Crise de l’autobiographie

de

Trois ans après l’«Autopsie de l’autobiographie» de Fabrice Neaud et Jean-Christophe Menu,[1] où en sommes-nous ? Les termes du débat sont-ils toujours les mêmes ? Voit-on poindre quelque solution à l’opposition déclarée entre autobiographie «véritable» et ce que nos deux auteurs appellent «autobiographie de proximité» ?

Pour rappel, cet article assez fameux voyait Neaud et Menu se lancer la balle à propos d’un sujet dont ils étaient, à vrai dire, plutôt sur la même longueur d’onde, l’intérêt étant qu’à eux deux (avec une certaine prédilection pour les interventions du premier) ils parvenaient à établir une sorte de théorie de l’autobiographie, dont la pertinence, pour ce que j’en sais, n’a pas été contredite (mais je ne lis pas tout). Il est évident que «l’autobiographie» est un domaine fort vaste, qui dépasse donc le seul champ de la bande dessinée ; il reste que le débat en question, lui, visait très spécifiquement les avatars dessinés de ce mode d’écriture. Quand je parle ici d’autobiographie, c’est donc tout aussi spécifiquement de celle qui se pratique en bande dessinée, et qui met en scène des problèmes singuliers, étrangers pourrait-on dire à sa consœur écrite.

Le premier de ces problèmes est la représentation du «je», pour nommer aussi vaguement que possible cet amalgame de l’auteur et de la forme graphique censée le représenter, et dont les instances sont, de fait, assez variées. Le «je» autobiographique est, trop souvent au goût de nos auteurs, un «personnage» au sens le plus bédé du terme. Son opposé idéal est-il pour autant la présence soi-disant «réelle» de l’auteur dans son récit ? Cette présence est-elle même possible ?

Mais arrêtons-nous d’abord sur cette notion de «personnage» qui semble cristalliser la critique. Par elle, ce n’est pas tant une forme spécifique et aisément codifiable (dessin caricatural, permanence des traits, codes sémantique figés) que l’on dénonce mais bien tout l’appareil narratif qui vient autour : le régime, qui confine à l’anecdote et au bon mot ; le décor, invariablement commun, aussi proche que possible de celui du lecteur ; le contexte éditorial, au premier chef le blogue tant décrié, qui force à l’immédiateté, qui décourage la distance et le filtrage. Le terme d’autobiographie de proximité, proposé par Neaud-Menu, décrit assez bien, il me semble, cette praxis établie en genre, et qui relève en fin de compte de la chronique à la petite semaine. Proximité, car c’est précisément ce rapport d’amitié apparente, autre nom pour la popularité, que recherche l’auteur de telles œuvres : Lucas Méthé, dans la même publication, raillait ce trait de caractère ; l’autobiographie, disait-il, ce n’est pas «se représenter en forme de petit ourson, et attendre qu’on nous fasse des bisous.»[2] Mais l’autobiographie de proximité, dans sa confluence avec ce média autrement bien neutre qu’est le blogue, répond, il me semble, au premier chef à un phénomène global de nature très peu artistique, et qui se décline d’abord en réseaux sociaux plutôt qu’en supports de publication (ce phénomène du réseau, les sciences sociales d’aujourd’hui et de demain l’étudieront volontiers, pas la peine de convoquer la critique pour le peu qu’elle saurait en dire). Dit plus simplement : le petit ourson n’attend pas tant des «bisous» que des indices plus abstraits de sa popularité, tels que lui fourniront, par exemple, les statistiques de fréquentation de son site, ou bien les «amis» collectionnés dans son facebook. (Si à la rigueur c’étaient vraiment des bisous qu’il attendait de son travail, ça pourrait presque devenir touchant, à force.)

Fabrice Neaud semble donner de ce je-personnage une définition peut-être plus riche : «citoyen moyen, presque toujours trentenaire, censément de gauche, “bien pensant”, mais censément impuissant devant les cruels mouvements du monde, censément ratant de petites historiettes d’amour assez piteuses, censément un peu isolé de ses contemporains du fait d’un caractère un peu “coincé” le rendant censément “sympa” aux yeux d’un lecteur vu comme un “pote” qui pourra ainsi facilement s’“identifier”…»[3] On le voit, la définition du personnage en tant que tel finit toujours par dériver vers sa fonction réelle ou assumée, qui est de provoquer l’identification du lecteur. Le je-personnage de l’autobiographie de proximité n’a pas, à vrai dire, à répondre au portrait-robot que je viens de citer, qui ne représente que le cliché présent à l’esprit de son auteur lorsqu’il tentait d’en dégager les traits caractéristiques ; ce je peut très bien être tout autre chose ; ce qui compte, au fond, c’est que le lecteur qui le regarde agir puisse se dire quelque chose comme : ç’aurait pu être moi.

Sauf que l’accusation peut très bien se retourner contre celui qui la formule. Le lecteur du Journal, après tout, est-il vraiment à l’abri de l’identification ? Ne puis-je pas lire Neaud en reconnaissant certains de mes propres traits dans ce je, et ce je, justement, ne se constitue-t-il pas tout autant comme «personnage» ? Ma question pourrait sembler naïve ou de mauvaise foi, il me semble pourtant qu’on doive la poser, car elle montre que la rhétorique anti-proximité, même provenant d’un Fabrice Neaud qui n’est pas le moins articulé de nos critiques, ne brille pas par sa limpidité, pour peu qu’on ne se laisse pas convaincre d’avance de sa validité.

À cette objection, de toute manière, on me rétorquera que ce qui importe, c’est l’intention de l’auteur. Là encore, terrain glissant. Comment juger de cette intention, autrement que par indices extérieurs, potentiellement trompeurs ? Et pour commencer, peut-on vraiment émettre un tel jugement sans devoir le tempérer de moult dièses et bémols ? Les œuvres ne sont pas des contenants de légumes sur lesquelles il est certes aisé, une fois les faits établis, de proclamer «garanti sans OGM». L’existence d’un «label de qualité» de ce genre, concernant l’autobiographie, n’a pas sa place, on en convient. Mais c’est pourtant la conclusion logique aux remontrances de Neaud et Menu ; et le mieux que ce dernier puisse faire pour y répondre, c’est bien sûr par voie éditoriale, en publiant les livres qu’il juge conformes à son idéal pourtant bien difficile à définir de manière exacte.

* * *

L’autobiographie est, pour la bande dessinée moderne, un terrain qui revêt une signification historique toute particulière ; car c’est le plus évident vecteur de sa modernité même. On l’a vu en Amérique du Nord avec un titre aussi important que Maus ; mais aussi dans les travaux de Harvey Pekar, Joe Matt, Joe Sacco, Julie Doucet, Chester Brown et bien d’autres par qui survint un indéniable renouveau du médium. Dans la Francophonie européenne, de façon peut-être encore plus pervasive, l’autobiographie a été, au courant des années 1990, la voie par excellence choisie par nombre d’auteurs qui s’avérèrent parmi les plus influents de leur génération. On s’époumonnerait à nommer les titres «importants» : retenons déjà, outre le Journal et le Livret de phamille de nos deux polémistes, un corpus fort varié qui autorise autant le compte-rendu de rêves (le Cheval blême) que le récit de voyage (Shenzhen) ou le portrait générationnel (Approximativement). De ces trois exemples, ce que l’on note, c’est peut-être une moindre importance accordée au je : fidélité douteuse du narrateur dans le premier, position d’observateur passif dans le second, dissimulation de soi dans le troisième (mais le cas Trondheim est particulier ; j’y reviendrai). Parallèlement à ces titres publiés par, ou du moins très liés à, l’Association (ce qui n’est pas innocent, on s’en doute), un éditeur comme ego comme x a pu proposer, on voudrait dire comme son nom l’indique, des récits justement plus centrés sur un je radicalement introspectif : nous dirons un «infra-je», un je qui tente d’inclure, autant que possible, sa propre conscience réflexive à l’intérieur même du récit dont il est censé se faire le vecteur, de sorte qu’il n’est plus simplement un personnage au sens classique, mais à plus forte raison un être, dans tout ce que terme a de nom et de verbe. Cet exercice d’introspection, en tant qu’il anime le protagoniste du Journal, est bien ce qui interdit l’identification du lecteur, ou en tout cas la décourage. Le protagoniste est en travail, comme on dit d’une femme qui va accoucher : on ne s’imagine pas volontiers à sa place. En outre, le dessin de Neaud, qui s’approche parfois d’une sorte de photo-réalisme, contribue également à ce détachement du lecteur : on dit souvent que le but du dessin schématique, au premier plan la ligne claire, est l’identification du lecteur (c’est en tout cas ce que disait Hergé pour Tintin). Le dessin naturaliste, au contraire, complique cette identification : plus le trait est précis, moins le lecteur peut s’y reconnaître.[4])

Plus encore, le «Fabrice»[5] que nous lisons dans le Journal est in situ : c’est-à-dire que sa présence sur la page est conditionnelle à telle situation, tel environnement précis, qui appelleront une réaction toute circonstancielle, de laquelle il sera malaisé d’inférer une «loi générale» quant au comportement du protagoniste-auteur ou (pire encore) sa «psychologie». On a souvent parlé, pour prendre un exemple bien connu, de ce passage peu glorieux de Persepolis où «Marjane» fait office de délatrice : il est certes permis de voir en cette scène un de ces moments où le lecteur est invité à reconnaître ces petites et grandes lâchetés dont lui aussi a été coupable à un moment ou à un autre de sa vie ; mais plus profondément, cette scène est au premier plan la réaction à chaud d’une personne véritable face à une situation très réelle, sans conclusion «morale» apaisante. L’acte en lui-même peut certes appeler la condamnation, voire la compassion du lecteur ; mais ce qui ressort du récit est surtout un constat tout pragmatique : ce qui est fait est fait.

Nous retrouvons là la rengaine de la «mise en danger» souvent évoquée par Neaud, dans l’article qui me sert de prétexte, comme pierre d’achoppe de ce que nous devons appeler son éthique de l’autobiographie. Encore que cette mise en danger puisse être mal comprise, ou du moins acceptée de manière inutilement extrême. Il ne s’agit pas, pour l’auteur, de se mettre volontairement dans des situations potentiellement «délicates», dont il pourra tirer un matériau «risqué». Non, la mise en danger dont parle Neaud est plus banale : ce qu’elle veut souligner, c’est le caractère profondément antisocial de l’autobiographie, sa manière de réfuter certains tabous sociaux, notamment en ce qui a trait au secret dont on s’attend implicitement qu’il voile certaines de nos pensées et actions. Il va de soi qu’un diariste racontant tout haut ce que ses amis et collègues font tout bas risquera l’opprobe de ceux qu’il a mis en scène sans leur aval ; de même pour celui qui détaille par le menu ses secrets de famille. Même celui qui, dans un geste radical (et plutôt rare), choisirait rigoureusement de ne mettre en scène que sa propre personne, en viendrait nécessairement à dévoiler par là des opinions, des gestes, des caractères gênants qu’en situation normale il eût gardés pour lui ; et qui le rendront tout sauf «sympathique» à ceux qui le connaissent. Le lecteur, bien entendu, est a priori le dernier visé par ce malaise qui touche d’abord ceux qui sont inclus, explicitement ou non, dans le récit même ; mais ce même lecteur peut toutefois ressentir très physiquement ce malaise, comme s’il en était, en bout de compte, le destinataire premier ; ce qui est d’ailleurs le cas, quand on y pense. Et cette gêne réelle est bien, pour le lecteur, un des effets propres à l’autobiographie, un effet en tous points extérieur à la diégèse, qui n’opérerait aucunement si on tenait ce récit pour fictif.

On le voit, l’éthique de la «mise en danger» proposée par Neaud s’oppose on ne peut plus brutalement à une position qui relève tout autant de l’éthique, et qui s’affaire plutôt à protéger autant que possible la vie privée des divers «acteurs» de l’autobiographie. Cette considération, la conception neaudienne, dans son souci de vérité, voudrait n’en tenir aucun compte.[6] Mais le peut-elle ? Sans doute, mais seulement pour un temps et à condition de ne rien publier ; «solution» qui n’en est pas vraiment une.

Les prétentions à la vie privée entrent peut-être bien en collision avec les visées esthétiques les plus désintéressées, elles n’en sont pas pour autant dépourvues de mérite. Il serait injuste, et quelque peu insensible de notre part, de nier aux «acteurs», surtout lorsqu’ils sont présents dans l’œuvre à leur insu, un droit à l’indignation lorsqu’ils sont montrés sous ce qu’ils considèrent comme un mauvais jour, même s’il est malheureux que cette indignation veuille le plus souvent s’exprimer sous la forme de poursuites judiciaires, ceci quand la présumée «victime» n’en vient pas tout bêtement aux coups. Sans vouloir faire la part ici de qui a raison, qui a tort (car rien, ici comme ailleurs, n’est tout blanc ni tout noir), il me semble nécessaire de souligner l’existence de ce conflit éthique car celui-ci sous-tend en grande partie la tendance à l’autobiographie de proximité que nous avons ci-haut observée sans pouvoir la définir de manière satisfaisante, et à laquelle je m’apprête à revenir.

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À l’autre extrémité de notre spectre éthique, donc, nous trouvons par exemple un Trondheim qui, plutôt que d’attendre (en aval) que se présentent les objections (légales et autres), a plutôt décidé d’opérer sa contrainte, certains diront son autocensure, en amont : dans les cas où il met en scène d’autres «acteurs», il fera preuve d’une discrétion exemplaire à leur égard, ne les mettant que très rarement en situation compromettante (ou alors, c’est que l’«acteur» en question restera anonyme, ainsi de certains individus déplaisants prenant part à la fête à l’atelier dans Approximativement). Trondheim accomplit ce travail en grande partie grâce à ses masques animaliers qui sont, suivant l’étymologie latine du mot, autant de persona qui éloignent de fait le personnage de l’individu qu’il est censé représenter. Cette stratégie — car c’en est bien une — lui permet de garder ce qu’on pourrait considérer comme une «saine distance» entre son récit et les gens qui l’ont inspiré ; et dans un cas comme Approximativement, qui met parfois effectivement «en danger» certains protagonistes en les montrant sous un jour mettons moins glorieux, l’auteur a choisi, peut-être en compensation de cette liberté qu’il ne considère pas comme donnée a priori, de laisser le (court) dernier mot à ces mêmes protagonistes. Ces pages de fin de volume sont fameuses, on le sait, et on en a pas mal parlé par le passé. Notons que, sarcastiquement ou non, certains de ces intervenants font part d’un malaise (feint ou avéré) quant à la manière dont Trondheim les a représentés. On pense en outre à Killoffer qualifiant l’ouvrage de «pseudo-confessions» en concluant par un : «Plus que jamais, Lewis avance masqué» ; mais aussi à l’avertissement d’un Émile Bravo, à l’ironie décidément bien ambiguë : «Je vous laisse imaginer la réalité du milieu… À des lieues de l’univers sympathique décrit dans… dans ce tissu de mensonges !» Et tout se passe comme si notre auteur, avec toute la paranoïa qu’on lui prête volontiers, avait décidé, pour ses œuvres subséquentes, de ne plus se laisser prendre à ce jeu pervers, et de protéger encore davantage ses protagonistes involontaires, y compris sa propre personne, l’«apothéose» de ce scrupule prenant bien sûr la forme extrêmement raréfiée des Petits riens : ici, plus rien de compromettant, tout danger est écarté de facto, jamais rien ni personne n’est mis en cause de quelque manière que ce soit. L’enjeu même du récit disparaît, pour le meilleur et pour le pire.

Tout comme l’éthique de la mise en danger pour Neaud-Menu, sa contrepartie trondheimienne est tout autant productrice de malentendus. On n’a pas complètement tort de faire de Trondheim le «parrain» de l’autobiographie dans sa «tendance blogue» (pour dire vite) ; et de là, l’accuser d’avoir généré presque à lui seul un déplaisant «genre autobiographique», avec ses figures et ses codes propres. Ce serait cependant oublier un peu vite que les Petits riens n’ont aucunement précédé la vague des blogues, qu’ils en sont plutôt une sorte de réaction à froid ; qu’à ce titre, le Blog de Frantico, qui lui est antérieur, a sans doute exercé une influence bien plus significative sur la «forme blogue», en popularisant un rythme, un style graphique, jusqu’au format idéal de la page et du récit. Notons l’ironie qui fait que c’est avec une fiction de blogue que Trondheim a le plus influencé cette pratique se voulant évidemment non-fictive. Cela posé, il faudrait, pour compléter le portrait, faire la part d’influences tout aussi majeures, au premier plan le travail de Boulet ; mais cela nous obligerait à constater doublement la pauvreté de ses émules. Chez Boulet, nous sommes certes dans l’autobiographie de proximité ; mais cette proximité s’accompagne d’un généreux questionnement de nature à la fois graphique, narratif et formel, questionnement auquel le lecteur, quel qu’il soit, est convié d’emblée. Cette discrète intelligence est cependant l’exception : car la quotidienneté, chez le diariste, impose le plus souvent une pauvreté ou à tout le moins une monotonie dans l’exécution du dessin. Alors si en plus le récit même est bancal, c’est qu’on atteint l’indigence pure et simple. En cela on peut constater que la «leçon» de Trondheim et Boulet n’a pas toujours été bien comprise par les diaristes en herbe qui s’en sont inspirés.

Résumons les termes du conflit : d’une part, nous avons des auteurs (de type Trondheim ou Boulet) dont l’interrogation éthique se place d’abord sur la dyade (que je reprends de Neaud-Menu) «ce-qui-doit-rester-privé / ce-qui-peut-être-dit» ; d’autre part nous avons ces mêmes Neaud et Menu dont l’éthique, en quelque sorte, inverse les termes de cette même dyade : ce qui peut rester privé, ce qui doit être dit. Difficile de concilier deux parties aussi radicalement opposées sur le terrain, disons-le enfin, de la pudeur. Difficile aussi pour un diariste d’éluder ce questionnement une fois posé, à moins bien sûr qu’il l’ait ignoré d’emblée, en auquel cas il ne lui reste en effet que le recours aux fameuses «recettes» du genre autobiographique dont on voit bien au fond la véritable utilité : car elles remplacent le questionnement éthique par un non-dit qui relève d’abord de la bienséance et du savoir-vivre. L’auteur dépourvu de présupposés éthiques, s’il vient à faire de l’autobiographie, sera amené à faire de lui-même un rouage (bien huilé de surcroît), contribuera ainsi à sa manière à la cohésion sociale voulue par le plus grand nombre. En d’autres mots il se contentera d’être quelqu’un comme vous et moi.

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Ce que je cherche à montrer avec cet essai trop long comme d’habitude, ce sont deux choses : d’abord que deux camps souvent présentés comme opposés sont en réalité plus proches qu’il ne paraît, en ce que le travail de l’un et de l’autre repose sur une éthique de travail ; il importe peu que cette éthique provienne d’une patiente réflexion ou d’une conviction spontanée, il suffit que celle-ci soit présente et agissante au sein même du projet autobiographique.

Deuxièmement : que ce conflit ne se résout pas sans mal, et que cette difficulté provoque, pour ainsi dire, une véritable crise de l’autobiographie (j’y arrive enfin) qui ne peut que perturber les diaristes le moindrement sensibles à la question. Il n’est pas innocent que Trondheim en soit venu, après bien des essais de nature autobiographiques, à des pages dont le but avoué est d’en dire aussi peu que possible ; pas innocent non plus qu’un Neaud aux visées radicalement impudiques se dise bloqué dans son travail par ce qu’il ressent comme la prolifération tout azimuts de l’autobiographie bienséante, dont la persistante existence ne peut qu’éroder férocement le fondement même de sa démarche. Sur ce, chacun se retranche sur ses positions, ce qui est de bonne guerre, sauf que, pour dire vrai, ça ne fait pas trop avancer les choses. Un domaine autrefois d’une fécondité infinie, autorisant toutes les variations formelles et génériques (car l’autobiographie est un phénomène littéraire apte à traverser les genres, et qui n’a rien à gagner à en constituer un lui-même), est aujourd’hui menacé de stérilité carabinée.

Deux livres récents, cependant, me semblent offrir une vision plus nuancée de ce que peut être l’autobiographie, tout en reconnaissant implicitement (c’est du moins mon impression) l’état de crise dans lequel se trouve la forme. Mon premier fera sans doute consensus : c’est le très beau livre de Dominique Goblet, Faire semblant c’est mentir, qui dans son titre même expose une éthique assez fine de la représentation de soi et des autres. Car qu’est-ce qu’une représentation sinon un faire semblant ? La véritable personne de l’auteure, qu’on le veuille ou non, ne sera jamais réellement sur la page ; c’est bien un personnage qui est là, devant nous, à interpréter quelque chose qui, on voudrait le croire, a été vécu par un individu véritable. Mais justement non : faire semblant c’est mentir, en d’autres mots : il est dangereux de tout prendre au pied de la lettre… ou au pied du dessin.

Évidemment, l’injonction du titre s’adresse aussi aux protagonistes du livre ; dans ce qu’ils cachent aux autres ainsi qu’à eux-mêmes, en ce qu’ils agissent de manière double, en ce qu’ils soient faits de facettes peu conciliables. Le je de Goblet n’est jamais terriblement explicite, au fait : «Dominique» est dans bien des cas une sorte de troisième personne, impression que renforce la double attribution d’auteur pour certaines parties du livre : car «Guy Marc» est aussi, alternativement, un je et un il. Et puisqu’une bonne partie du livre prend figurativement la forme d’un dialogue entre les deux auteurs, on pourrait ajouter : une deuxième personne, un tu insistant, exacerbé davantage encore dans la remarquable Chronographie de Goblet en collaboration avec sa fille Nikita Foussoul, dont la forme narrative est évidemment celle du dialogue.

La difficile question de l’éthique autobiographique est considérée très frontalement par ces deux livres (co)signés Goblet, et chacun pèse très consciencieusement à la fois ce qui doit et ce qui peut être dit. D’abord, par une multiplicité des je et donc des points de vue : le récit se focalise au gré du discours des protagonistes sans préférer nettement un point de vue en particulier, ce qui tend à neutraliser quelque peu la charge du regard (puisque le je est aussi, implicitement, un regard). Ensuite par la durée (ces deux livres se sont construits sur un grand nombre d’années), qui permet, disons-le comme ça, à la poussière de retomber. Finalement (et peut-être surtout) par le dessin, qui, dans le cas qui nous occupe, propose une ambiguïté savante entre représentation naturalisante et exacerbation du style. La famille de Dominique, on le remarque, est systématiquement caricaturée : le père est dessiné plus grand que nature, au diapason de sa personnalité monstrueuse. Au contraire, les parents de Guy Marc ont des traits plus posés, qui répondent à une disposition plus introvertie, mais aussi des rapports familiaux moins explicitement tendus. La caricature, chez Goblet, tend paradoxalement à protéger les individus des regards trop sordides : par pudeur, elle transforme le père en personnage. Le dessin, lorsqu’il sent qu’il pourrait blesser, choisit de faire semblant — et donc…

L de Benoît Jacques n’a certes pas l’allure d’une autobiographie : ce livre se présente en effet sous la forme d’une série d’histoires manifestement improvisées, au fort contenu symbolique et au coup de crayon déchaîné, mais sans mettre en scène un quelconque je. Et pourtant, ce livre, on le sait, tient son origine d’un moment très précis de la vie de son auteur : une liaison amoureuse qui entraîne la fin d’une longue union et le bris d’une famille, ceci conflué à l’arrivée d’une cinquantaine que l’on devine peu désirée. C’est un court mot d’introduction qui nous informe de ce contexte tout particulier, et le moins que l’on puisse dire, c’est que des suites de cette préface, tout le livre ne peut que subir la vélocité d’une vigoureuse et réelle poussée autobiographique. Ici et là on se mettra à reconnaître des motifs, personnages et situations dont on voudra deviner qu’ils font en réalité partie de l’histoire personnelle de Benoît Jacques ; et on jugera que la récurrence de ces motifs ne peut qu’accompagner le travail mental opéré par l’auteur sur lui-même, car celui-ci ne profite pas de la soi-disant liberté du dessin pour échapper à une situation dont il est en partie responsable. Et on imagine combien délicate, dans une situation telle que celle-là, devient toute représentation trop fidèle d’une personne que l’on a aimée et qu’on ne tient pas à blesser à nouveau. Et pourtant le créateur sent qu’il doit dire quelque chose : l’émotion est trop brutale, la question n’est plus : comment s’en dédouaner ? Il faut prendre la lame de front.

Tout cela est dans L et Christian Rosset, dans une critique récente, a bien raison de parler de ce livre comme d’un «journal de crise». En fait foi la datation de chaque page, dates dont l’accumulation chronologique se charge progressivement de signification, et comment pourrait-il en être autrement ? C’est, accompagnant l’exploration du récit dessiné dans ce qu’il a de plus sauvage, le long chemin de la paix durement faite avec soi-même. Retour à ce je précieux que, malgré toute sa maladresse, on se refuse à lapider vivant, question de respect et d’hygiène mentale. Un je que l’on réhabilite dans la cacophonie, en se gardant toutefois de lui donner le beau rôle.

* * *

S’il y a bien aujourd’hui, comme je le suggère, une crise de l’autobiographie,[7] celle-ci sera surtout ressentie par ces auteurs qui prennent les questions éthiques présentées ci-dessus à bras-le-corps, quoiqu’en s’encombrant — et c’est là le vrai problème — de présupposés trop lourds, je dirais même : trop dogmatiques pour ne pas bloquer la création. Comme souvent avec les questions à double tranchant, c’est une conciliation entre les termes qui fournira la réponse la plus libérante. Car après tout, ce qui reste de l’autobiographie, peu importe sa modalité, c’est bien cette cassure entre les niveaux narratifs, qui fait que la réalité point sauvagement dans l’œuvre, réalité qui autrement n’aurait aucun moyen de parvenir à tel faîte. L’autobiographie doit sans doute rester ce lieu instable de la littérature, cette cité bruyante où les réponses ne sont pas données d’avance, et où demeure cependant l’inquiétude fondatrice de l’auteur rendu profondément et impeccablement conscient de lui-même et de ce qui vit autour de lui.

Le «pacte autobiographique» n’est pas seulement un contrat entre l’auteur et son lecteur : il est aussi un pacte entre la fiction et la réalité puisque, qu’on le veuille ou non, les outils de la première restent indispensables à la mise en scène de la seconde. La simple fiction, on le constate, n’a pas à s’embarrasser d’éthique : elle invite à la liberté pure, elle autorise à peu près n’importe quel contenu se tenant plus ou moins à l’intérieur de ses genres canoniques. Que l’autobiographie oblige au contraire l’auteur à se méfier activement de cette infinie liberté de la fiction n’est pas sans contrepartie. La fiction reste un univers clos et par là, dépourvu de conséquence. L’autobiographie, quant à elle, n’est pas qu’un reflet du monde : elle agit sur le monde. En cela, et pour peu qu’elle soit le fruit d’un investissement véritable doublé d’une intelligence féconde, elle ne sera jamais inoffensive.

Notes

  1. L’Éprouvette n°3, L’Association, janvier 2007.
  2. Lucas Méthé, «Noyer la BD indé molle qui est en soi», L’Éprouvette n°3, op. cit., p.496.
  3. Op. cit., p.455.
  4. On pourrait dire aussi que le dessin de Menu arrive au même résultat d’une autre manière : par représentation toujours fluctuante, qui ne «fixe» pas le protagoniste dans une forme et une attitude unique. (Mais il faudrait tempérer cette évaluation par certains traits qui malgré tout ne changent pas : on pense au fameux chandail rayé de l’auteur, qui fixe bien «Jean-Christophe» comme personnage au même titre que, par exemple et pour rester dans l’autobiographie, «l’oiseau-Lewis».
  5. La tradition narratologique veut que le protagoniste d’une autobiographie soit identifié par son seul prénom (parfois entre guillemets de protection), ceci afin de le différencier de la personne «réelle» de l’auteur.
  6. Elle le fait tout de même, bien sûr.
  7. Notons que cette «crise», telle que je la décris ici, est un phénomène strictement franco-européen. L’autobiographie telle qu’elle se pratique en Amérique du Nord s’organise, il me semble, sous un tout autre paradigme, où la dimension éthique ne pose pas, du moins pour l’instant, de controverse particulière. Ce qui fait qu’autant le Journal que les derniers travaux de Trondheim peuvent sembler extrêmement singuliers aux critiques outre-Atlantique (voir par exemple les critiques de Bart Beaty dans le Comics Reporter), alors que dans la Francophonie ces deux œuvres sont simplement vues comme deux pôles de la pratique
    autobiographique — presque des archétypes.
Dossier de en septembre 2010
  • kstor

    Dire l’importance d’Internet dans l’existence même de ce débat. Pas sûr que Néaud et Menu fustigent au premier chef des auteurs qui développent une réflexion sur leur travail, fut-elle différente de la leur. Quand un auteur n’a rien à dire, il parle de lui (ce qui ne veut pas dire que tous les auteurs qui parlent d’eux n’ont rien à dire). Il se trouve que les éditeurs peuvent être attirés par les stats du site où celui-là épanche son rien. Comme on est dans un secteur concurrentiel, on publie n’importe quoi du moment qu’on fait pareil que le voisin (on a vu ça avec l’adaptation littéraire ou la bd de cul. heureusement, ça ne dure pas). Pour l’auteur, se raconter sur son blog fait de la visibilité, c’est très peu réfléchi, certainement pas conceptualisé, les limites sont les mêmes que celles qu’on respecte pour les discussions entre copains, les codes sociaux de base qui permettent à chacun de se faire tolérer par le groupe. Donc je ne pense pas que l’autobiographie soit en crise, il y a juste un hiatus : les blogueurs ne font pas de l’autobiographie, ils alimentent leur réseau social (c’est d’ailleurs souligné dans l’article). Ce sont les stratégies commerciales des éditeurs qui pervertissent et épuisent les concepts. Sinon, je trouve qu’il y a beaucoup de mots en italique dans ce texte.

    • david t

      l’italique est, en effet, un outil rhétorique dont il est facile d’abuser. c’est plus fort que moi, je suppose (dommage tout de même que l’oblique d’arial soit si hideuse).

  • Jeanine Floréani

    Personnellement, je n’adhère pas trop au débat lancé par Neaud et Menu, ni, fatalement, à ce texte qui souhaite rebondir sur leur réflexion. L’autobiographie, c’est sa force, se définit essentiellement par sa poétique, c’est-à-dire un langage différent, qui lui est propre. Des années durant, surtout au 19eme siècle et début 20eme, les critiques littéraires ont tenté de définir ou classifier l’autobiographie par son « message », son « sujet », sa « morale », ou son «intention ». Tous, je crois, ont échoué, et ont établi des théories bancales. Puis Philippe Lejeune a établi le pacte autobiographique, soit un pacte poétique, tout simplement, irréfuté aujourd’hui encore, et auquel je préfère croire : Ce qui n’est pas ce qui est dit, mais la manière dont cela est dit, qui fait de l’autobiographie un genre littéraire identifiable. Conséquence : quand l’autobiographie arrive sur un support, elle amène avec elle des outils de langage qui n’existaient pas, ou offre des nouveaux usages à des vieux outils. Bref, le langage s’enrichit.

    Revenir à des considérations thématiques ou morales, c’est revenir en arrière, et oublier que ces considérations ne se résument d’ailleurs pas à l’autobiographie. Les engagements moraux ou autres sont valables dans tous les registres de la création. Je ne vois pas en quoi il trouverait des trouveraient des valeurs particulières dans le cadre de la littérature intime. Les rapports au vrai, au réel, au politique, au social, hantent toutes les formes d’écriture.

    C’est d’autant plus dommage de revenir à ces considérations que la bande dessinée est une preuve récente que l’autobiographie apporte surtout des outils de langage qui lui sont propres, et qui enrichissent la langue. Neaud, Trondheim, David B., et Marjane Satrapi, au delà de ce qu’ils ont trouvé à dire, ont surtout mis en place de nouvelle manière de l’exprimer.

    Le refus de réduire une personnalité à un design de personage chez Trondheim. Le style non comme travail esthétique, mais comme domestication du moi chez David B. (poursuivi par Marjane Satrapi avec des questions d’infuences et d’héritages culturels)… Neaud, sa revalorisation de l’esthétique réaliste, et ses inventions de langage… On pourrait en citer plein…

    Alors certes, aujourd’hui, pourquoi ne pas dire que l’autobiographie est en crise, mais ce n’est certainement pas parce que les auteurs manquent d’engagement dans leur propos. Ce manque, ou cette crise, existe probablement, mais il n’est ni plus ni moins prononcé que dans les autres genres, et est loin d’être l’apanage de l’autobiographie.

    En revanche, je serais plutôt d’accord pour dire que l’autobiographie n’est plus le vecteur d’innovation langagière, ce qui ce constate d’autant plus qu’internet est un magnifique terrain propice à l’innovation et à la recherche, mais qu’il est particulièrement sous-exploité par les représentants de la bande dessinée. Je serais, à la limite, déjà heureuse si les misères inutiles des ours qui pleurent étaient contées par un langage pertinent, moderne, innovant, créatif, artistique en quelque sorte.

    • david t

      chère jeanine, en fait je suis assez d’accord, globalement, pour trouver dommage de «revenir» à des considérations que tu appelles «morales» (je conserverais mon «éthiques», même si on peut dire que d’un point de vue positiviste, c’est du pareil au même). mais pragmatiquement, c’est bien de ces questions que provient ladite crise et, j’ajouterais (pour citer william marx lu entre-temps), la dévalorisation de l’autobiographie (ce qui accompagne la perte d’importance de ce type de discours comme vecteur d’innovation du médium, ce que tu notes).

      mon hypothèse, c’est que ce sont des questions très terre-à-terre, peut-être oiseuses, qui bloquent le diariste dans son travail, et le forcent, ou bien à une bataille rangée (un camp ou l’autre, rien entre les deux), ou bien au retrait dans la bienséance (qui correspond grosso modo au commun du «blogue»). certes, tout ça relève en quelque sorte de l’extra-littéraire mais certaines poétiques découlent naturellement de ces attitudes, il me semble.

      donc peut-être, comme critique, doit-on refuser de se poser la question de l’éthique de travail. mais je ne crois pas que les diaristes le peuvent, à moins d’écrire strictement pour soi, sans volonté de publication. les critiques feront l’économie de ce point de vue dans leur analyse esthétique, tant mieux pour eux. la poétique propre à l’autobiographie n’en est pourtant, il me semble, qu’un aspect parmi d’autres. ce qu’il faut peut-être souligner (car je crains de perpétuer quelque malentendu), c’est qu’il ne s’agit pas de juger de l’éthique choisie, ni même de sa cohérence, mais plutôt, simplement, d’analyser son rôle dans l’esthétique de l’œuvre (en prenant «esthétique» au sens le plus large possible).

      en disant cela, je n’exclus pas de me fourvoyer. le but de ce texte était quand même de revenir sur quelque chose qui me frappait dans la conversation neaud-menu et dont il me semblait qu’on pouvait le pousser un cran plus loin, à la recherche d’une ouverture, plutôt que de continuer dans l’éternelle dichotomie nous-eux.

  • Big Ben

    Eh bien moi, je suis plutôt d’accord avec ce que dit David, et concernant les blogs, effectivement, il n’est plus du tout pertinent de parler d’autobiographie, même chez Boulet qui est en quelque sorte le sommet du genre. On ne trouve que clins d’œil générationnels et rendez-vous divers. Les blogs ont troqué l’intime contre la simple familiarité, et le discours s’en trouve complètement aplani.
    Concernant l’autobiographie ambitieuse, qui s’inscrit dans le champ proprement littéraire, il y a les participations actuelles de Lucas Méthé dans Lapin nouvelle formule. Elles me semblent encore bien embryonnaires, mais c’est largement ce qu’il y a de plus intéressant dans la revue de L’asso.

  • Blancou

    Crise de la bande dessinée autobiographique –
    Crise de la bande dessinée jeunesse –
    Crise de la bande dessinée humoristique –
    Crise de la bande dessinée tout public –
    Crise de la bande dessinée politique –

    Ces dernières années, on a tant publié de bouquins dans le simple but de publier qu’on en est venu à ne plus savoir pourquoi on en écrit et on en lit.

    • Nemo Forlani

      Du9 était un site élitiste qui, avec raison, prenait tout le monde de haut. Pourquoi ouvrir dorénavant vos colonnes à des interventions qui relèvent du mauvais devoir de terminale? N’avez-vous pas de meilleurs journalistes? Votre publication semblait au début prendre le relai des défunts cahiers de la bande dessinée. On dirait que vous versez dans le blog logorheïque d’étudiant. Délayer sur de si longues lignes une causerie molle sur un sujet aussi mal défini, voilà qui ne vous ressemble pas. Cessez d’engager des illétrés, zut! Et qui se prennent au sérieux en plus.

      • Christian Rosset

        C’était « l’attentat du 11 septembre » sur Du9! Je rappelle que David Turgeon est un des collaborateurs réguliers de 9eArt, autrement dit des nouveaux Cahiers de la bande dessinée. Et que la critique n’a rien à voir avec le journalisme.

        • Nemo Forlani

          Peut-être, cher Christian,
          mais il écrit comme une patate. Et vous avez raison, son article n’a rien à voir ni avec du journalisme ni avec un travail universitaire ni avec de la critique littéraire. Il me semble que votre espace s’est constitué comme un édifice de mise en perspective, comme un lieu d’observation. Chez un Groensteen, ou chez vous Christian, on décèle une langue, une vision, une pensée, chez Peeters aussi. Dans le texte que j’incrimine, ça reste au niveau du prurit, de la démangeaison. Mais libre à vous de me répéter que votre intervenant dispose de références et de lettres de course, son travail m’apparaît toujours mollasson et indécis. Pensée indigente, écriture d’enfant qui croit que tout est grave mais ne sait pas le dire. La question de savoir si des articles médiocres décrédibilisent votre site où créent du passage reste ouverte. Manifestement, vous choisissez le passage!

          • david t

            comme votre attaque se limite à une ad hominem tout ce qu’il y a de commun, intervenant au nom manifestement d’emprunt (je ne louerai donc même pas votre courage d’affirmer tout haut ce que tout le monde, sans doute, pense tout bas), je ne me donnerai pas la peine de justifier pour vous ma manière d’écrire, mon sujet, ou quoi que ce soit d’autre. je dirai juste que non, je ne regarde personne de haut, et que je ne prends pas mon sujet pour plus grave qu’il est. mais fulminez, fulminez, qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse, puisque vous ne m’apprenez rien. et puis vous voyez bien que j’écris pour tout le monde sauf vous.

            adieu, donc — car c’est la dernière de mes interventions qui vous sera adressée, ici ou ailleurs, et je ne doute pas que vous vous empresserez d’y répondre pour m’insulter davantage (que savez-vous faire d’autre, au juste?): vous aurez donc aisément le dernier mot, bravo à vous, et bon courage pour la suite.

  • lewis trondheim

    Bonjour.
    J’aimerais juste apporter deux éléments supplémentaires à la réflexion.
    Peut-être que ce sont de fausses pistes.
    Je laisserai l’analyse à d’autres, j’en suis fort incapable.
    C’est juste un ressenti à la lecture de tout ça.

    1. Le besoin de l’auteur de faire de l’autobiographie.

    2. Différences entre auteurs autobiographiques par rapport à la quantité de fictions qu’ils font par ailleurs.

    • david t

      cher lewis, d’abord merci de contribuer à cette discussion; je dois avouer que j’ai écrit ce texte en espérant que des auteurs «autobiographiques» interviennent ensuite pour donner leur point de vue sur la question (y compris pour me dire que j’ai tort, évidemment).

      quant aux pistes que tu proposes, elles sont intéressantes mais il me semble qu’avant l’analyse, il faudrait une enquête en bonne et due forme. par exemple, pour ce qui est du besoin de l’auteur de faire de l’autobiographie, je n’en sais rien, au fait, et comme auteur, je ressens surtout le besoin de ne pas faire d’autobiographie (et là, je pourrais dire pourquoi, mais je ne suis pas sûr que ça nous avancerait, enfin qui sait). bref, vaste chantier en perspective.

      pour ce qui est de la deuxième piste, c’est une tout autre question dont je t’avouerai que la pertinence ne m’apparaît pas d’emblée. crois-tu qu’il y ait une différence entre, mettons, l’auteur qui ne fait que de l’autobiographie et celui dont ce n’est qu’une stratégie parmi d’autres? (c’est une vraie question.) enfin, je vois bien quels auteurs on pourrait mettre dans chacune de ces deux «cases» mais je ne vois pas ce que ça nous apprendrait, ou quelles corrélations on pourrait y trouver. si tu as des idées, je suis preneur.

      • Anonyme

        Une  » stratégie «  parmi d’autres… ce ne serait pas un gros mot ça ? Tu voulais dire sans doute dire un  » genre «  parmi d’autres ?

        • david t

          non, en l’occurrence c’est bien «stratégie» (et je ne vois pas trop le sens de votre question).

          • Anonyme

            Ma question est avez-vous utilisé le mot stratégie, dans le sens de « combat » (car oui un auteur doit se battre avec ses planches, avec lui-même…) ou dans le sens de stratégie commerciale qui sonne très marketing et qui dès lors n’a rien à voir avec l’art ou une quelconque activité artisitique honnête.
            Je ne cherche pas à polémiquer ou ergorter, j’ai juste été un peu surpris pas le terme utilisé…

  • Jimmy Beaulieu

    Ce qui suit n’est pas directement une réaction à cet article, je l’ai écrit pour mon blog, mais ça peut contribuer à la réflexion :

    Je suis reconnaissant envers l’auteur immature que j’ai été pour avoir pris le temps de raconter et de dessiner mes livres écrits à la première personne. J’aurais presque tout oublié ce que j’y ai consigné, sinon.

    Ça me fait un peu chier d’avoir été traumatisé par les critiques qu’on a fait à l’endroit de la bande dessinée autobiographique depuis 2005. Il y a eu beaucoup de gens intelligents qui se sont vautrés dans la bête généralisation et qui ont lancé des âneries notoires. Notamment Joann Sfar, qui devait être dans une mauvaise passe : «Je suis contre l’autobiographie parce qu’elle est trop égocentrique, mais moi, c’est bien que j’en fasse parce que c’est pour mes enfants» (je cite de mémoire, c’était lors de la rencontre internationale au festival d’Angoulême 2005). Il est injuste de faire le procès de la bande dessinée autobiographique selon des paramètres de pertinence artistique, culturelle ou distractive. Elle opère avant tout dans un autre registre, avec des éléments dont elle n’a pas l’exclusivité, mais qu’elle place en tête des priorités, comme la trace, l’aspiration à l’expression directe assumée comme telle, l’archéologie introspective et l’aspect thérapeutique. Il y a quelques chose de très fort dans cet exercice (essayez, vous verrez !). C’est une démarche qui ne saurait s’encombrer d’un questionnement sur la validité d’être reproduit à la chaîne sur du papier, placé sur les rayons d’une libraire, avec une étiquette de prix collée dessus, sur la place du livre dans le spectacle d’une rentrée littéraire et dans l’histoire de la bande dessinée. Quand on travaille le matériau de l’existence, ces questions de qualité deviennent futiles. On ne travaille pas pour «un public», on travaille pour deux personnes : 1) soi 2) le lecteur, avec lequel nous avons la deuxième forme de contact la plus intime qui soit : la lecture. Peu importe le chemin que le matériel doit prendre pour lui parvenir : cahier photocopié à un exemplaire et donné à une seule personne, blog gratuit ou best-seller, on s’en fout. Et c’est bien en ignorant ces détails qu’un auteur est disposé à faire un travail juste, novateur et important. Quand on demande aux diaristes de faire du produit culturel de bon ton en positionnant d’une manière acceptable leur vanité, leur éthique, leur affect, leur distance, etc., on agit comme la machine commerciale qui demande aux auteurs des histoires emmerdo-rassuro-conforto-divertisso-proprettes qui se ressemblent toutes les unes les autres.

    J’aurais dû être assez solide pour ignorer ce backlash. Ça a censuré prématurément une phase qui aurait dû durer un peu plus longtemps. Ça a juste donné des centaines de pages que j’ai pas faites.

    J’ajoute ceci : pour moi, la curieuse résistance contre l’autobiographie relève de la difficulté qu’ont les prétentieux à écouter d’autres prétentieux (c’est pas un problème pour les humbles, qui adorent les prétentieux). Je parle d’expérience, j’ai un mal fou à feuilleter mes vieux livre parce que je suis encore plus prétentieux que je ne l’étais lorsque je les ai écrit. Et quand quelque chose nous énerve, on ne manque pas d’imagination pour trouver des angles d’attaque.

    Je termine sur un smiley invisible.

    J

    • Anonyme

      Je ne pense pas qu’il s’agise d’un problème de prétentieux.
      Je crois qu’il s’agît de faire de bons livres qui dépassent l’étalage de banalités, de niaiseries fast food emballées dans de l’humour concon, qui nous rapellent une scéance de diapositive d’un voyage quelconque, de cartes postales, de blogs chiants…
      Si le style poètique et le fond peuvent nous faire ressentir quelque chose qui dépasse ce qui est énoncé, on se rapproche de la littérature, la bonne ! Je pense aux essais autobiographiques de Paul Auster par exemple (le carnet rouge, l’art de la faim, le diable par la queue…)
      Je crois que le 3ème volume de Persépolis qui se passe en Autriche arrive à ce niveau, alors Matt Broersma doit avoir lui-même du mal à relire son album « le grand tour » qui est selon moi un exemple type de ce qu’il ne faut pas faire. Mais vous avez raison, mieux vaut écrire tête baissée sans se poser trop de question. Après pour ce qui est d’en faire un livre cela n’engage que l’artiste et son éditeur.

  • Joann Sfar

    (réponse à Jimmy)

    Putain ça charkle! Ce long thread concentre à peu près tous les écueils qui ammènent une discussion mal emmanchée! les insultes, les approximations, bon. Mais derrière toutça, il me semblent que David et Lewis et Jimmy parlent d’un vrai sujet. Je tremble à l’idée du poster sur du9, puisque j’y suis manifestement devenu l’homme à abattre, le joel schumacher de la bd, mais quand vous versez dans la fausse citation, je suis un peu obligé de répondre.

    Jimmy! Quel dommage, si tu es venu me voir en 2005 (!!!) que tu ne sois pas venu me demander ce que je voulais dire quand je disais que l’autobiographie me faisait chier. je trouve particulièrement malhonnête que tu cites, et avec des guillemets, une intervention dont tu ne te souviens pas bien et dont je crois que tu l’as mal comprise. Je ne critiquais pas l’autobiographie des autres! je critiquais mon propre travail. Je ne sais pas en quels termes je l’ai fait, mais comme mes idées là dessus n’ont pas changé, permets que je les expose à nouveau:
    1: je déteste les carnets autobiographiques.
    2: je m’aperçois que je ne peux pas m’empècher d’en faire nuit et jour.
    3: je me sens très con de faire très exactement les choses que je déteste.

    Donc, je m’interroge sur les raisons qui me poussent à faire ça. je me dis que ça n’est pas moi que je regarde mais que je regarde le monde. je me dis que j’ai besoin de pratiquer le dessin d’après nature. je me dis que cette écriture quotidienne m’aide à créer ensuite des récits imaginaires. je me dis que ce voisinnage entre récit de confessions et histoires imaginaires maintient une tension, un côté dialectique dans mon travail. Et une fois que j’ai dit tout ça je m’aperçois malgré tout que toutes les justifications théoriques que je donne à mon travail ne tiennent pas la route et que les auteurs sont souvent assez nuls quand ils essaient d’expliquer leur travail. Je me suis construit dans une école des beaux arts où le professeur nous disait « vous retournerez vos toiles contre le mur avant de partir ». On m’a élevé dans la détestation de mon propre dessin, de mon propre écrit « votre papier ne doit pas être plus cher que vos dessins ». Avec cette éducation tenace, pas facile pour moi de regarder en face des milliers de pages dans lesquelles je m’épanche et me regarde le nombril. Donc j’en suis encore à présenter des excuses pour ce travail autobiographique et à chier dessus pour ne pas agacer mes professeurs. Donc dans ce contexte là, quand je dis « le seul intéret de ces carnets c’est de retenir les mots d’enfants de mes gosses » tu as le droit de ne pas prendre ça au pied de la lettre et de réfléchir un peu à ce que je voulais dire. C’était une forme de pudeur sans doute.

    Je trouve très injuste que tu viennes écrire que des paroles comme les miennes ont pu t’inhiber ou t’empêcher de dessiner. Moi, quand je ne dessine pas, je ne m’en prends qu’à moi-même.

    D’autant qu’à titre personnel, j’adore tes bandes dessinées et que je les ai presque toutes. je me fiche complètement qu’elles soient autobiographiques ou pas, mais j’adore la façon dont tu dis le désir, l’amour, et j’adore comme tu dessines les jambes et les fesses. ca n’est sans doute pas assez intelligent pour les hautes visées de ce site, de dire à un dessinateur « j’aime comme tu dessines un cul », mais ça fait partie des meilleurs compliments que je connaisse.

    Ce que j’ai toujours essayé de dire sur l’autobiographie, mais peut être que je me trompe, mais merci de ne pas déformer ce que je raconte, ce que j’ai toujours essayé de raconter, c’est que le réel ne nous dédouanne pas de faire des bons bouquins. je veux dire que selon moi (je sais que c’est une posture discutable mais je m y tiens) selon moi donc, un livre autobiographique doit satisfaire aux mêmes exigences de rythme, de tension, de dramaturgie qu’un ouvrage d’imagination.

    Il m’est arrivé, par le passé, de m’opposer très brutalement à des auteurs dont j’admire pourtant énormément le travail, uniquement parce que pointait derière leur discours l’idée qu’ils avaient capturé la vérité sous prétexte qu’ils parlaient de leur quotidien.

    Je compte le Journal de Fabrice Neaud parmi les plus importantes bandes dessinées d’expression française, mais selon moi c’est un récit d’imagination. Aussi romantique et aussi fougueux que du Chateaubriand, ou du Rousseau. J’essaie de dire que Fabrice Neaud n’est pas plus « vrai » que David B. Ce sont deux grands auteurs dont la voix inimitable perce chaque ligne et chaque mot. Baudoin aussi, Menu aussi. Mais il ne m’est jamais venu à l’esprit de faire une différence entre leurs oeuvres d’imagination et leurs travaux autobiographiques. J’ai sans doute tort. Mais je ne parviens pas à changer d’avis, pour moi, un livre, c’est un livre et il est soit réussi soit loupé.

    Et au risque d’agacer encore plus, il me semble que des voix comme celles de Larcenet ou de Boulet ou de Penelope Bagieu comptent aussi parmi les voix singulières et importantes. Parce que chacun a son énergie et ne ressemble à personne.

    Quel sentiment on a quand on ouvre un livre? On sait qu’on va être « avec » l’auteur. On sait qu’on veut sa « voix », Steiner dirait sa « présence ». Certaines présences nous élèvent, d’autres nous semblent trop simples, trop banales, d’autres, enfin, nous hérissent. Et que l’auteur ait besoin de chevaliers ou d’une histoire d’amour charentaise pour nous dire sa vision du chiffre tragique du monde, c’est son affaire, ce qu’on cherche derrière, c’est la voix qui nous dit le monde.

    Je n’ai rien contre les récits de vie si ils assument cette fonction sacrée du conteur. En revanche, oui, les auteurs qui estiment pouvoir se dédouaner de ce rôle quasi chamanique ne me passionnent pas. Mais je ne les attaque pas très souvent. Quand je suis féroce, en général, c’est sur mon propre travail. Parce qu’n m’a appris à être en chemin, à toujours aimer le dessin qui viendra demain et ne pas trop regarder celui d’hier.

    L’autre question que soulève tout ça, et mon long message et celui de david et celui de jimmy et celui de lewis c’est: qui sommes nous qui parlons de tout ça? Si l’un d’entre nous essaie de vous faire croire qu’il est crédible comme critique littéraire, par pitié ne nous croyez pas! Tout ça ce sont des auteurs qui réfléchissent à leur propre pratique et qui éprouvent parfois le besoin de publier des textes pour la réfléchir. Mais ça n’est ni une réflexion honnête ni des pensées neutres. Chacun de nous ne pense qu’au dessin qu’il fera demain et essaie de se donner envie.

    Cher Jimmy, ça ne me dérange pas du tout qu’on me cogne sur la gueule, je suis un grand garçon qui a un peu l’habitude, mais je ne crois pas que tu as raison de me considérer comme un empêcheur de dessiner! Je ne crois pas non plus que publier de fausses citations volontairement comprises de traviole soit à ton honneur.

    Je ne relis pas ça doit être bourré de fautes.

    Bonne journée, continuez d’être aussi intelligents, moi je vais dessiner.

    • Christian Rosset

      Joann, si je me souviens bien, tu es venu à mon micro dire des choses très pertinentes au sujet des autobiographies dessinées (dans le cadre de Surpris par la nuit, diffusion le 10 septembre 2004 sur France Culture). Pour moi, ça n’a pas vieilli. Le monde vieillit, de manière lamentable, mais nous non… Je ne me trompe pas, tu es bien d’accord avec ça????

      • lewis trondheim

        Christian, peux-tu nous faire un lien et nous donner moyen d’écouter ça ? Puisque nous sommes dans une discussion, partageons, avançons ensemble.
        C’est pas chic sinon d’annoncer qu’il existe des choses très pertinentes dites sur le sujet…

        • Christian Rosset

          J’aimerais bien, mais les archives, passé quelques mois, ne sont plus en lien… Ça ne m’appartient plus. Vous avez de la chance d’avoir vos livres quasiment disponibles en permanence! Sinon, je confirme ce que dit Joann : on était dans la dialectique, manifestant un amour-rejet de l’autobiographie. Je n’aurais pas aimé un consensus mou avec absence de contradiction. Pour mémoire, ça durait 1h30 (belle époque!) avec Joann, Edmond Baudoin, Menu, Marjane et Frédéric Pajak. Il faudrait transcrire tout ça, mais je n’ai pas le temps, désolé (et puis, pour moi, le son compte, l’oral n’est pas l’écrit et le mixage n’est pas fait pour les chiens…)

      • Joann Sfar

        Christian!
        par principe je ne suis jamais d’accord avec moi même. A chaque fois que je m’entends dire un truc, je pense instantanément que c’est une énorme connerie. Pour mémoire j’ai commencé la bande dessinée Pascin parce que je me suis entendu un jour dire en interview « je ne ferai jamais de bd porno ». Donc je ne sais pas bien ce que j’ai raconté en 2004! Ce qui est certain, c’est que ce chemin de l’autobiographie n’a jamais été limpide pour moi. J’ai toujours essayé de défendre l’idée que mes carnets relevaient plus du dessin que d’autre chose. C’est une façon de maintenir ouverte une porte sur les sensations de dessin. Il faut voler au monde le rythme où les choses se produisent. En fait, j’ai un peu honte de mes carnets. Le truc, c’est que c’est addictif, on ne peut pas s’arrêter.

        C’est bien, ce qu’essaie de faire David, de revenir sur de vieilles discussions, de sortir de choses « du jour ». Ce qui m’agace un peu, c’est que ça ressemble à des discussions pour se donner du courage. Comme pour se convaincre qu’on est « du bon côté de la force ». Quand Menu et Fabrice discutent ensemble, quand du9 fait de longs éditoriaux, ça ressemble à des grandes choses religieuses dans le cadre desquelles vous séparez le bon grain de l’ivraie. Moi j’ai subi ça pendant toute mon enfance, les discussions pendant lesquelles on m’explique ce qui est cacher et ce qui ne l’est pas. Quand je me mets à parler, j’essaie plutôt de chercher une mise en danger, j’essaie de me battre contre moi même.

        Une fois qu’on a dit ça, oui, les terrains que vous explorez sont judicieux: bien entendu, un blog c’est différent d’un livre. Bien entendu les personnages rugueux et antipathiques sont infiniment plus intéressants que les « avatars » qui sont sensés ressembler au lecteur plus qu’à l’auteur qui se planque derrière.

        Ce qui est intéressant chez Baudoin, ou chez Menu ou chez Killoffer c’est qu’ils ne ressemblent à personne d’autre. Il y a plein de dessinateurs très talentueux dont les oeuvres m’attirent moins parce que je n’entends pas leur voix derrière leurs images. Mais je ne crois pas qu’on puisse théoriser la façon de faire éclore un talent comme celui des auteurs évoqués plus haut.

        Et pour ce qui est de mes carnets, je ne les ai pas faits dans cette recherche d’intégrité ou de réalité, les deux mots que j’aime le moins au monde. Je les ai dessinés parce que j’aime le dessin plus que tout. Ce sont des lettres d’amour à Crumb ou à Moebius, quand ils se lancent dans des choses ou la fantasmagorie et le réel se téléscopent en permanence. Ca n’est jamais « qu’est ce que je vais raconter ». C’est plutôt « comment je remplis cette feuille ».

        Ce que j’ai dû dire a plusieurs reprises, (quelle chance que Jimmy Beaulieu ne m’ait pas donné une fessée pour avoir osé affirmer ça!) ce que j’ai dû dire c’est que la mise en page me tenait parfois plus à coeur que l’écriture, parce que « comment j’occupe cette page », « où je mets du blanc, des lignes brisées, des choses fortes » tout ça relève selon moi de l’apprentissage constant. C’est pourquoi le terme « carnet » m’intéresse plus que celui d’ « auto-ce-que-tu-voudras ».

        Ce qui me gêne le plus, dans les discussions sur l’autobiographie, c’est le refus constant de l’espace de la représentation. Quand avec sérieux vous faites comme si la vie se retrouvait très objectivement sur le papier, on est dans une affirmation très française, dans laquelle je me suis toujours senti très mal à l aise. C’est une posture commune au cinéma, au roman et à la bande dessinée française: on peut mettre le réel en bouteille sans l’altérer. Et on va y mettre beaucoup de gravité, de caméras à l’épaule, de mauvais éclairages. On voit bien que chez les allemands, chez les anglais ou les italiens, chez des peuples plus épris de théâtre, c’est une pose impensable: ils savent que tout écrit relève de l’opéra, de la recréation, de la recherche tellurique. Ils savent, ce que les français oublient, qu’il existe d’un côté le réel et de l’autre le mur de la caverne où on se le représente. Qu’on aime mieux la caverne ou le monde, c’est une discussion vieille comme Socrate, mais feindre d’aggréger l’un à l’autre ces deux espaces de vérité, c’est l’attitude d’un gamin inculte, ou d’un dictateur, ou d’un fou dangereux. l’idée que je défends, depuis toujours, c’est que toute tentative d’oblitérer cet espace de jeu, ce lieu de redite et de bégaiement mène à la dictature. Dire « mon livre c’est le réel », c’est la porte ouverte à la terreur. Je ne crois pas me tromper en affirmant que depuis Robespierre, cette terreur a en France beaucoup d’avocats, parce que nos compatriotes, à mon sens, n’aiment pas assez le théâtre.

        Je peux me tromper. Vous pouvez me détester pour ma façon d’aimer mieux Terry Gilliam que d’autres choses qui ressemblent à des reportages et qui m’emmerdent, mais merci de ne pas caricaturer les trucs que je raconte. Et ne me prenez pas pour un théoricien ou pour un débatteur sérieux. je suis un auteur, bourré de contradiction, complètement paumé et qui aime dessiner. Je sais que mes livres bénéficient d’une exposition enviable, mais quand je me mets derrière mon papier, c’est toujours les mêmes solitudes, les mêmes questions.

        Dans mon cas, quand j’affirme un truc, c’est parce que je ne sais pas si j’ai raison, et parce que j’ai envie d’avancer. Je ne me sens pas trop copains avec les auteurs qui veulent bien expliquer à tout le monde qu’ils ont la certitude d’être du bon côté de la force. Moi, vraiment, sans pose, je ne sais pas du tout. Et ma réponse à ces questions, c’est de dessiner tout le temps.

        d’ailleurs, j’y retourne!

  • f*Parme

    « Quand avec sérieux vous faites comme si la vie se retrouvait très objectivement sur le papier, on est dans une affirmation très française, dans laquelle je me suis toujours senti très mal à l aise. C’est une posture commune au cinéma, au roman et à la bande dessinée française : on peut mettre le réel en bouteille sans l’altérer.  »

    Cher Joann, je te rejoins complètement.

    Je suis en train de terminer la lecture de « L’évolution créatrice » d’Henri Bergson. Il explique des tas de choses sur le vivant et l’inerte. Sur l’instinct et l’intelligence. Pour faire simple : le vivant est continu et l’intelligence est le contraire, elle procède en segmentant. L’intelligence humaine reconstruit le vivant en juxtaposant des moments inertes. Le BD, le cinéma, l’écriture, procède ainsi, forcément. D’ailleurs, le dernier chapitre parle du mécanisme cinématographique de la pensée et l’illusion mécanistique…
    Je simplifie vulgairement.

    Juste pour dire qu’une autobiographie n’est pas du vivant, c’est une reconstruction. L’auteur est obligé de procéder à des choix. Tant dans les instants que dans leurs interprétations. Que ce soit au niveau de l’écrit ou du dessiné. Le souvenir que j’ai d’un évènement vécu il y a 40 ans, je passe ma vie à le réinterpréter. Le point de vue change parce que ma perception et ma compréhension du monde et de ma propre individualité changent. En 2004, Joann a dit… blablabla… mais on s’en fiche! À quoi bon lui faire un procès ? Libre à lui de préciser, d’infirmer ou de confirmer le Joann de cette époque. Une interview est un forme d’autobiographie. D4ailleurs Gainsbourg, Warhol l’avaient compris et s’en sont servis. Leurs interviews sont devenues des parties de leur œuvre.

    On pourrait redessiner 20 fois la même image autrement. On pourrait réécrire 20 fois un dialogue autrement. La mémoire n’est pas stable, immuable. La mémoire est vivante et continue. Les livres sont des choses inertes que nous faisons revivre en les lisant, en nous plongeant dedans, c’est le lecteur qui les réincarne. Ainsi, même dans un récit autobiographique, le lecteur y met une part de lui, il réinterprète ce que l’auteur a écrit ou/et dessiné. Là encore, il y a une reconstruction.

    Dans la BD, les auteurs s’expriment rarement en vue subjective. Ils se mettent en scène. Comme dans un miroir ou au théâtre. Il est donc bien question de ré-interprétation du réel. Entre deux images, il en manque toujours un nombre incalculable. Dans un récit, il y a des ellipses. Dans la vie, les ellipses n’existent pas. L’auteur autobiographique procède donc par omissions, par ces espèces de mensonges. L’autobiographie est une forme de fiction. Toute œuvre est une fiction. Une œuvre purement fictionnelle est aussi une œuvre constituée d’éléments autobiographiques. Ces éléments (pour simplifier) d’abord plus inertes et juxtaposés, tendent vers le vivant. Le processus est inversé. Mais ces éléments que nous allons chercher dans notre cervelle sont ou symboliques ou/et inconscients ou/et vécus… rarement arbitraires et détachés de notre condition humaine, de nos limites physiques. Notre volonté est limitées par notre corps, par notre vécu, par le temps, tout ce qui nous entoure.

    Dans une autobiographie, la pudeur opère plus de censure que dans la fiction. Parce qu’on sait que l’on s’expose. Dans la fiction, on s’abandonne plus. L’inconscient domine… mais finalement, on se révèle plus. La fameuse vérité des masques dont parlait Oscar Wilde dans « Intentions » (par exemple).

    Donc, si L’autobiographie est une forme de fiction et toute œuvre est une fiction. La pure fiction n’existe pas totalement… Tout ça peut sembler paradoxal.

    Pour répondre à Lewis sur « le besoin de l’auteur de faire de l’autobiographie ». C’est simple. Ou bien la balance penche du côté de la résilience et c’est généreux. Ou bien la balance penche du côté du culte de la personnalité et c’est égoïste. Dans les deux cas, il est toujours question de narcissisme. Mais bon, je préfère le narcissisme qui cherche à être utiles aux autres.

    Sur ce je vais terminer ma lecture de Bergson.

    Bonne nuit !

    f*

    Comme Joann, je ne me suis pas relu. tant pis pour les fautes.

    • Christian Rosset

      Pas de procès à propos de Joann et ses propos de 2004. Bien au contraire. Loin de se contredire, il est fidèle à lui-même. À la question « Raconter sa vie, c’est la réinventer, la traiter comme une fiction? », il répond: « Oui, mais il y en a qui font les malins, comme Fabrice Neaud qui te dit qu’il raconte sa vie crue telle qu’elle arrive, alors s’il est dupe de ça, tant mieux, mais moi je crois que dès qu’on ouvre sa gueule on fait de la mise en scène. Pour moi, c’est encore plus dans la représentation que quand je fais un récit fictif, parce que quand je fais un récit fictif, je vais aller à fond dans toute mes intimités, les choses qui me gênent, qui me font mal, que je ne raconte pas à tout le monde, tandis que quand je raconte un truc avec des gens qui existent, je fais attention, je ne mets pas tout… Je parle plus de moi dans une fiction que dans dans mes carnets. » Pour ma part, je pense que l’autobiographie, dessinée ou non, est en crise depuis toujours et que c’est cet aspect « crise » qui la rend intéressante. C’est pour ça qu’il est nécessaire de travailler la forme, de mesurer des distances, de transposer, de court-circuiter, de mentir-vrai comme disait Aragon, etc. On est toujours dans la fiction.

    • Jeanine Floréani

      Attention, je ne crois pas que quelqu’un ait essayé de réduire l’autobiographie à la notion de vrai, de vérité…. Il n’est question de ça chez presque aucun autobiographe, sauf ceux qui ont la volonté de « témoigner » (soit dit en passant, à part quelques exceptions, ce sont la plupart du temps les textes les plus inintéressants et réservés aux faits divers ou aux évènements historiques).

      Le débat de Neaud et Menu initial, ce n’est pas le vrai ou le faux, mais l’important ou l’anecdotique. A savoir à quoi bon se mettre en scène si c’est pour raconter des banalités (ce qui n’est pas forcément mon avis hein). Je crois que D.T rebondis là-dessus (si j’ai bien compris).

      Quant à Bergson, poursuivi par Deleuze, une nouvelle fois, sur le vivant et l’inerte, on en revient toujours au même, et Lejeune l’a bien confirmé dans l’autobiographie : ce qui distingue l’autobiographie, une nouvelle fois, c’est les outils de langage spécifiques qu’elle met au point pour mettre (en avant, en scène, en « ordre de parade »….) son sujet. La volonté de réel absolu, du plus vivant possible (pour reprendre Bergson) implique la création d’outils de langage particuliers. Le pacte autobiographique en est le premier. Et ces outils nouveaux, ou le détournement des vieux outils, mettent en perspective, en abîme…. le langage artistique dans sa globalité.

      Prenez L.Trondheim. Quant il donne à réfléchir sur la valeur d’un totem (d’oiseau), sur son sens, sur ce qu’il peut dire sur un homme ou un personnage. Pourquoi, à partir de ça, ne pas mettre en perspective sous un nouveau jour les grandes figures BD construites sur le même modèle (moi je le fais). Pourquoi, à partir d’un oiseau allégorique, ne pas doucement réfléchir à un costume de groom ou à chapeau de Cowboy, pourquoi ne pas se demander pourquoi Tintin perd son pantalon de Golf sur la fin de sa vie. C’est vrai, après tout, n’y a-t-il pas, entre un oiseau qui ne sait pas quel costume porter et un reporter qui change de pantalon après 60ans d’aventure, une même idée qui se partage…. En s’attaquant au réel, L. Trondheim comprend qu’il doit remettre en cause la question du personnage de BD.

      Au final, s’il y a quelque chose que j’ai retenu des outils de bande dessinée d’Approximativement, sur le rapport entre autobiographie et fiction, c’est que l’autobiographie supporte mal le costume du personnage de BD (un outil de bd classique pourtant)… car il est réducteur, incomplet, mort pour reprendre Bergson) et qu’il ne colle pas à la volonté continue d’une vie que l’on veut reproduire au complet (belle tentative de couverture)

      C’est peut-être banal, pas très nouveau, comme idée, voire même un peu naïf… Mais dit comme ça, en bande dessinée, avec des outils que je n’avais jamais vu en littérature et au cinéma, j’ai trouvé ça intelligent, et en plus drôle…

      Approximativement, c’est bien car il associe la recherche intime à la recherche de langage. Je pense pareil pour le Journal de Neaud, pour L’Ascension du Haut Mal (Je dessine selon une esthétique que mon frère à inscrit en moi), pour Persépolis (je dessine selon une esthétique que l’Europe et L’Iran ont produite en moi), pour les reportages de Joe Sacco. J’aime beaucoup les outils biographiques d’Emmanuel Guibert, pour leur volonté de pudeur dans la réappropriation de la vie d’un autre, la volonté de dissociation et de récupération identitaire du Journal d’un Album de Dupuy et Berbérian…les exemples ne manquent pas…

      Où sont les inventions de langage dans les Blog ? En quoi la forme vient soutenir leur fond, soit leur identité, leur vie…. ? Là est la crise de l’autobiographie pour moi… C’est l’oublie que l’autobiographie ne vaut pas tant pour une vie que par son besoin de la muer en une œuvre d’art forte et cohérente. Lire les ébats et les dilemmes un peu BCBG de Frédéric Poincelet, mis en scène avec tant de force, valent pour moi cent fois le deuil, pourtant affreux, grave et important d’Aude Picault, dont le langage me semble trop à coté de son sujet (c’est subjectif hein).

      C’est le langage qui fait que le sujet devient valable, et non l’inverse. Lorsque le réel se suffit à lui-même, ce n’est plus de l’art, c’est du journalisme, ou du témoignage, ou autre chose, mais pas de l’art. Et alors la critique n’est alors plus utile. Réduire la question de l’autobiographie à l’importance de son engagement au réel, c’est la faire sortir du champ de l’art, la faire sortir de notre champ de réflexion. Et donc, pour moi, amoureuse de l’art, l’abaisser.

    • Aba Sourdi

      Content que monsieur Big Ben évoque Lucas Méthé, dont le tout récent livre L’Apprenti chez Ego Comme X est indispensable au débat. Et pour info les embryons de Lapin l’ont conduit à se consacrer à l’écrit pur, ce qui est important pour ce qui va suivre.

      Personnellement je pense que l’on peut distinguer deux pratiques :
      – l’autobiographie qui doit « raconter une histoire », postulat auquel adhèrent tout aussi bien Neaud que Sfar sauf que le premier appellera ça « narration » et le second « dramaturgie »
      – l’autobiographie qui ne « raconte » pas à proprement parler, qui est un jet poétique directement relié au cerveau, et là-dedans on peut classer le tout récent L de B. Jacques, les collages de Baudoin mais aussi et surtout les comixtures de Mattt Konture, sempiternellement oubliées des théoriciens/historiens.

      Le reste du topo, à savoir se demander si le contenu est « réel » ou pas, « intéressant » ou pas, « intime » ou pas, « risqué » ou pas, c’est de la subjectivité qui fait foncer droit dans le mur.

      J’adore quand monsieur Sfar parle de ses carnets, car à mon avis ce qui le chiffonne tant dedans c’est qu’ils ne sont pas à proprement parler du récit mais des élans spontanés, des fragments éclatés. Alors après on peut théoriser ça en y trouvant des « histoires », surtout quand on tient absolument à être un raconteur, mais ce qui ressort en premier c’est justement cette liberté de s’affranchir du souci narratif dans son sens le plus romanesque. Il faut relire Neaud : c’est la bande dessinée autobiographique avec le plus d’effets pour émouvoir, tout comme les Petits Riens de Trondheim sont plein d’effets pour faire drôle. On est dans les deux cas dans la dramaturgie de plein pied, alors que les carnets sfariens sont un « flux vital », pour reprendre l’expression d’Anne Baraou.

      La démarche de Lucas Méthé dans L’Apprenti est à classer à part : elle est très réfléchie pour ne pas dire cérébrale, par conséquent il y a construction, mais dans le même temps il y a un refus net de la narration BD, dans le but d’être le plus juste et le plus vrai possible. Plutôt que de se demander « en est-ce encore de la BD ? », question inutile réservée aux ayatollahs, cette oeuvre pointe une question essentielle qui rejoint les propos de messieurs Sfar et Parme : à partir du moment où il y a narration, mise en scène, bref tout le dispositif BD, n’est-ce pas une perte définitive du réel ? Méthé pense aussi que oui, mais a essayé dans ce livre de mêler l’écrit et le dessin d’une façon plus proche du cerveau et des sens. Le fait qu’il ait dérivé après cela vers l’écriture seule peut apparaître comme un échec, mais il n’y a pas d’échec en art, seulement des tentatives, et celle-ci fut passionnante.

      Bref pour résumer, on peut dire qu’il y a en gros deux manières de faire de la bande dessinée autobiographique : l’une en général pratiquée par des bavards irrépressibles qui mènent leur quête fourmillante comme un besoin de confession sans concessions, ils cherchent la réalité vraie tout en sachant qu’elle est inaccessible, et ce doute fait partie intégrante de l’Oeuvre qui verse fréquemment dans la mise en abyme ; la majeure partie des autres qui raisonnent d’emblée en partant du contenu, de la construction, de la sélection, des effets narratifs, bref qui veulent « faire une BD sur », et cela marche aussi bien pour David B, Menu, Satrapi, Goblet, Vanoli, etc… Comme on l’a vu, L’Apprenti est entre les deux : c’est un livre qui refuse les facilités de la première démarche tout en s’opposant à l’artificialité de la deuxième. Et c’est peut-être là qu’est l’avenir.

  • lewis trondheim

    Juste un mot pour expliquer mon rapport actuel à l’autobiographie.

    C’est un gymnastique.
    Et c’est du long terme.

    Effectivement, je comprends tous ceux qui préféraient Approximativement.
    Mais en même temps, j’aurais continué sur la même voie, certains m’auraient aussi reproché de continuer sur la même voie.
    Le lecteur est ainsi fait qu’il veut toujours la même chose, mais en un peu différent. (je schématise, pas tous les lecteurs, mais bon, quand même…)

    Là, le travail que j’effectue est nécessaire pour un bon entretien du cerveau et du crayon. Mais n’est absolument pas du ressort du flux vital.
    Je suis très content d’environ 3 à 5 pages par livre. Mais sans les 120 autres, il n’y aurait pas ces pages- là.
    Par contre, j’imagine qu’au bout de 10 ans, 15 ans de Petits Riens, l’accumulation, la progression, la répétition ou les variations finiront par faire un Petit Quelque chose… Et si ça ne le fait pas, c’est pas grave. J’aurai essayé.

    Et je ne m’étendrai pas quand au dogmatisme castrateur de certains sur la bande dessinée autobiographique…

    • f*Parme

      Les Petits Riens me rappellent « Les choses » de Perec. Un inventaire qui permet de reconstruire l’évolution psychologique de Perec. À travers ce que les personnages consomment, on les devine…

      Il faudra une longue période, au moins dix ans avant de pouvoir juger si Lewis est parvenu à quelque chose ou pas. Critiquer son travail avant, c’est vain. Comparer à Approximativement, cela me semble trop tôt. De plus, les paramètres de départ ne sont pas les mêmes. Attendons sagement de voir ce qu’il en ressortira.

      Je reviens à cette histoire du vivant et de l’inerte. Prenons une longue période de la vie de quelqu’un et plaçons-y des points. Un point correspond à une page. Il est évident qu’il ne va pas arriver à Lewis un truc incroyable toutes les semaines. Peu importe. C’est son impression du moment qu’il veut nous faire partager. Mais sur la durée, la gradation ou la dégradation peut amener un regard intéressant sur son auteur, sur nous, sur nos habitudes, sur une décennie voire deux… qui sait ? Et là, les Petits Riens nous donneront peut-être quelque chose… C’est très difficile de critiquer une œuvre qui est en train de se produire sous nos yeux. Lecteurs, nous la voyons se dérouler dans le même temps où nos vies se déroulent. On rejoint le vivant. Quelque chose d’éphémère, d’insaisissable. Dans dix ans ou plus, lorsque les Petits Riens seront une suite de moments passés (plutôt morts) en les relisant, nos regards, nos impressions, nos sentiments auront peut-être changés… Et on verra aussi de quel côté penche la balance ou si elle oscille ou si elle propose une alternative…

      f*

      • david t

        qu’il faille laisser vieillir les petits riens, c’était la conclusion à laquelle j’étais arrivé il y a un peu plus de deux ans (comme le temps passe…) dans un article sur l’autobiographie selon trondheim, et plus spécifiquement sur l’existence ou non de liens entre approximativement et les petits riens.

        pour ce qui est du «truc incroyable», en fait, j’aurais tendance à croire que c’est justement ce qui clocherait s’il était vraiment question d’une recherche de la singularité ou de l’événement extraordinaire. je ne crois pas en tout cas que cette recherche corresponde au projet de trondheim avec ses petits riens.

        et là-dessus, je trouve qu’un david de thuin (avec son interne) réussit à aller encore plus loin dans cette direction, en refusant presque entièrement l’événement (et la «dramatisation» qui vient avec) au profit de marquages excessivement routiniers et «banals», ne faisant pas tenir l’édifice sur les mécanismes de «chute» ou de «bon mot». sans extraordinaire, il n’y a plus non plus d’anecdotique, tout est fragment et tout est aventure. et pour le coup, c’est une approche qui me touche pas mal, peut-être parce qu’elle me semble plus fragile et moins concertée. il faudra bien que j’écrive quelque chose au sujet de cet auteur un de ces quatre.

  • david t

    ce sujet aura décidément attiré de très intéressantes interventions. merci à tous ceux qui ont pris la peine d’ajouter leurs réflexions. pour ma part, je ne vois pas grand chose à ajouter (à moins de me répéter), sauf sur un point qui me semble moins évident qu’il en a l’air à première vue.

    plusieurs d’entre vous ont fait le constat que l’autobiographie implique une mise en scène du matériau soi-disant «réel» et que, pour cette raison (et pour faire vite), l’autobiographie n’est au fond qu’une fiction comme une autre. joann sfar va jusqu’à dire que ses fictions sont, en fin de compte, plus «autobiographiques» que ses carnets, puisqu’il s’y investit de façon plus intime. jeanine, quant à elle, souligne que l’autobiographie, ce sont d’abord des outils de langage, des manières de présenter un matériau (qui au fond, si je vais jusqu’au bout de cette pensée, n’a absolument pas besoin d’être «réel»; ce qui explique qu’on puisse faire de fausses autobiographies, suivez mon regard :).

    cette idée me semble relever de la plus complète évidence, et je l’ai longtemps faite mienne, ce qui d’ailleurs me dispensait de parler d’autobiographie: puisqu’au fond, fiction, autobio, c’est du pareil au même. je pouvais lire persepolis en me disant tout le long: «peut-être que rien de tout ça n’est vrai», et j’en retirais le même plaisir de lecture, et la même analyse.

    idée évidente donc… et peut-être même trop évidente, et par là suspecte. non, l’auteur, ce n’est pas le narrateur. non, le signifiant, ce n’est pas le signifié. non, le tableau, ce n’est pas le réel. et pourtant… si le narrateur s’obstine à dire je, et que ce je s’obstine à s’identifier comme l’auteur du livre, c’est que malgré toutes nos précautions narratologiques, il y a tout de même un peu de réel qui demande à traverser la mise en scène.

    de façon minimale, déjà, il y a un effet paratextuel provoqué par l’appellation «autobiographie». qu’on le veuille ou non, cette donnée (ou son absence) fléchit la lecture. la mise en scène, c’est bien joli, c’est le filet que tisse l’auteur, certes, mais le lecteur n’est aucunement obligé de s’y laisser piéger. qu’est-ce qui fait qu’on lit frantico différemment selon que l’on croit qu’il s’agit d’une fiction ou d’une autobiographie? l’auteur peut bien se prémunir autant que possible contre les interprétations malvenues, il ne peut aucunement les empêcher d’advenir.

    au fond (pour penser tout haut), c’est entièrement chez le lecteur que se joue la question du rapport au réel et là-dessus, en effet, nul besoin que l’œuvre soit réputée autobiographique. le critique se méfie (avec raison) de ce jugement du lecteur; mais le fait que ce jugement s’opère et qu’il transforme l’œuvre, qu’il la réincarne dans un processus mental hors de portée de l’auteur, il me semble qu’il est de la responsabilité du critique d’accepter et de tenter de comprendre ce mouvement (sans en faire le seul aspect analysable de l’œuvre, bien sûr), puisqu’au fond, l’œuvre transformée par le lecteur est bien plus tangible, bien plus incarnée que celle qui est consignée dans le livre, et dont la seule existence est celle d’une partition pas encore interprétée.

    bref, le «rapport au réel» de l’autobiographie ne concerne aucunement le «réel» de l’auteur, uniquement le réel du lecteur. c’est le lecteur qui ressent le vertige, le malaise, l’attachement, l’identification, parmi bien d’autres réactions possibles à l’œuvre. de là un point qui manque sans doute à mon essai: le dilemme éthique de l’auteur se fait, au fond, uniquement du point de vue du lecteur: et peut-être que de là vient la candeur des premières œuvres de cette génération de diaristes dont nous parlons: si l’auteur ne se croit pas lu (ou presque pas), il se protège moins. mais bon, j’extrapole, il se fait tard, il y aurait autre chose à rajouter, et peut-être que je ne dis que des banalités.

    il reste que cette «évidence» de la mise en scène me chatouille, que j’y vois des brèches, possibles ou avérées. mais peut-être ces brèches relèvent-elles, au fond, de procédés de langage, en auquel cas je rejoindrais simplement le point de vue de jeanine. il est 1h15 du matin, mes paupières sont lourdes, je vais dormir (petit moment «autobio de proximité»).

  • david t

    ah oui. sinon, j’aime bien cette idée de christian comme quoi l’autobiographie ne peut faire autrement qu’être «en crise».

    • f*Parme

      En même temps, le mot « crise », c’est super commercial comme argument pour faire parler, non ?

      f*

      • david t

        c’est vrai. la prochaine fois, j’appellerai mon article «l’immanence du soi-réel dans une herméneutique de l’autoréflexivité». comme ça, on sera tranquilles.

  • Jimmy Beaulieu

    Réponse à Joann,

    Je n’ai pas lu toutes les réponses en entier, mais je m’empresse de répondre quand même parce que l’idée d’être associé à un posse contre toi ou quiconque me rend très mal-à-l’aise. Je participe rarement à ce genre de discussion parce que je suis maladroit et que je n’ai pas une excellente maîtrise de mes émotions.

    «Brève» mise en contexte un peu ampoulée parce que je suis dans tous mes états :

    Sortir un livre comme Le Moral des troupes, en 2004, au Québec, c’était quelque chose d’un peu énorme. Ce type de bande dessinée avait très peu de précédents. Les auteurs des générations antérieures s’étaient à peu près tous essoufflés dans l’amertume. Ils avaient beaucoup d’histoire décourageantes à raconter quant à leurs tentatives. Grâce à l’accessibilité des logiciels de montage, la génération qui est apparue à la fin des années ’90, dont je faisais partie, a pu faire de vrais livres sur une base régulière et ainsi constituer un corpus quasi-permanent de bande dessinée québécoise d’auteur. En 2004, nous commencions tout juste à attirer l’attention et nos chiffres de vente devenaient moins misérables. Assez pour que je commence à croire qu’on ne s’était pas trompé, qu’il y avait moyen de faire et de publier de la bande dessinée d’auteur au Québec et d’en faire son seul métier. Restait à savoir comment notre travail pouvait se mesurer aux attentes exigeantes du public européen qui en avait vu d’autres. Ce regard européen était important pour nous parce que nous étions peu nombreux et inexpérimentés.

    De ce côté là, ça faisait peur. De ce que je pouvais voir, l’autobiographie était passée de mode, et nous allions avoir l’air des retardataires que nous étions. Bref, j’étais complexé et un peu démoli que mon livre puisse être mis dans le même panier que le reste d’un «genre» qui semblait alors faire l’objet du backlash qui suit de près tout ce qui connait un effet de une mode.

    J’étais libraire, à l’époque, et proposer une bande dessinée d’auteur était encore difficile. Il n’était pas rare qu’un client remette sur le rayon avec un vif air de dégoût un livre que je lui conseillais parce qu’il était autobiographique. Des livres que j’aimais de tout mon coeur et qui m’aidaient à vivre. Je suis aussi tombé sur quelques articles et propos d’auteurs dont toi, à Angoulême et dans tes carnets, où tu te disais «contre» l’autobiographie (que les carnerts d’auteurs t’emmerdent, qu’est-ce que ça peut bien foutre, mais que tu te dise «contre», je trouvais ça très curieux), ce que j’ai mal pris, parce que, comme tu es très écouté, ça venait valider les préjugés contre lesquels on était plusieurs à se battre pour se constituer un lectorat. Oui, au Québec, on en était encore là en 2005. Et notre seule arme valable, dans cette lutte : nos livres, se retrouvaient déjà tarés par cette désuétude.

    C’est pour ça que j’ai cité tes paroles en exemple avec cette malheureuse ponctuation. Ce n’était pas une attaque. Si je t’avais considéré comme un homme à abattre, je n’aurais pas écrit «des gens intelligents» et «qui devait être dans une mauvaise passe», et si je voulais pointer du doigt quiconque d’autre que moi pour mon passage à vide postautobiographique, je n’aurais pas écrit «J’aurais dû être assez solide pour ignorer ce backlash». Ma forme n’était pas au point, et c’est pour ça que je ferais mieux de continuer à ne pas intervenir dans ces discussions.

    J’ai écrit le paragraphe ci-haut alors que je venais de terminer le lettrage de deux de mes vieux livres autobiographiques qui vont bientôt paraitre en version anglaise. Les réouvrir m’a rendu sentimental (hm… comme si je ne l’étais pas exagérément à l’année longue). Penché sur les planches, à me faire chier à refaire le lettrage alors qu’un gros travail de jouissives aquarelles m’attend, je renouais avec quelques vertus de l’autobiographie en bande dessinée, lue avec recul, à savoir un commerce dessiné dans un décor sans trop y penser et qui a disparu, la présence d’amis qui nous manquent, la structure des choses, etc. Ça m’a fait regretter d’avoir laissé mon insécurité m’empêcher de continuer à en faire.

    Toute la semaine où j’ai travaillé sur le lettrage, j’avais les phrases dudit paragraphe qui me tournaient en boucle dans la tête, et je les ai écrites sur mon blog, et comme mon ami David venait d’écrire un texte sur l’autobiographie qui posait de bonnes question et qui ne tombait pas dans le panneau de la généralisation, j’ai ajouté ce paragraphe dans les commentaires.

    Tout ceci laborieusement dit, ce backlash et ma faiblesse à l’affronter n’est pas la seule raison qui m’a fait arrêter l’autobiographie. J’estimais avoir fait le tour de l’apitoiement, je n’en pouvais plus de me dessiner la tête et je voulais mettre plus de cul dans mes livres.

    Quant à ce que je dis sur la prétention, c’est juste parce que je me rendais compte que je n’aimais pas relire mes vieux textes pontifiants de 2002 parce que j’étais devenu encore plus prétentieux avec l’âge, ça m’a fait rire et et ça m’a fait remarquer que c’est surtout les orgueilleux comme moi qui ont du mal avec le pompiérisme des autres. Ça explique le succès de Céline Dion chez les gens normaux, par exemple (là, par contre, si ce que je dis fâche Céline Dion, je l’assume).

    Joann, je n’aurais rien demandé de mieux qu’on s’en parle à l’époque, mais c’était bien que j’entende ça, au fond, ça m’a poussé à sortir ma tête de dans mon cul et à faire confiance aux histoires que «j’invente». Et puisqu’il est question de valider, ton travail a certainement validé ma décision de tout abandonner et de me lancer dans la bande dessinée. Quand j’ai vu pour la première fois tes pages dans un vieux Lapin qu’un ami avait rapporté d’Europe quelques mois avant la parution de Paris-Londres, je me suis dit : «Aaaaaah ! Comme ça on a le droit de faire de la bande dessinée avec un dessin vivant ? On ne se fera pas arrêter par la police de la ligne claire ?»

    À bientôt, toutes mes excuses pour ma brutalité.

    J

  • Dominique Hérody

    L’autobiographie se vêt de tant de costumes, des costumes qui laissent entrevoir plus ou moins de nudité. Que ces costumes soient plus ou moins bien taillés a son importance aussi. La première autobiographie que j’ai lue — faisons un peu d’autobiographie — était celle d’un coureur cycliste (qu’il n’avait évidemment pas écrite), et c’est sans doute les pages de Gotlib dans la Rubrique-à-Brac qui m’ont révélé à 13 ou 14 ans la dimension authentique de l’autobiographie, par sa rupture de ton par rapport à l’ensemble de la Rubrique, par sa dimension sensible, et de surcroît, ce qui ne fut pas négligeable dans ma perception, par sa ressemblance avec des récits familiaux.
    D’autre part il me semble que le terme diariste ne s’applique qu’au journal au jour le jour, disons à la Charles Juliet. En cela Fabrice Neaud avec son « Journal » différé est-il un diariste ? (Il faut inclure le temps passé à raconter/dessiner sa propre vie. Faut-il le raconter aussi ?) Le blog est de toute évidence idéal pour le diariste, c’est pour ça qu’il en profite !
    Quant à l’autobiographie indirecte, à la Truffaut dans les« 400 coups », ou Chris Ware, etc. chacun de nous a mille exemples qui, juxtaposés, pourraient donner une définition — tout sauf finie. Par exemple, peut-on placer « Mon mignon » de Lucas Méthé hors de l’autobiographie ? L’est-il moins que ses travaux à la première personne, plus austères, plus radicaux (?), affranchis d’une forme préétablie, plus évidemment introspectifs, ou l’est-il seulement autrement ? Le lecteur y devine cette dimension, sans que cela soit une grille de lecture invalidante. Charles M. Schulz — auquel ce livre m’a fait penser — n’évoquait-il pas son environnement ?
    Je viens de lire le Journal de Victor Klemperer. D’un autre côté il a écrit son « Curriculum » qu’il présente comme son autobiographie, et pour cela il s’appuie sur son journal. Pourtant il est clair que Klemperer souhaite publier son journal, il l’écrit, « pour témoigner jusqu’au bout », non de sa vie en tant que telle mais sur le processus abominable que lui et les siens subissent sous la botte nazie. L’autobiographie plus intime, sans dimension historique dramatique, sans question de témoignage, n’en est pas moins légitime comme cela a été dit et répété sur ce forum, même si beaucoup m’agacent quand j’aimerais être indifférent.
    Je me rappelle aussi un débat sur Lolmède qui se voyait reprocher la trivialité (dans son sens premier) de ce qu’il rapportait. L’avait-on reproché à Harvey Pekar ? Le dirait-on encore aujourd’hui à son propos ? En tout cas, il est bien téméraire de placer un curseur. En revanche la critique — j’y comprends ce débat — est là pour situer les uns et les autres, les uns par rapport aux autres, et dévoiler les impostures.

    • Fabrice Neaud

      Bonjour.

      Le texte initial de David Turgeon, que j’ai intégralement lu, me paraît, pour l’heure, l’un des constats les plus intelligents sur la question qu’il soulève (à la lecture du co-entretien que Menu a bien voulu mener avec moi). Les enjeux qu’il fait surgir sont ceux-là même, me semble-t-il, que nous avons essayé de débroussailler.

      Je rappelle juste que ce co-entretien est partiel et donc partial, qu’il était comme une sorte d’état des lieux fait par nous deux à l’époque. Je ne dénie rien de ce que j’ai écrit, juste que c’est très incomplet encore. Ce texte, ce co-entretien, est une infime partie d’un questionnement bouillonnant que « nous » menons avec nous-mêmes, en tant qu’auteurs (Menu, moi, d’autres) et auquel nous tentons de répondre davantage par notre travail que par nos conversations plus ou moins publiques.

      David Turgeon invite à aller au-delà. J’y souscris. Moi-même je vais au-delà dans ma propre réflexion, mon propre travail. Ça ne se voit pas actuellement parce que je n’ai rien fait paraître en la matière depuis plus de dix ans mais ça travaille, soyez-en convaincu. Le souci est, il l’a très bien relevé et ce n’est pas comme si je ne m’étais pas exprimé largement sur le sujet, que dans ma pratique autobiographique je suis effectivement « bloqué », comme Menu, du reste, pour des questions éthiques et, surtout, juridiques. Celles-là même qui font l’intérêt de notre démarche.

      Qu’il y ait d’autres démarches (light, de proximité, que sais-je) ne doit pas empêcher de croire que lorsqu’on ne les a pas choisies, le fait d’être bloqué signerait une sorte d’invalidité conceptuelle intrinsèque du choix initial. Pour faire bref, quand le droit à l’image, en France et ailleurs, vous interdit totalement de vous exprimer comme vous le souhaitez, se mettre en pause en réfléchissant à une autre voie pour s’exprimer et surtout publier, sans tomber dans le travers que tant ont choisi de prendre en pensant être conceptuellement, moralement, éthiquement, poétiquement plus valides (alors qu’ils dénient les questions soulevées comme le signifie David Turgeon) ne veut pas dire que nous comptons rester sur cet échec. Et ce n’est pas non plus parce que des lecteurs « s’impatientent » ou que ce silence n’est un silence que pour eux que nous allons nous obliger à publier des livres en catastrophe pour les satisfaire, de mauvais livres, en choisissant une voie non mûrement réfléchie ou en continuant sur notre lancée et nous retrouver en procès.

      La question du « droit à l’image » des personnes et celle de « l’atteinte à la vie privée » se durcit à un point tel (prenant la direction idéologiquement bien rance d’un sécuritarisme droitier tel que je suis tenu à une discrétion éditoriale sans sentir le soutien concret de bien des acteurs de l’image dessiné qui, à faire dans le « signe » et l’anecdotique » ne voient pas venir le danger d’un tel durcissement) qu’on ne pourra bientôt plus dessiner grand chose (à part à souscrire à un dessin qui n’est pas le nôtre). Encore une fois, quand une démarche d’auteur un peu isolée par sa radicalité se voit menacée par le Droit, la Justice ou, plus largement, la « bien pensance » appelée par ailleurs « pudeur » (comme si on n’en avait pas), laisser passer la caravane en se disant qu’on s’en fiche un peu n’est qu’une manière de retarder l’échéance où l’on se verra soi-même assigné au Tribunal. Quand la fameuse loi dite « du marché » ne l’aura pas faite avant…

      Je continue à ne pas trouver très intéressants les récits autobiographiques « lights », parce qu’il sont « lights », précisément. Mais je pense la même chose de la fiction « light ». Il existe en outre des récits qui sortent encore du lot, certains ont été cités ici, comme le « Faire semblant c’est mentir » de Goblet.

      En revanche, que certains soient toujours persuadés, malgré mes livres et mes interventions ailleurs, que mes propres récits vantent l’adéquation au réel, c’est d’une telle bêtise, d’une telle bassesse de front que j’en reste pantois. J’ai déjà répondu à toutes ces bêtes attaques mais la mauvaise foi régnante m’a découragé. Ça ne me donne pas très envie ni d’y répondre ni de continuer à produire. Répondre, je l’ai fait un million de fois, produire, ben, je viens de répondre encore; j’ai assez de souci avec la Loi et la morale bien-pensante à la petite semaine des hystériques du droit à l’image pour, en plus, devoir me bagarrer, comme je l’ai fait pendant des années, contre des gens qui ne connaissent visiblement rien de mon travail.

      Bref, ce long et bête texte pour dire que l’incipit de Turgeon est un constat et une synthèse assez juste des questions soulevées, lors que la « conversation » qui lui succède lui est largement inférieur, comme souvent, et ne dit rien de neuf, mon intervention comprise.

      Bref, merci David pour les vraies questions que soulève la crise de l’autobiographie, qui n’est qu’un détail de la crise générale qui touche la bande dessinée et, sans doute, l’économie mondiale.