courants de fonds, imperceptiblement, que les éditeurs de ces livres sont persuadés d’agir avec eux de la bonne façon, voire de la même façon qu’avec tous les autres livres. Je veux croire en une bonne foi aveuglée, piégée dans des constructions sociales obstinées. Une sorte de marché aberrant dont auteurs et éditeurs finissent par signer le contrat suicidaire : cher éditeur, je t’offre procurativement les garanties de ton audace, et toi tu me fais l’honneur de figurer à ton beau catalogue. Fin du contrat.
Je me suis encore vu demander récemment, lors d’une émission de radio — non, ce n’est pas un éditeur qui a organisé cette rencontre — pourquoi je m’obstinais à vivre dans les marges. Mais je ne m’obstine à rien. Je pense qu’on les creuse tout spécialement pour moi et mes semblables , les marges. Je n’aspire pas spécialement à y barboter jusqu’à la fin de mes jours, aussi étonnant que ça puisse paraître…
Au fond, ça consolide le paysage, ces jolies petites marges, et c’est bien pour tout le monde qu’il y ait quelques créatures qui godillent dedans. Qu’elles y restent. C’est la garantie qu’il existe une diversité. Elle n’a pas besoin de conduire à de nouvelles lectures, il faut juste qu’elle soit là, la marge.
Vous savez quoi ? quand on arrêtera de présenter systématiquement la lecture d’un livre à quelqu’un comme une épreuve, il le lira. Il jugera bien seul sur pièce si la promenade valait le détour ou non.

Quel rapport avec l’objet de ce texte ? Un lien d’importance, nodal, originel, même, si vous voulez mon avis :
mon travail tourne invariablement autour de deux ou trois toutes petites idées et notamment celle-ci, si banale qu’il m’étonne d’avoir eu à la reformuler si souvent : enfant, ce qui nous grandit et qui nous habitera au point de nous constituer, ce n’est pas ce qu’on nous destine, ce qui est prétendument fait pour nous, mais ce qui nous est impénétrable, inintelligible, ou interdit. Ce sont les livres pris dans la bibliothèque parentale dont nous traquerons le sens pendant des années, les films « de grands » furtivement surpris dans le salon, dont le sens nous a totalement échappé et dont les images nous poursuivrons des années, les idées qu’on n’a pas daigné nous décortiquer et pour lesquelles il nous faudra longtemps inventer nous-mêmes une signification.
Tout ce qu’on nous explique, tout ce qui nous est destiné, ce qui est taillé pour cette caricature de nous-mêmes qu’on appelle l’enfance, est outrancièrement normatif et ne laisse aucune place à l’invention de notre propre chef.
Adulte, cette sensation forte, vertigineuse, que provoque la rencontre d’idées, de productions humaines vraiment autres, insoupçonnables, déstabilisantes, qui ne se donnent pas à nous du premier coup, se fait trop rare. Parce que le mot d’ordre est la clarté, la simplicité, la communication. Nous devrions, croit-on, avancer sans inquiétude dans le sens. Et quand on ne comprends pas, c’est celui qui parle qui est regardé avec soupçon. L’incommuniquant est renvoyé au mieux au caprice d’artiste, à la poésie (ce coup de la poésie qui y balance dans ses cordes toute écriture nouvelle[2] ), au pire à l’escroquerie intellectuelle ou la sphère clinique. Ah ah, le poète, le rêveur ! Ah ah, l’intello, le snob, le masturbé ! Ah ah, le taré.
Je continue de préférer dans ma bibliothèque les livres qui me résistent, ceux dont les auteurs n’ont pas cherché à traduire leur vérité en termes illusoirement moyens, intelligibles par tous. C’est à mes yeux la plus belle forme de générosité qu’un auteur puisse m’offrir, celle qui me laisse la place de penser et d’inventer avec lui. Et j’ai décidé de ne pas plus traduire mon travail dans une langue moyenne fictive que mes poètes, essayistes ou romanciers préférés ne l’ont fait pour moi.

Il y a une telle distance entre les étranges pinces analytiques, les fantasmes éditoriaux, les catégories invraisemblables dans lesquels je retrouve pris mes livres et la façon dont je les écris que j’ai bien du mal à retrouver dans ce carnaval de présupposés, de fixations, de sentences décisives, quoique ce soit de ce qui fait tout simplement mon quotidien…
Mais je n’écris évidemment pas les lignes qui suivent pour réparer quoi que ce soit de ces malentendus. Il n’y a rien qu’on puisse faire pour ça. Je ne le fais pas non plus pour laisser supposer qu’un éclaircissement quelconque sur la genèse d’un livre finirait par éclairer quelque chose comme son sens (c’est une tromperie — la cause historique d’un livre ne le détermine pas — et une fausse route — chercher le sens d’un livre ne porte que l’espoir de s’en débarrasser par une miraculeuse clé, en attendant de passer au suivant). Alors quoi ?
Disons pour faire court que j’espère une forme insidieuse, graduelle, de contagion : j’espère que la lecture de ces lignes, petit à petit (je l’espère parce qu’elles ouvrent à leur manière à l’infinie et bordélique variété des cadres de création ) invitera les lecteurs qui jusqu’ici se l’interdisaient — par une certaine idée de la légitimité, par certains a priori techniques, méthodiques, que sais-je encore ? — à s’abandonner au désir de faire ce que bon leur semble. Peu importe qu’ils enquillent somnambuliquement depuis vingt ans les albums sans faille de Globokara, capitaine de l’espace ou qu’ils n’aient jamais osé prendre un crayon pour commencer quelque chose (ce sont deux façons de se tenir à la frontière de soi) : si ce long texte promeneur donne à deux personnes le tout petit mouvement et la légèreté nécessaires pour s’abandonner à une certaine intranquillité, une certaine ivresse, pour écarter tout soucis de bien faire et pour foutre à la mer tout ce qui les retient, par exemple, de faire des bandes dessinées à leur image, alors je n’aurai pas perdu mon temps.

Commencer un travail, trouver pour lui un cadre, un rythme possible, une méthode. Le conduire si possible à son terme. Me laisser dérouter par lui, par les obstacles qui y apparaissent, soit parce que la croissance d’un travail entamé engage des voies plus excitantes que celles que je m’étais tracées, soit parce que l’ennui ou les difficultés inattendues m’obligent à en forcer le dessein sous peine de tout laisser tomber.
Les causes d’un livre sont toujours rudimentaires ; le désir qui fait naître un récit également. Mes livres naissent en marchant ; une organisation de feuilles sur un bosquet vu de dessus devient la géométrie d’une page, cette géométrie un dialogue sur l’encyclopédie comme jardin, sur le jardin comme monde, ce dialogue un prétexte pour dessiner des singes. Et c’est parti. Couleurs du Hortus deliciarum que le hasard place dans le jeu chaotique des lectures du moment, découpes des jungles de Hogart. Un film vu peut briser le fil, emporter dans le champ du travail des crocodiles, des armes à feu, des cris sous formes de lettres immenses, des poses sérieuses sous des lumières appuyées, des syncopes entre détails et décors, des plans, des contrastes.
Un livre naissant, c’est une idée minuscule (un frottement de formes), une tonalité poétique, un motif obsédant. Un vieux souvenir à liquider au moment enfin venu. Ça peut être simple comme une formule : « faire d’un récit une sorte de policier essentiel, dont il ne reste que l’enquête mais dont on a perdu l’objet » (Hors sujet) ; ça peut-être léger comme une intuition enfantine « rendre les vies plus longues sans chercher à les rendre plus intenses et belles est un désastre anthropologique » (Comment Betty vint au monde) ; ça peut-être concis comme un désir formel « je veux donner au noir et blanc l’étendu d’un travail en couleurs » (Hapax). Si ça doit se complexifier ou se simplifier en chemin, alors laisser les choses se faire. Ne rien jeter, laisser grandes ouvertes les vannes.

Notes

  1. Je vous laisse imaginer une inversion de cette situation : supposons, par exemple, qu’on traite un jour Sexy Guns de Reumann comme on traite le dernier Sattouf, avec le même envahissement publicitaire, les mêmes chantages auprès des libraires pour en envahir les rayons, la même assurance des libraires de vous vendre la meilleure lecture de l’année, et supposons qu’on traite en regard ce dernier Sattouf comme on traite un Reumann, c’est-à dire en le calant derrière deux piles d’autres trucs oubliés, qu’on le rendre présent dans une librairie sur cent, et qu’on ne parle jamais de son existence qu’à celui qui en réclame un exemplaire.
  2. Je note que dans sa récente relation des revues critiques de bandes dessinées, c’est bien, in fine, à la poésie que T. Groesteen renvoie la revue Pré Carré, ayant peut-être lu quelque part que l’un d’entre nous avait un passé de poète et qu’un autre était chercheur dans un labo meschonnicien de poétique. Il lui a fallu dégoter une citation d’un des invités de la rubrique notre hôte (seule rubrique de la revue n’impliquant pas ses positions théoriques) pour étayer tant bien que mal cette vision caricaturale… Une tel empressement à se soulager d’un travail critique par la catégorie du poétique (car c’est bien connu que tout y passe par les nerfs) est sans doute à mettre sur le compte d’un refus de voir le théorique ailleurs qu’entre ses balises les plus repérables et dans sa langue consacrée (une petite lecture du texte d’Adorno consacré à la forme Essai in Notes sur la littérature serait sans doute rafraîchissante). Simple empressement ou mécanisme de survie, simple perpétuation de la rivalité territoriale attachée depuis toujours à l’essai, on s’en fout un peu ; mais il me semble qu’outre la regrettable cécité devant l’émergence possible de formes nouvelles dans son propre champ (et traitant bien autrement la question de l’histoire, notamment), c’est surtout une assez triste idée de la poésie qui s’entend dans cette manœuvre de dégagement (sans quoi l’éventuelle basculement vers le champ poétique pourrait tenir aux catégories de Valery devant l’essai) : la poésie, c’est le truc un peu bébête et pas très clair mais on lui pardonne, c’est la poésie.
Dossier de en juillet 2016
  • pilau daures

    Merci pour ce riche texte

  • David Dba

    formidable chant d’amour ! Un texte à se mettre de côté pour le relire de temps en temps, les matins blêmes ou quand tout semble si prévisible autour de nous.

  • Anne-Perrine Couët

    Merci, c’est beau et vivifiant !

  • lldemars

    J’aimerais compléter tout ça d’une série de cinq chapitres supplémentaires, à la sortie des prochains livres, pour aborder avec eux d’autres objets récurrents qui, à mon sens, participent des formes de pétrification de l’imagination (les fétiches de la lecture de BD, la stérilité générale des jeux à contraintes, le paradoxe conservatiste des écritures engagées, la faiblesse et la superstition du cadre biographique, la pudeur académique devant la BD historique).
    J’écris ça ici moins pour faire un bête effet d’annonce (ça va quand même prendre un bon moment : si j’attends que les trois prochains soient publiés, c’est pas avant début 2017) que pour m’obliger à le faire : maintenant que j’en ai causé, c’est trop tard ! (étant données les innombrables manoeuvres dilatoires qui ont précédé cette première partie, je trouve ce seul et ridicule moyen de pression sur moi-même pour me mettre au boulot).