#TourDeMarché (5e saison)

de

(note : cette rubrique reproduit sous forme d’article à fin d’archivage des fils thématiques publiés au départ sur les rézosociaux)

C’est vendredi, c’est donc #TourDeMarché, et cette semaine, on va se pencher sur la question du roman graphique et de son importance croissante (ou pas) au sein du marché de la bande dessinée. C’est parti !
Ce sujet a émergé (entre autres) des réactions sur certains forums à la suite de la vidéo publiée par Charlie Hebdo, au titre évocateur : « Aujourd’hui, la BD c’est du gribouillis de blog. Quatre Grand Prix d’Angoulême racontent. » Attention, le visionnage de la vidéo en question est à déconseiller aux âmes sensibles… et aux autres aussi. Si j’essaie ici d’avoir des explications un minimum documentées et argumentées, ce n’est visiblement pas le cas de tout le monde. Question d’âge, peut-être ? L’aveu de Florence Cestac (« on n’arrive plus à suivre ») trouve toute son illustration dans cette discussion de comptoir, où l’on glorifie le passé tout en critiquant une production actuelle pour laquelle on n’affiche aucune curiosité. Dénigration du manga (« le problème du manga, c’est que c’est une industrie », « on fait des mangas au kilomètre, la bande dessinée c’est artistique ») et détestation des jeunes (« ils dessinent texto », « les dessinateurs sont des cinéastes frustrés »), tout est à l’emporte-pièce. On le comprend, « c’était mieux avant », on se lamente du « nivellement de l’imaginaire et de l’inventivité graphique » jusqu’à ce moment improbable où, du haut de son Grand Prix, Boucq affirme très sérieusement : « nous sommes les héritiers des enlumineurs du moyen-âge ».
Bref, la vidéo dure 23 interminables minutes, c’est désolant, c’est triste, c’est fascinant comme un train qui déraille et qui ne s’arrête pas. Si vous avez autre chose à faire, comme de la vaisselle en retard ou une lessive à étendre, épargnez-vous ça. Le rapport avec le sujet du jour, c’est cette remarque : « dessiner, c’est devenu du roman graphique », expliquant que c’est « avant tout le sujet qui compte », et exprimant le regret que « la bande dessinée est devenue un outil pour comprendre la société, pour vulgariser ». Le fameux « roman graphique », forcément dessiné à la va-vite et encensé pour de mauvaises raisons, au détriment d’auteurs méritants injustement écartés. « L’univers fantaisiste de la bande dessinée a disparu », bienvenue dans la dictature de la bande dessinée du réel (dans la vidéo, les griefs ne sont pas super clairs, certains regrettant la domination du réalisme, d’autres critiquant un dessin peu maîtrisé. ne reste que l’idée que c’est ce que font les jeunes d’aujourd’hui, beurk, c’était mieux avant).

Puisque c’est #TourDeMarché, on va en profiter pour regarder de plus près la réalité de la place du « roman graphique » dans le marché de la bande dessinée. Avec graphiques colorés, bien sûr. Les données GfK ne comportent pas de segment « roman graphique », mais intègrent, depuis quelques années, une métadonnée qui permet de considérer les titres qui relèvent de ce format éditorial (j’avais déjà abordé le sujet lors de la 2e saison du #TourDeMarché). Pour GfK, un « roman graphique » est un ouvrage de plus de 96 pages avec au moins trois des quatre critères suivants : format hors 48CC / one shot ou récit complet / récit ou témoignage / cadrages et graphismes inédits. Soit un corpus d’environ 4600 titres à fin 2025.
Globalement, il s’agit à 95 % de BD DE GENRES (en part des sorties – ventes – CA) — et plus précisément des titres relevant de FICTION CONTEMPORAINE et NON FICTION / DOCUMENTS, qui représentent les deux tiers de cette production (à nouveau en part des sorties – ventes – CA). Rien de surprenant jusqu’ici, jusqu’à ce que l’on regarde dans le détail quels sont les titres (et les éditeurs) qui alimentent cette catégorie. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que — « ce que l’on y trouve va vous surprendre. » Parce que derrière les suspects habituels (Le Monde sans Fin, L’Arabe du Futur, Les Cahiers d’Esther, etc.), on trouve quelques surprises comme Le Combat Ordinaire ou Magasin Général, que l’on aurait peut-être intuitivement classés ailleurs.
Et puis, il y a cette observation d’une catégorie dominée non pas par des éditeurs alternatifs, mais bien par les grands groupes éditoriaux — Casterman, Delcourt, Dargaud et Glénat en étant les premiers contributeurs, cumulant un quart de l’ensemble des titres… tout en représentant 36 % des ventes en volume et 37 % des ventes en valeur de la catégorie. de quoi reconnaître le côté prophétique du Plate-Bandes de JC Menu, paru en 2005, qui s’alarmait justement d’une évolution de ce genre. A l’inverse, les éditeurs du SEA ne représentent que 8 % des titres sortis, et sur le top 50 des meilleures ventes de romans graphiques depuis 2003, ses seuls représentants sont Zai Zai Zai Zai (6 pieds sous terre, 8e) et Persépolis (L’Association, 32e).

Sous l’impulsion des grands éditeurs donc, l’évolution de la catégorie montre une progression forte jusqu’en 2020, le format semblant s’être installé et plus ou moins stabilisé depuis.

Roman graphique - évolution du nombre de sorties annuelles sur la période 2003-2025

Roman graphique – évolution du nombre de sorties annuelles sur la période 2003-2025

Roman graphique – évolution des ventes en volume (axe de gauche) et en valeur (axe de droite) sur la période 2003-2025

Par rapport à l’ensemble du marché, le roman graphique représente, sur ces dernières années, environ 6 % des sorties et des ventes en volume, et 12 % des ventes en valeur, du fait d’un standard de prix (autour de 22€) notablement plus élevé que la moyenne (11€).

Roman graphique – part de la catégorie dans le marché sur la période 2003-2025

Si l’on se concentre sur le segment BD DE GENRES, on est sur 16 % des sorties, 25 % des ventes en volume et 33 % des ventes en valeur sur les 6 dernières années. On reste donc assez loin de l’omniprésence dénoncée par certains.

Roman graphique – part de la catégorie dans le segment BD DE GENRES sur la période 2003-2025

Cependant, il est important de souligner que roman graphique n’est pas synonyme de ventes confidentielles, n’en déplaise à ses détracteurs (mais peut-être est-ce justement là le problème). Derrière le million d’exemplaires du Monde sans Fin, on compte 15 titres à plus de 300 000 exemplaires vendus et 60 titres entre 100 000 et 300 000 exemplaires. Presqu’un symbole, le premier tome de L’Arabe du Futur a fait bien mieux que la reprise de Gaston.

Dossier de en février 2026

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