Dans la rue (plans et paris)

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Un éditeur est à la rue, un autre est dans la rue et se manifeste pour la première fois. L’un était sis au 12bis de l’avenue des Gobelins, l’autre est au 11 de la rue de Sèvres. De l’un à l’autre un court compte à rebours, avec ce point commun d’avoir choisi pour nom leur location à Paris. Mais l’un se limitait à l’immeuble, l’autre envisage la rue entière. Au Monopoly de la neuvième chose, cela change quelque peu la donne.

On aurait aussi pu comparer les éditeurs : Dominique Burdot d’un côté, Louis Delas de l’autre, à peu près la même génération. L’un quitte Glénat où il a fait sa carrière pour monter sa maison d’édition avec d’autres collaborateurs de l’éditeur grenoblois ; l’autre quitte Casterman qu’il a dirigé pendant une douzaine d’années avec une partie de l’équipe de l’éditeur belge.
Pousser la comparaison serait alors se demander si Rue de Sèvres s’envisage comme un Casterman bis ? Voire, pour les plus pessimistes, craindre que son destin soit celui d’un 12bis ayant voulu se faire aussi gros que celui qu’il imitait et qui aura fini par l’absorber ?

La dernière interrogation a surtout le mérite de montrer que la création de Rue de Sèvres est potentiellement beaucoup plus importante que celle de 12bis.
Rue de Sèvres s’appuie sur L’école des loisirs, leader de l’édition jeunesse en France, et c’est un peu comme si MDS s’intéressait soudainement au secteur jeunesse en débauchant les stars du secteur.[1]
Rue de Sèvres aurait-elle pour autant l’ambition de devenir un Casterman bis ?
Oui, dans le sens où Louis Delas a un intérêt pour Casterman qui remonte à l’enfance[2], et que L’école des loisirs qu’il dirige depuis moins d’un an a proposé en début d’année de racheter l’éditeur de Tintin à Antoine Gallimard qui a refusé.
Non, dans la mesure où il s’agirait d’avoir cette place que Casterman occupait il y a 30 ans, d’être  aujourd’hui celui qui était qualifié dans les années 80 et jusqu’au début des années 90, de «Gallimard de la BD». Pour Rue de Sèvres il s’agirait peut-être alors de réussir là où a échoué Casterman. Après la débâcle post (A Suivre), cet éditeur n’a pas su retrouver la place et l’aura qu’il avait acquit. Louis Delas arrivé à la tête de cet éditeur en 1999, a certes participé à son redressement avec des collections comme «Ecritures» par exemple, mais jamais il n’a réussi à redonner cette place autant symbolique que commerciale, qui semble actuellement occupée par le nouveau Futuropolis.

Les premiers livres publiés ou annoncés par Rue de Sèvres pourraient aussi rappeler la stratégie de Casterman au milieu des années 70, quand cette maison envisageait la création de la revue (A Suivre) et celle d’un secteur au diapason d’une bande dessinée devenue adulte.
La manière dont ils invitent d’autres auteurs à venir travailler chez eux, la notion d’auteur qu’ils développent dans leur communication, ce «temps» qu’ils vont prendre pour faire des livres, ce compromis entre classique populaire et «innovation» qu’ils imaginent, etc. tout cela évoquerait une démarche comparable.
La différence principale est la création ex nihilo d’une maison d’édition généraliste[3], et une bande dessinée qui, quarante ans plus tard, est d’une incroyable diversité. Les premiers livres publiés sont par conséquent emblématiques des secteurs envisagés quand on se veut un éditeur généraliste digne de ce nom : un album d’auteur au sens populaire[4], un autre pour le secteur humour (ici féminin, le plus porteur actuellement), un troisième pour la section manga (tendance Taniguchi, toucher un public large, sens de lecture occidental, etc.), une réédition pour le secteur patrimoine (celle d’un Pratt) et enfin une traduction pour celui de la jeunesse (Zita fille de l’espace de Ben Hatke ; un succès parait-il aux Etats-Unis, mais qui semble peu adapté au marché français et résonne comme un pis-aller).

Rue de Sèvres se donne dix ans pour réussir. Ses principaux atouts sont la force économique et prescriptive que représente L’école des loisirs.[5] A l’heure où le secteur jeunesse en bande dessinée semble un des plus dynamiques, et où les dessinateurs manquent moins que les scénarii, Rue de Sèvres dispose d’un terreau unique, un réservoir d’histoires, de talents et de savoir-faire qui semblent a priori prometteur.[6]
Pour l’instant l’éditeur à l’accent grave coloré apparaît dans une phase d’exfiltration d’auteurs parmi les plus emblématiques de Flammarion-Casterman ou de Vents d’Ouest.[7] En viendront sûrement d’autres et d’ailleurs. Bilal, Tardi, peut-être même Bourgeon qui a récupéré ses droits, semblent fort probables ou ont certainement été approchés.
Actuellement, on ne peut pas véritablement dire que la création soit au rendez-vous. Le livre de Zep[8] est un bon livre, mais pas un très bon livre. Pour des lecteurs exigeants ou attentifs à certains détails, on y sent une pression liée au lancement de l’éditeur, voire parfois un manque de temps ou d’accompagnement dans la réalisation ou la conception de l’histoire.[9]

Reste qu’Une histoire d’hommes est un titre idéal, qui résonne à double sens pour la création et le lancement d’une maison d’édition. De ce point de vue, il est très réussi. Pour l’instant il s’agit de prendre ses marques, de partir de rien tout en poursuivant un parcours, une forme de modèle.
Pour revenir à nos comparaisons (qui ne sont pas raison, bien évidement), l’autre différence notable avec les ambitions du Casterman des années 70 serait l’absence d’une revue laboratoire et d’un manifeste éditorial (celui d’un Jean-Paul Mougin par exemple) clair, identitaire, pouvant contre-balancer le fait de n’avoir pour échéance que l’objet livre dans un contexte cross-média qui accroît cette attention.
Descendre dans la rue, même nombreux, ne promet pas d’y rendre lisible ses idées. Seul le temps et le recul permettront de répondre. Rendez-vous dans cinq ans qui en vaudront vingt, pour voir si cette histoire dépasse bien une forme de nostalgie et son passé exemplaire.

Notes

  1. Ceci n’est pas qu’une boutade. MDS semble actuellement vivement intéressé par le secteur florissant de l’édition jeunesse. La création d’un label ou d’une maison d’édition semble devoir être annoncé à très court terme. Reste à savoir quels enjeux et moyens y mettront-ils ? Notons que Glénat a déjà précédé MDS sur ce secteur, avec son label P’tit Glénat créé en 2006.
  2. Depuis l’âge de treize ans, a-t-il précisé dans certains entretiens.
  3. D’où l’intérêt qu’il y aurait eu à racheter Casterman, qui dans les années 70 était l’éditeur de Tintin, Alix, etc.
  4. Zep innoverait par son changement de style, une mise en «danger» de son statut de plus gros vendeur d’albums après Uderzo, passer de l’humour à la comédie dramatique, du personnage de série à l’album unique quelque peu autobiographique, etc.
  5. A un autre niveau de comparaison, on pourrait dire que Casterman éditeur représentait aussi un tel atout pour la création ex nihilo de la revue (A Suivre) dans les années 70.
  6. Bjorn le Morphir avec Casterman, ou Les quatre sœurs avec Delcourt ont représenté des démarches de qualité allant dans ce sens, mais qui sont passées relativement inaperçues par exemple. Ces albums seront réédités en 2014 par Rue de Sèvres. Idem pour No Pasaran.
  7. Sorel est annoncé, Ferrandez, et même Houellebecq semble prévu.
  8. Seule création, le reste est soit de la traduction, de la réédition, ou de l’édition de matériel prépublié.
  9. Notons aussi que l’album Loulou l’incroyable secret de Grégoire Solotareff, auteur maison et emblématique de L’école des loisirs, semble moins une création qu’un anime book accompagnant la sortie du long métrage.
Dossier de en septembre 2013

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