Fragments, bande dessinée

de

Fr. 1. Il y a un saut de blanc qui accentue la rupture, la rend sensible, rend sensible la rupture effective entre tout fragment.

Fr. 2. Lynd Ward, Masereel ; les gravures des novels in woodcuts s’impriment uniquement sur pages impaires ; le saut de blanc s’intensifie. Quelques millimètres, traversés-refoulés d’un éclair par l’œil, se déploient sur des pages entières. Un mouvement de l’œil plus conséquent et surtout un geste, un geste de la main, le geste de la main invitée à reconnaître l’espace et le temps de la rupture.

Fr. 3. Le fragment comme réplique ? Aucun objet-modèle originaire, mais réplique comme coup, et coup comme réponse à la montée des puissances d’organisations signifiante et narrative. Chaque fragment dépliant en lui-même les puissances de fragmentation du fragment. (cf. Les Naufragés du Temps et la hantise de la dislocation universelle)

Fr. 4. Saisie comme suites de fragments, la bande dessinée ne se lit pas, la bande dessinée ne peut se lire.

Fr. 5. Suite de fragments, multiplicité de perspectives particulières, mise en série d’expériences. Pour voir, toucher.

Fr. 6. Dans le champ miné du mainstream industriellement autoproclamé, s’y tient le plus souvent, se tient à la bande dessinée (et ils ne sont pas nombreux) le duo Morrison-Quitely. En opérations parfois intempestives, pompières et fiérotes, mais de bande dessinée. Mignola aussi ; en particulier dans ces récits les plus courts, quand Hellboy pilonne de rouge et d’injures les monstres figure et mot.

Fr. 7. Le fragment est férocement anti-narratif.

Fr. 8. Une suite de dessins n’est pas nécessairement suite de fragments, une page, une case n’est pas nécessairement fragment, etc. Aucun agencement ni découpe ne témoigne de fait de la présence de fragments ; rien ne tombe sous le sens ; tant de bandes dessinées ne sont pas des bandes dessinées.

Fr. 9. « Mais n’est-ce pas le signe d’une bonne idée ? Lorsque l’idée ou la théorie que l’on a élaborée dépasse largement toute pratique ou toute subjectivité ? » (Idiomes idiots — Brassier, Guionnet, Murayama, Mattin).

Fr. 10. Polarisation théorie/pratique avec au centre, émergeant, une production, un accident, ni su ni fait.

Fr. 11. Rendre malade, qu’il en crève bulle ou spore, le signe graphique perclus, le zigouigoui d’information, la bête de somme de la communication, le dressé mort à délivrer message, l’être d’ordre adéquat qui s’oppose à toute vitesse et l’annule et vous dit le contraire. Ainsi voir, éprouver comment Carmine Infantino réaffole le signe, et puis le dé-signe, et puis l’in-signe, le profane et le prolifère et l’hors-signe, fait virer tourneboulée la page en fragments de fragments de fragments qui pullulent à nausée, zigouigoui-cancer. Les agissements des adversaires de Flash et d’Adam Strange, les plis et surplis du costume d’Elongated Man (là où Infantino s’encre lui-même se révèle le mieux son objectif), l’anti-figuration intrinsèque au pouvoir de Flash : autant de tactiques judicieuses visant la désintégration du signe, et le désenclavement du geste pris, mélasse mortifère, dans ce signe. Se produisent alors en ces pages des vitesses proprement illisibles, vertige des vestiges du geste.

Fr. 12. D’un fragment à l’autre, arpenter la vaste bédéthèque de l’insavoir.

Dossier de en mai 2017

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