#TourDeMarché (3e saison)

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(note : cette rubrique reproduit sous forme d’article à fin d’archivage des fils thématiques publiés au départ sur les rézosociaux)

C’est vendredi, c’est le retour du #TourDeMarché, et cette semaine on va regarder de l’autre côté de l’Atlantique et évoquer les Eisner Awards (dont les nominations ont été annoncées la semaine dernière) et leurs spécificités. C’est parti !
Décernés depuis 1988, les Eisner Awards sont la dernière incarnation d’une série de prix annuels venant célébrer la production de neuvième art aux Etats-Unis, débutant avec les Shazam Awards (1970-1975) puis les Jack Kirby Comics Industry Awards (1985-1987). Leur nom complet est « The Will Eisner Comic Industry Awards », en l’honneur de Will Eisner (1917-2005), créateur du Spirit et de l’un des premiers « romans graphiques » revendiqué comme tel, A Contract with God (1978), et Grand Prix d’Angoulême en 1975. Ils sont remis annuellement lors de la San Diego Comic-Con depuis 1991, une sélection de titres choisis par un jury de 5 ou 6 personnes (dont au moins un.e libraire, un.e bibliothècaire et un.e universitaire) étant ensuite soumise au vote de la profession. Le cru 2024 est donc le 36e ou le 37e du nom, selon que l’on y intègre l’édition 1990 qui n’avait décerné aucun prix, du fait de problèmes majeurs rencontrés durant le décompte des votes.

Bien sûr, les Eisner Awards ne sont pas les seuls prix décernés outre-Atlantique : on peut citer les Harvey Awards (depuis 1988 également) initiés par Gary Groth de Fantagraphics ou les Ignatz Awards (depuis 1997) décernés durant la Small Press Expo, entre autres. Outre leur orientation plus mainstream, les Eisner Awards se démarquent en étant (et de loin) les plus conséquents par le nombre de catégories qu’ils récompensent : pas moins de 32 ( !) contre 6 pour les Harvey et une dizaine pour les Ignatz. (Pour gagner un peu de place dans la liste qui suit, je me suis permis de supprimer le « Best » qui précède chaque catégorie. Accrochez-vous)

Short Story ; Single Issue/One-Shot ; Continuing Series ; Limited Series ; New Series ; Publication for Early Readers ; Publication for Kids ; Publication for Teens ; Humor Publication ; Anthology ; Reality-Based Work ; Graphic Memoir ; Graphic Album — New ; Graphic Album — Reprint ; Adaptation from Another Medium ; U.S. Edition of International Material ; U.S. Edition of International Material — Asia ; Archival Collection/Project — Strips ; Archival Collection/Project — Comic Books ; Writer ; Writer/Artist ; Penciller/Inker or Penciller/Inker Team ; Painter/Digital Artist ; Cover Artist (for multiple covers) ; Coloring ; Lettering ; Comics-Related Periodical/Journalism ; Comics-Related Book ; Academic/Scholarly Work ; Publication Design ; Digital Comic ; Webcomic

Pour mémoire, voici les (12) Fauves actuellement décernés par le Festival d’Angoulême : meilleur album, prix spécial du jury, révélation, série, patrimoine, polar, eco-fauve, public, jeunesse, prix spécial du jury jeunesse, lycéens et bande dessinée alternative. (il y a également le Grand Prix de la Ville d’Angoulême, mais les Eisner Awards sont aussi l’occasion d’élire de grands auteurs — vivants ou décédés — au « Will Eisner Award Hall of Fame » dont le rôle est plus ou moins équivalent)
On le voit, les catégories des Eisner Awards sont un mélange de considérations éditoriales (format, public visé, origine) et de décomposition technique de la production, dans une vision quasi fordienne de la création (scénariste, dessinateur, coloriste, lettreur, etc.).[1] Chaque catégorie a une poignée de nominés (généralement 5), approche que l’on retrouvait du côté d’Angoulême jusqu’en 2006 avant que la présidence de Lewis Trondheim ne transforme le tout en une grande Sélection Officielle où l’on pioche une partie des prix[2]
Soulignons cependant cette différence fondamentale : le palmarès d’Angoulême est décerné par un jury qui peut parfois se montrer radical dans ses choix, celui des Eisner Awards est déterminé par le vote d’une académie, ce qui encourage (structurellement) le consensus. Est-ce une meilleure solution ? Certes, les multiples catégories des Eisner Awards entraînent de facto une représentation quasi systématique de toutes les composantes de l’industrie des comics, grandes maisons d’édition comme petites structures. Mais on peut aussi regretter que la multiplication des catégories tend à réduire l’impact de l’ensemble, en mettant sur le même plan des récompenses techniques (lettrage) et d’autres critiques (meilleure histoire), avec un côté « Ecole des Fans » (boomer inside).

Bref, les Eisner Awards s’inspirent du modèle mis en place par le cinéma, et notamment les Oscars — pardon, « The Academy Awards of Merit (awarded for Excellence in the American and International film industry) »… avec la même place accordée à l’international, ou presque. Là où les Oscars n’ont que la catégorie « Best International Feature Film » qui regarde au-delà des frontières, les Eisner Awards ont dédoublé la catégorie équivalente pour prendre en compte l’importance croissante des productions asiatiques ces dernières années. Ainsi, depuis 2007 (soit neuf ans après son introduction), la catégorie « Best US Edition of International Material » doit cohabiter avec la catégorie « Best US Edition of International Material – Asia ».
Sur ces 9 premières années, la catégorie a eu 47 nominés dont 19 titres français (pour un lauréat en 2006) et 13 japonais (pour 7 lauréats) — le prix de 2003 revenant au Docteur Jekyll & Mister Hyde de Jerry Kramski & Lorenzo Mattotti. Sur 2007-2023, on compte 90 nominés pour la catégorie non-Asie, dont 71 titres français pour 9 lauréats, une sélection se partageant entre romans graphiques (Persépolis, l’Ascension du Haut Mal) et les 48CC (Donjon, Le Tueur, Blacksad, etc.). Et côté lauréats : Sfar/Le Chat du rabbin (2006), Guibert/Le Photographe (2010), Canales-Guarnido/Blacksad (2013/2015/2023), Tardi/C’était la guerre de tranchées (2014), Moebius/Le Monde d’Edena (2017), Bagieu/Culottées (2019), Peeters-Schuiten/L’Ombre d’un homme (2022).
Le cru 2024, annoncé la semaine dernière, prolonge cette tendance, avec 3 titres français sur 6 nominés : Blacksad t7 de Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido, Le Jardin, Paris de Gaëlle Geniller et Le Grand Vide de Léa Murawiec. Rendez-vous fin juillet pour le verdict.

Notes

  1. Résultat, certaines catégories se retrouvent trustées par une poignée de noms — comme du côté du lettrage, décerné depuis 1993 et remporté à 18 reprises par Todd Klein, loin devant les 8 récompenses de Stan Sakai et les 2 de Chris Ware.
  2. Patrimoine, polar et eco-fauve conservent leur mini-sélection dédiée, et la jeunesse a droit à une liste à part. Le prix de la bande dessinée alternative fonctionne, quant à lui, sur une modalité complètement différente des autres prix. Oui, c’est compliqué.
Dossier de en mai 2024