Numérologie, édition 2011

de

Editeurs

Média Participations

Evolution du nombre de sorties (cumulé / par segment)

Sources: Gilles Ratier/ACBD (sorties), IPSOS MediaCT (ventes, en millions d’exemplaires)

Evolution des ventes en volume (cumulé / par segment)

Numéro un du marché de la bande dessinée, Média Participations apparaît cependant comme un leader vieillissant. Alors que le groupe (qui comprend le trio Dupuis-Dargaud-Le Lombard) contrôlait 40 % des ventes en volume en 2002, sa part de marché a réduit comme peau de chagrin et ne représente plus que 27 % des ventes en 2011.

On l’a vu plus haut, les grandes séries franco-belges ont connu une forte érosion de leurs ventes sur la décennie écoulée – et il n’est pas surprenant que Média Participations soit le premier à en pâtir, vu que le groupe est l’un des principaux pourvoyeurs du genre. Très présent sur la bande dessinée « familiale » (Boule et Bill, Le Petit Spirou, Cédric) qui a fait les frais du désengagement de la grande distribution, Média Participations perd aussi du terrain au niveau des best-sellers : le trio de tête XIII-Largo Winch-Blake et Mortimer (qui représente en moyenne 12 % des ventes du groupe sur le segment des albums) voit ainsi ses ventes quasiment divisées par trois (-64 %) entre 2004 et 2011.
Comme la plupart des autres éditeurs, Média Participations a réagi à cette diminution des ventes en augmentant de manière significative le nombre de sorties. Il faut souligner ici l’importance des rééditions (qui ont vu leur nombre multiplié par trois entre 2004 et 2011), dans une grande entreprise de revalorisation du fond historique des éditions Dupuis en particulier par le biais d’intégrales.

Si par ailleurs le segment du manga a un temps compensé l’érosion des albums, il faut tempérer cette contribution en soulignant l’importance de Naruto, qui représente depuis 2006 près de la moitié des ventes de Kana. De plus, l’éditeur n’a pas réussi à compenser la décrue de la série après son pic en 2007, malgré un investissement accru sur le segment (sorties en augmentation de 65 % sur 2007-2011). 

 

Glénat

Evolution du nombre de sorties (cumulé / par segment)

Sources: Gilles Ratier/ACBD (sorties), IPSOS MediaCT (ventes, en millions d’exemplaires)

Evolution des ventes en volume (cumulé / par segment)

 C’est une situation unique sur le marché : Glénat, éditeur historique de bande dessinée créé en 1969, est aujourd’hui avant tout un éditeur de manga. Premier grand éditeur à s’être tourné vers la bande dessinée japonaise (avec Dragon Ball et Akira, à partir de 1991), Glénat est redevenu depuis deux ans le n°1 sur le segment du manga, qui représente 60 % de ses ventes annuelles.

Sur le segment des albums, Glénat a certainement payé sa forte dépendance à Titeuf (sans nul doute phénomène éditorial du début des années 2000), dans un contexte d’érosion des ventes de la série[1]. Ainsi, sur la période 2000-2004, Titeuf plaçait chaque année l’ensemble des volumes disponibles dans le Top 50 des meilleures ventes de l’année. A l’occasion du dixième tome de la série (Nadia se marie), la création de Zep cumulait en 2004 1,7 millions d’exemplaires vendus – soit un quart des ventes globales du groupe Glénat. Ensuite, la série a connu une très nette érosion de ses ventes, et ce, malgré la sortie de nouveaux volumes en 2006 et 2008.
A partir de 2006, d’ailleurs, on va assister à une forte augmentation du nombre de sorties et un investissement marqué sur les rééditions.

Ventes annuelles de la série Titeuf (en milliers d’exemplaires)

Source: IPSOS MediaCT

La croissance marquée sur le segment du manga durant la période 2003-2006 (durant laquelle Glénat va doubler ses ventes) va aboutir un basculement en 2006, les ventes du manga rattrapant celles des albums au sein de l’éditeur Grenoblois. Par la suite, l’érosion des ventes des albums va renforcer l’importance d’un segment manga stabilisé depuis 2006, malgré une production en très nette évolution (+50 % de sorties sur 2006-2011).

 

Delcourt

Evolution du nombre de sorties (cumulé / par segment)

Sources: Gilles Ratier/ACBD (sorties), IPSOS MediaCT (ventes, en millions d’exemplaires)

Evolution des ventes en volume (cumulé / par segment)

 Dans un contexte globalement morose, Delcourt apparaît comme la seule véritable « success story », un statut confirmé par l’acquisition de Soleil en juin 2011 – constituant par là-même le second groupe sur le marché de la bande dessinée, dépassant Glénat d’une courte tête.

Ceci est d’autant plus étonnant que Delcourt n’est pas vraiment un habitué des Top 50 annuels : tout juste y trouve-t-on Les Légendaires de Patrick Sobral, les Blagues de Toto et un Bienvenue chez les Ch’tis opportuniste, pour 11 titres classés en 8 ans. Pourtant, cette apparente discrétion cache de véritables succès – les deux séries citées faisant partie ces dernières années du top 15 des meilleures ventes sur le segment des albums, Les Légendaires se hissant à la quatrième place sur 2010 et 2011. Cela est d’autant plus remarquable que le lectorat la série de Patrick Sobral se recrute essentiellement chez les 7-12 ans, pour un succès « jeunesse » d’une ampleur que l’on n’avait pas vue depuis bien longtemps.
S’appuyant sur ces deux séries (qui représentent aujourd’hui 27 % de ses ventes), Delcourt a réussi à signer une progression constante de ses ventes d’albums sur la période 2004-2011 – voyant même ses ventes augmenter plus rapidement que son nombre de sorties annuelles.

Sur le segment du manga, il faut remonter en 2008 pour y trouver une série Delcourt[2] au sein du top 10 – d’une part Nana de Yazawa Ai (qui sera suspendue l’année suivante du fait de problèmes de santé de l’auteur) et d’autre part Fruits Basket de Takaya Natsuki (conclue l’année précédente).
Certes, Delcourt a visiblement souffert ces deux interruptions (voyant ses ventes sur le segment fortement réduites sur la période 2008-2011), mais continue de s’appuyer sur des publications à destination des jeunes filles : ses meilleures ventes en 2011 étant Switch Girl de Aida Natsumi et Twinkle Stars, le chant des étoiles de Takaya Natsuki.

Tout juste challenger en 2002 (avec un maigre 4 % de part de marché globale), Delcourt contrôle désormais 10 % du marché des albums, et 9 % sur le segment du manga.

Soleil

Evolution du nombre de sorties (cumulé / par segment)

Sources: Gilles Ratier/ACBD (sorties), IPSOS MediaCT (ventes, en millions d’exemplaires)

Evolution des ventes en volume (cumulé / par segment)

Salué il y a quelques années pour des succès éditoriaux comme la série des Lanfeust (et ses innombrables déclinaisons) et des produits commerciaux à l’image des Blondes, Soleil affiche pourtant un bilan fortement à la baisse.

Sur le segment des albums, cette évolution se montre plus marquée à partir de 2008, avec un maintien du nombre de sorties – résultant en fait d’un équilibrage entre les rééditions (qui constituaient le fonds de commerce historique de la maison d’édition) et les nouveautés. On peut s’interroger sur l’impact de l’accession du RC Toulon au Top 14 (première division de rugby professionnel) au cours de la saison 2007-2008, Mourad Boudjellal se trouvant alors certainement plus sollicité par son rôle de président du club. C’est d’ailleurs la principale raison qui sera invoquée au moment de la cession des éditions Soleil à Delcourt en juin 2011.

En dehors de l’épisode SeeBD (racheté à 50 % par Soleil en février 2006, et revendu un an plus tard en mai 2007) qui dope les ventes de manière très éphémère, le segment du manga n’a jamais véritablement compté pour l’éditeur Toulonnais. Ainsi, en 2011, ses meilleures ventes étaient à mettre au crédit de deux adaptations en manga, celle du jeu vidéo The Legend of Zelda : Phantom Hourglass et celle du Capital de Karl Marx en deux volumes.

 

Delcourt-Soleil

Evolution du nombre de sorties (cumulé / par segment)

Sources: Gilles Ratier/ACBD (sorties), IPSOS MediaCT (ventes, en millions d’exemplaires)

Evolution des ventes en volume (cumulé / par segment)

 Déjà associés dans une structure de diffusion commune (DelSol, fondée en 2003), Soleil et Delcourt se retrouvent désormais plus étroitement liés suite à l’acquisition du premier par le second en juin 2011.
Sur le plan commercial, l’acquisition de Soleil par Delcourt fait sens : d’un côté, un directeur désireux de se consacrer à plein temps aux pelouses du rugby, et peut-être de passer la barre d’un navire aux performances sur le déclin ; de l’autre, une maison d’édition à la progression remarquable et ambitionnant de continuer son expansion.
Sur le plan éditorial, historiquement, Delcourt et Soleil se sont tous deux positionnés fortement sur l’heroic fantasy et la science-fiction. Il sera donc intéressant de voir comment la nouvelle structure saura accommoder les deux catalogues et gérer une possible concurrence interne qui pourrait amener de la cannibalisation.

 

Flammarion

Evolution du nombre de sorties (cumulé / par segment)

Sources: Gilles Ratier/ACBD (sorties), IPSOS MediaCT (ventes, en millions d’exemplaires)

Evolution des ventes en volume (cumulé / par segment)

(Note : sur la période 2007-2011, le groupe Flammarion ne figure pas au sein des plus grands éditeurs de manga listés par Livres Hebdo dans ses bilans annuels ; sur cette période, nous ne disposons donc que des ventes globales du groupe, sans détail album/manga)

Au vu de l’évolution de ses ventes sur la période 2004-2011, Flammarion apparaît comme un bon gestionnaire – affichant une relative stabilité de ses ventes, tout en maintenant une production raisonnable.
Certes, une partie de cette bonne tenue est à mettre au compte du « boost » apporté par l’adaptation cinématographique de Tintin sortie en France en octobre 2011, les ventes de la série d’Hergé représentant 30 % de la performance globale du groupe pour l’année 2011 (contre 20 % en 2010).
Il n’y a finalement que le segment du manga sur lequel l’investissement plutôt important des années 2007-2008 (au plus haut de la vague) n’a visiblement pas payé, et entrainé un dégraissage assez net par la suite. Cette évolution coïncide avec le départ de Frédéric Boilet, créateur (et jusqu’alors directeur) de la collection Sakka chez Casterman. Ainsi, le groupe Flammarion souffre d’un manque de présence net sur ce segment pourtant porteur, alors qu’il figure en bonne place sur le segment des albums (où il enregistre une part de marché de l’ordre de 12 %).

Acquis par le groupe italien RCS MediaGroup en 2000, le groupe Flammarion (quatrième groupe d’édition en France) est depuis mars 2012 officiellement en vente. Il est possible que cette option stratégique ait influencé la gestion des différentes branches du groupe (dont son activité de bande dessinée) ces dernières années, afin de présenter un profil le plus attractif possible aux éventuels acquéreurs.


Futuropolis

Le « nouveau » Futuropolis est emblématique de la stratégie des « grands éditeurs » à l’égard du segment du roman graphique, considéré comme une niche à occuper. Relancé en 2005 par une alliance Gallimard-Soleil (Soleil s’étant désengagé depuis), cette expérience cristallise l’ensemble des stratégies de récupération que Jean-Christophe Menu dénonçait dans son Plate-Bandes[3] – utilisation d’un nom prestigieux, livres bénéficiant d’un façonnage symboliquement chargé (dos rond, grand format, pagination élevée), et une approche tournée vers des œuvres d’auteurs, autour de quelques noms établis par ailleurs (Rabaté, Davodeau, David B., De Crécy, Tardi, Baru, Lax, Gibrat, etc.). Au-delà de ces aspects, il faut reconnaître que Futuropolis a publié de bons livres, et peut s’enorgueillir d’avoir convaincu les critiques, en revenant avec un prix d’Angoulême chaque année depuis 2007 (deux en 2010) et comptant pas moins de 16 nominations sur les six dernières éditions[4].

Lancé avec un programme ambitieux et un objectif de « rythme de croisière » autour de 50 sorties annuelles, Futuropolis a réduit la voilure en 2011[5]. De plus, sur le plan économique, la situation semble moins rose, d’autant plus que les données IPSOS MediaCT pour 2011 laissent entrevoir des ventes autour de 270 000 exemplaires – dont 46 200 (soit 17 %, ou plus d’une vente sur six) à mettre au compte du seul Les Ignorants d’Etienne Davodeau. Pour les 47 autres sorties pour 2011, cela laisserait envisager des ventes s’inscrivant (au mieux) dans la fourchette des 2 500 à 3 500 exemplaires par titre…
Ainsi, Futuropolis illustre bien malgré lui la réalité du marché que rencontre l’ensemble des éditeurs qui s’aventurent sur le segment du roman graphique : le « territoire » défriché par l’édition alternative génère principalement des ventes… d’édition alternative.

Evolution du nombre de sorties annuelles de Futuropolis

Source: Gilles Ratier/ACBD

 

L’édition alternative en crise ?

Du fait de leurs faibles ventes, les éditeurs alternatifs se retrouvent généralement à évoluer sous le radar des bilans annuels. Quantité négligeable en termes de part de marché, leur influence sur le paysage éditorial de la décennie écoulée est indéniable et trouve ses échos à bien des niveaux chez les grands groupes d’éditions, dans un mouvement de récupération que l’on a pu voir décrit par JC Menu dans son essai/pamphlet Plates-bandes (L’Association, 2005), mais également sous la plume de Morvandiau dans les colonnes du Monde Diplomatique[6]. Talents (Lewis Trondheim, Joann Sfar ou Blutch), tendances (autobiographie ou bande dessinée de reportage), ou encore formats (tant le « concept » du roman graphique que sa traduction physique), les éditeurs alternatifs constituent un espace de création fondamental pour l’ensemble du marché.

Après une décennie où les alternatifs n’ont jamais dissimulé leur fragilité, 2011 a sans aucun doute été une année particulièrement difficile, marquée par plusieurs crises qui sont autant de signaux d’alarme. Si la « crise de l’Association » (débutée par une grève retentissante à Angoulême et conclue par le retour de la plupart des Associés fondateurs) n’était qu’indirectement liée à la question économique, la fermeture du Comptoir des Indépendants (structure de diffusion fondée en 1999), l’Appel des Requins Marteaux en mai 2011 pour sauver la maison d’édition (devant faire face à un « problème de trésorerie » s’élevant à plus de 60 000€) et l’arrêt du Festival Périscopages après dix ans de bons et loyaux services ont mis en exergue un contexte global peu favorable pour la pérennité de ces initiatives, reposant pour beaucoup sur le bénévolat et une forme de militantisme.
L’investissement des grands éditeurs sur les territoires qui étaient les leurs (tant symbolique, comme sur le roman graphique, que physique et commercial, comme les étals de la librairie généraliste) a certainement fragilisé une situation déjà précaire, occasionnant peu d’optimisme pour les années à venir.

Notes

  1. Il est possible que ces ascensions rapides, suivies d’effondrements tout aussi marqués, soient une caractéristique du fonctionnement récent du marché à l’égard des best-sellers. Comme on l’a vu plus haut, ces dynamiques sont amplifiées par toute une gamme d’éléments structurels, en particulier liés à la chaîne de distribution/diffusion.
  2. L’éditeur s’appuie sur deux labels pour sa production sur le segment du manga : Akata (créé par Delcourt en 2002) et Tonkam (dont Guy Delcourt est actionnaire majoritaire depuis fin 2005). Les chiffres qui figurent dans les tableaux ci-dessus cumulent l’activité des deux structures.
  3. Jean-Christophe Menu, Plate-Bandes, L’Association, 2005.
  4. Soit 2 nominations en 2007 ; 3 en 2008 ; 4 en 2009 ; 2 en 2010 ; 2 en 2011 ; et enfin 3 nominations en 2012.
  5. Soit 4 sorties en 2005, 36 en 2006, 39 en 2007, 55 en 2008, 55 en 2009, 57 en 2010, et enfin 48 en 2011.
  6. Morvandiau, « Les indépendants défendent leurs cases », Le Monde Diplomatique, janvier 2009. Disponible en ligne à l’adresse http ://www.monde-diplomatique.fr/2009/01/MORVANDIAU/16703
Dossier de en avril 2012

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