La librairie spécialisée en bandes dessinées

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Cette ébauche d’une histoire des librairies spécialisées s’est faite pour partie à travers leurs traces (publicités, par exemple) laissées dans différentes revues, fanzines, magazines publiés ces cinquante dernières années, ou dans celles dues à leur investissement comme distributeur, éditeur ou organisateur d’événements. Depuis une vingtaine d’années, ces librairies spécialisées en bandes dessinées se sont aussi manifestées graphiquement dans les bandes dessinées elles-mêmes.
Ce mouvement semble avoir été initié par les auteurs alternatifs des années 90. On trouve plusieurs fois dessinée, par exemple, la librairie Super-Héros dans les bandes dessinées autobiographiques de Lewis Trondheim ou celles de Joann Sfar. Autre exemple, à la même époque, la librairie Un regard moderne est présente de la même manière dans les fanzines de Laurent Lolmède ou de Nylso. Ce même Nylso qui sera l’un des piliers du fanzine Chez Jérôme Comix où la librairie l’Alphagraphe et son libraire sont plusieurs fois dessinés.
Cette attention s’est même étendue à des bandes dessinées plus grand public, puisque dans le troisième volume de leur série Abymes publié en 2013, Valérie Mangin et Denis Bajram situent certaines scènes de leur histoire dans des librairies parisiennes spécialisées. La première est la librairie Album du 8, rue Dante, la seconde est la librairie Fantasmagorie, qui a fermé en 2010, et qui se situait dans le quartier de l’Horloge, près de Beaubourg. Pour une scène de leur récit, les auteurs vont jusqu’à représenter les trois libraires de cette librairie. Le style dit « réaliste » de Bajram fait de ses cases cadrées sur les visages de véritables portraits.
Certains auteurs qui sont ou ont été libraires racontent également des anecdotes qui font le quotidien de libraires spécialisés. C’est le cas de Tofy, libraire à la librairie Le Yéti à Cholet, qui, en 2010, a publié La librairie de Tofy, album qui reprenait ses billets de blog en bandes dessinées publiés les années précédentes. Le scénariste Sergio Salma qui, pendant sa jeunesse dans les années 80, a travaillé dans une librairie spécialisée à Charleroi en Belgique, signe depuis 2010 avec le dessinateur Libon un strip intitulé « Animal lecteur » publié chaque semaine dans le magazine Spirou, en première page, juste à côté de l’édito.
Le point commun de tous ces exemples est la part d’autobiographie qui y est inscrite. Ceci même dans les cas de l’album Abymes, puisque celui-ci met en scène la rencontre du couple Mangin-Bajram dans les années 90, avec les codes de la bande dessinée franco-belge grand public. Si ces documents témoignent des possibilités et succès de la bande dessinée alternative ces dernières années, ils montrent aussi la place centrale des librairies spécialisées pour ses amateurs et ses créateurs. Le neuvième art a certes trouvé une forme de légitimité et fait l’objet d’institutions qui lui sont consacrées, mais celles-ci restent rares, voire peu accessibles. La Cité internationale de la bande dessinée et de l’image (CIBDI) d’Angoulême, par exemple, reproduit géographiquement, pourrait-on dire, la situation longtemps périphérique et marginale de l’art qu’elle est censée promouvoir… Les librairies spécialisées constituent de ce fait un réseau mieux réparti et plus dense, compensant une visibilité qui reste partiellement acquise d’un point de vue institutionnel. L’organisation en réseau de type Canal BD ajoute à cette efficacité et permet en plus de profiter au mieux des travers des grandes surfaces culturelles qui normalisent leur offre et perdent leurs spécialistes.
L’importance des librairies spécialisées se vérifie aussi par la présence d’anciens libraires au sein des éditeurs de bandes dessinées, que ce soit à la diffusion ou à l’édition. Une histoire qui reste, là aussi, encore à écrire.

Dossier de en octobre 2017

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